Le sacrifice: moyen ou fin?

Caïn et Abel (Genèse 4: 3-4-5)

Caïn et Abel (Genèse 4: 3-4-5)

Le Livre du Lévitique, dénommé également «livre de la Sainteté» ou «livre des Cohanim» demeure pour bon nombre d’entre nous une œuvre hermétique. Notre civilisation n’est plus à même, aujourd’hui, de saisir la profondeur et l’intention des sacrifices qui constituent, de facto, une grande partie du culte divin dans la tradition antique d’Israël. Pourquoi l’Eternel, le Créateur de l’Univers, aurait t-il besoin de nos sacrifices pour agréer nos prières? Les prophètes d’Israël  (Isaïe 1: 11; Jérémie 9: 23; Osée 6: 6; Michée 6: 6-8) rappellent de manière significative que le rituel enjoignant, entre autres, le sacrifice d’animaux ne doit en aucune façon être considéré comme l’essence même du culte divin:

ש«כִּי חֶסֶד חָפַצְתִּי וְלֹא-זָבַח; וְדַעַת אֱלֹהִים מֵעֹלוֹת» (הושע ו’, ו’)ש

«C’est que je prends plaisir à la bonté et non au sacrifice, je préfère la connaissance de Dieu aux holocaustes» (Osée 6: 6)

Alors pourquoi le Lévitique s’ouvre-t-il sur les modalités des sacrifices en Israël, décrites dans les moindres détails, alors que les Prophètes d’Israël les fustigent et appellent à la prière et au repentir comme l’essentiel du culte divin?

Le sens donné à la pratique des sacrifices va opposer deux grands commentateurs du Moyen-âge: Maïmonide (RaMBaM, 1138-1204) et Na’hmanide (RaMBaN, 1194- 1270). Selon Maïmonide ces sacrifices constituent pour Israël une voie visant à abandonner progressivement le culte païen dont les Hébreux furent à la fois les témoins vivants mais aussi passifs en Egypte. Pour preuve: le sacrifice mentionné au Lévitique (1: 10-13) se ferait l’écho du sacrifice de l’agneau pascal (Exode 12: 5; 9). Face à cette dernière vision s’oppose celle de Na’hmanide selon laquelle le culte des sacrifices n’est nullement une réponse didactique  aux sacrifices pratiqués par le monde païen mais a pour dessein de conduire Israël à l’adhésion et à l’amour de l’Eternel. Pour preuve: les premiers sacrifices apparaissant dans le TaNaKH, ceux de Caïn, d’Abel (Genèse 4: 3-4-5) et de Noé  (Genèse 8: 20-21) offerts à l’Eternel comme reconnaissance en faveur de ses bienfaits, témoignent, bien avant le sacrifice de l’agneau pascal, d’une aspiration profonde de l’homme à adhérer de toute son âme au divin.

Le sacrifice doit être donc, selon Maïmonide considéré comme un moyen, une étape spirituelle temporaire permettant l’accès au divin. A l’opposé de cette dernière thèse, Na’hmanide défend l’idée selon laquelle le sacrifice constitue en soi un but ouvrant pleinement à l’homme le monde du divin. Cette dernière vision suscite, toutefois, une interrogation: le sacrifice aurait-il donc une quelconque faculté d’intercession sur le divin ou a-t-il pour dessein d’apaiser le courroux divin, sur l’exemple du monde païen?

ש  «וְכִי תִזְבְּחוּ זֶבַח שְׁלָמִים לַיהוָה לִרְצֹנְכֶם תִּזְבָּחֻהוּ» (ויקרא י »ט, ה’)ש

«Et quand vous sacrifierez une victime rémunératoire à l’Éternel, vous la sacrifierez pour votre agrément» (Lev. 19: 5)

Le sacrifice, selon les termes de ce dernier verset «pour votre agrément» ne change nullement le monde divin mais le monde de l’Homme! Le sacrifice ne modifie en rien le Divin dont l’Essence reste immuable et inaccessible à l’homme. Il vise, toutefois, à améliorer l’être intérieur de celui qui l’offre à l’Eternel. Cette amélioration n’est rendue possible qu’à la condition pour l’homme de mettre toute son intention en ce sacrifice, à savoir vouloir de tout cœur adhérer aux voies de l’Eternel. Le sacrifice désigné par le terme hébraïque Korban (קָרְבָּן) signifie «rapprocher» (Racine ק. ר. ב..). La pleine et entière valeur de ce mode de rapprochement vers le divin réside dans l’intention réelle  sincère et pure de servir le divin.

L’animal offert comme sacrifice, dont l’intention n’est point dirigée vers l’Eternel, se voit  refusé par Dieu, et avec lui celui qui offre le sacrifice. Ainsi Caïn, selon le verset, n’a vraisemblablement pas porté une attention particulière dans son offrande, car il a pris de ce qui était à portée de sa main:

ש«וַיְהִי, מִקֵּץ יָמִים; וַיָּבֵא קַיִן מִפְּרִי הָאֲדָמָה, מִנְחָה לַיהוָה… וְאֶל-קַיִן וְאֶל-מִנְחָתוֹ לֹא שָׁעָה» (בראשית ד’, ג’; ה’).ש

«Au bout d’un certain temps, Caïn présenta, du produit de la terre, une offrande au Seigneur… mais à Caïn et à son offrande il ne fut pas favorable» (Gen. 4, 3; 5).

Par contre, Abel a pris soin de choisir les meilleurs morceaux, s’attirant ainsi la bénédiction divine:

 ש « וְהֶבֶל הֵבִיא גַם-הוּא מִבְּכֹרוֹת צֹאנוֹ וּמֵחֶלְבֵהֶן וַיִּשַׁע יְהוָה, אֶל-הֶבֶל וְאֶל-מִנְחָתוֹ»  (בראשית ד’, ד’).ש

«Et Abel offrit, lui aussi, des premiers-nés de son bétail, de leurs parties grasses. Le Seigneur se montra favorable à Abel et à son offrande» (Genèse 4: 4)

ש«וּלְשֵׁת גַּם-הוּא יֻלַּד-בֵּן וַיִּקְרָא אֶת-שְׁמוֹ אֱנוֹשׁ אָז הוּחַל לִקְרֹא בְּשֵׁם יְהוָה»   (בראשית ד’, כ »ו)ש

«A Seth, lui aussi, il naquit un fils; il lui donna pour nom Énosh. Alors on commença d’invoquer le nom de l’Éternel» (Genèse 4: 26 )

« גַּם-הוּא  » signifiant «lui aussi» peut être traduit par «aussi son être/essence». Ce ne serait donc pas la nature du sacrifice qui importe véritablement mais l’intention du don sacrificiel, comme l’affirment les Prophètes d’Israël. Abel, par l’intermédiaire de son sacrifice, s’offre en personne à Dieu. Cette louable intention ne disparaît point puisque nous la voyons resurgir, après la tragique disparition d’Abel, chez Shet-  le père de l’Humanité-  qui enseignera à son fils Enoch la puissance de l’invocation du Nom divin.

Autrement dit, les deux thèses exprimées par Maïmonide (sacrifice/moyen) et Na’hmanide (sacrifice/but) qui semblaient de prime abord s’opposer l’une à l’autre s’avèrent, finalement, être  complémentaires (Genèse 4: 26).

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Cordial shalom d’Israël,

Haïm  Ouizemann

 

 

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8 Responses to Le sacrifice: moyen ou fin?

  1. Frédérique DE CARA dit :

    Shalom Haim ! merci pour  cet article qui éclaire le Carême des chrétiens . Trés interessant !  שַׁבָּת שָׁלוֹם !

  2. Gritti dit :

    Metzouyanim, toda rabah. Dommage que vous n’ayez eu la possibilité de répondre à mon mail un peu plus personnel… Je suis de retour de Terre Sainte depuis hier soir et ces séjours sont toujours un véritable charisme, le don dans son immensité.
    Shalom.

    • Shalom Francis,
      Je suis desole de n’avoir pas repondu. Je ne retrouve pas votre courrier. Pourriez-vous me le renvoyer ? J’y repondrai avec plaisir.
      Nous esperons que vous reviendrez en visite en Israel.Toda rabba!
      Avec toute mon amitie,
      Haim

  3. cathou dit :

    Oui le sacrifice ne change en rien le divin. C’est une action volontaire de l’homme vers le divin.
    Offrir ce que l’on a de plus précieux à Dieu. Dans ces époques où l’humain ne possède rien, voir très peu, offrir un agneau est un beau, très beau cadeau. On offre à Dieu ce que bien souvent on ne s’offre pas à soi.
    Si Caïn avait eu une maigre récolte et que malgré ça il offre le meilleur de sa mauvaise récolte, même maigre, Dieu aurait accepté ce don, parce que c’était un don du coeur. Evidemment Caïn n’offre un peu de sa récolte que parce qu’il y est obligé, ce n’est pas un sacrifice.
    Abel a peut être offert moins, mais il a choisi avec amour son don. C’est là un vrai sacrifice puisqu’il ne profitera pas, lui, des meilleurs morceaux.

    Offrir une vie est aussi une manière de rendre à Dieu ce qui lui appartient, lui montrer sa reconnaissance. Il ne faut pas oublier que certaines civilisations offraient des humains à Dieu.
    On reconnait la valeur de la vie donnée.

    Aujourd’hui, dans certains pays, les femmes offrent leurs cheveux: on n’offre plus une vie à Dieu, mais on offre un peu de soi, ce que l’on a de plus beau: ses cheveux, quand on a vraiment besoin du divin.

    Maintenant il y a le coté très matériel du sacrifice: ce qu’on donne au divin va nourrir le prête, l’officiant, le temple…. Mais au fond là aussi on retrouve le don au divin, puisque l’officiant est celui qui fait la liaison entre le peuple et le divin. Donc en nourrissant l’officiant, il est en bonne santé pour continuer son interaction.

  4. cathou dit :

    Enfin je viens d’écrire « on n’offre plus de vie à Dieu ». Certains peuples offrent encore en sacrifice un animal…
    D’autres, tels les Tibétains, en proie des situations extrêmes, s’immolent par le feu. Il ne faut pas y voir un suicide, c’est bel et bien un sacrifice. Sacrifice de sa vie, offrande ultime au divin avec l’espoir infini d’enfin être entendu du divin, espérant sauver leur peuple.
    Dans ces cas le sacrifice est un moyen et une fin. Le don est fort pour une espérance aussi forte.

    Il est intéressant de noter que « certaine religion » endoctrine les plus vulnérables. «  »En donnant votre vie, en vous sacrifiant pour anéantir des infidèles, vous serez récompensés » ».
    Ce qui est représenté là comme un sacrifice, une offrande de sa vie au divin n’est en rien un sacrifice;
    Oh certes ce sacrifice ressemble en bien des points à ceux des textes anciens divins!!
    Mais Il y a dans le mot sacrifice le mot sacré. Qui lie le donateur, l’action et l’objet sacrifié au divin. Il y a une notion de pureté, de générosité, de plein amour.
    Dans ce cas ce n’est pas la religion (ce qui nous relie tous) mais la mauvaise connaissance de la religion qui utilise des personnes vulnérables à des fins personnelles.
    La démarche, si elle semble personnelle, ne l’est jamais. On vous suggère une telle démarche, on vous programme dans le but d’obtenir quelque chose de vous en échange d’autre chose.
    On vous programme à donner votre vie, à mourir , en tuant d’autres humains, en échanges de récompenses divines. Dans ce cas votre action n’a rien de sacrée, et oui… parce que vous ne faîtes aucune offrande spontanée, venant de votre coeur. Il n’y a aucun amour dans cette offrande, il n’y a qu’un geste de haine et de cupidité pour obtenir une récompense.

    De plus, si on va plus loin, l’objet du sacrifice est un humain ou des humains infidèles, donc pas de bons morceaux choisis avec soin pour honorer le divin, Il s’agit de punir ce qu’on pense infidèle et pas digne de vivre, c’est un meurtre: ce qu’ aucun Dieu ne demande (seul le divin a le droit de vie ou de mort sur sa création et il n’a aucun besoin d’un bras humain pour exercer ce droit)
    et en continuant dans ce sens: Vous, en exécutant ce meurtre, allez sans doute mourir. Quelle que soit la manière de mourir, vous ne serez jamais un sacrifice au regard du divin. Votre action n’a rien de sacré, votre personne n’a rien de sacré, votre âme est celle d’un meurtrier, elle n’a donc rien de sacré.

    Préparons donc Pâques et tous les jours de notre vie, avec humilité. Offrons chaque jour au divin et aux autres humains, ce que nous avons de meilleur en nous. Simplement, avec amour.
    C’est rendre grâce au divin, c’est rendre grâce à l’humain, c’est rendre grâce à toutes les merveilles autour de nous que nous ne savons pas toujours voir.

  5. PM dit :

    Bonjour et merci pour cette vision du sacrifice dans le judaïsme.

    Dans le monde chrétien, le sacrifice est souvent vu comme une auto-flagellation.
    Il me semble que ce n’est qu’une vision très extérieure.

    En effet, celui qui se sacrifie accepte pleinement la loi de D.ieu et s’y soumet totalement.
    Extérieurement il souffre peut-être mais en lui-même, son âme accordée au Divin, trouve une sérénité, une force et la joie de servir son Créateur.

    Bien à vous.

    • Shalom Pierre-Marie, c’est moi qui tiens a vous remercier de votre commentaire. Le sacrifice est une notion complexe qui touche en effet l’interiorite de l’homme. Le sacrifice est plus que soumission a l’Eternel, il constitue selon le texte le moyen de communiquer, d’adherer au divin. La priere aujourd’hui a remplacer le sacrifice qui, apres la chute du Temple, perdit tout son sens. Nous nous devons par le biais de la priere de sacrifier une partie de notre etre afin de nous rattacher a la sublime lumiere de l’Eternel.
      « כִּי-עִמְּךָ, מְקוֹר חַיִּים; בְּאוֹרְךָ, נִרְאֶה-אוֹר »
      « Car près de toi est la source de vie; à ta lumière nous voyons le jour. » (Ps. 36: 10)
      Toda raba,
      Avec toute mon amitie, h.o.

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