Parashat Pin’has: Entre fanatisme et tolérance

Elie fait périr les prêtres de Baal (Gustave Doré)

Elie fait périr les prêtres de Baal (Gustave Doré)

Nous assistons, aujourd’hui, aux massacres impunis de populations chrétiennes innocentes au Proche-Orient et, plus particulièrement, en Syrie au nom d’Allah, le Miséricordieux.  Comment rester indifférents face à tant de sangs versés?! Notre impuissance à répondre à cette horreur quotidienne nous renvoie à notre propre image, celle de l’Eternel. N’aurions-nous point perdu la noble et sublime image de l’Eternel?

Cette profonde interrogation trouve son origine au cœur même de la source biblique:

Le double acte meurtrier de Pin’has fils d’Eléazar, fils d’Aaron le Grand-Prêtre,  est perpétré à l’encontre du prince d’Israël, Zimri ben Salou et de sa comparse, la midianite Kozbi Bat Tsour  (Nb. 25: 7-8) au motif de défendre l’honneur bafoué du Nom de l’Eternel (Nb. 25: 11). L’Eternel n’est-il point dénommé « El Kana », « le Dieu jaloux » (Exode 34: 14)? Ce geste de Pin’has peut-il constituer un acte exemplaire pour les générations futures ou bien une action criminelle totalement odieuse et répréhensible sur le plan moral et religieux?

Le zèle religieux caractérisant Pin’has semble, a priori, lui attirer la bénédiction divine!

ש«הִנְנִי נֹתֵן לוֹ אֶת-בְּרִיתִי שָׁלוֹם. יג וְהָיְתָה לּוֹ וּלְזַרְעוֹ אַחֲרָיו בְּרִית כְּהֻנַּת עוֹלָם תַּחַת אֲשֶׁר קִנֵּא לֵאלֹהָיו וַיְכַפֵּר עַל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל.» (במדבר כה, יב-יג).ש

«…Je (l’Eternel) lui (Pin’has) accorde mon alliance de Paix. 13 Lui et sa postérité après lui posséderont, comme gage d’alliance, le sacerdoce à perpétuité; parce qu’il a pris parti pour son Dieu et procuré expiation aux enfants d’Israël.» (Nb. 25: 12-13)[1]

Toutefois, les Sages d’Israël, se fondant sur la source biblique relatant  la mise à mort de quatre-cent cinquante faux prophètes par le prophète Eliahou (I Rois 18: 40), s’efforcent de modérer cette ferveur extrême (I Rois 19: 10) dont l’élan destructeur ne laisse aucune place à autrui:

ש«וַיֹּאמֶר אֵלִיָּהוּ לָהֶם תִּפְשׂוּ אֶת-נְבִיאֵי הַבַּעַל אִישׁ אַל-יִמָּלֵט מֵהֶם וַיִּתְפְּשׂוּם וַיּוֹרִדֵם אֵלִיָּהוּ אֶל-נַחַל קִישׁוֹן וַיִּשְׁחָטֵם שָׁם» (מלכים א’, יח, מ’).ש

«Elie leur dit: « Saisissez-vous des prophètes de Baal et que pas un n’échappe! » On les saisit, Elie les fit descendre vers la vallée de Kichôn et les y égorgea.» (I Rois 18: 40)

La racine verbale ש.ח.ט. (Sh. ‘H. T) « égorger » dénote essentiellement l’abattage  rituel d’un animal consacré au culte divin (Abattage de l’agneau pascal: Ex. 12: 21) ou témoigne d’un homicide (le roi Yehou (Jéhu) abat les soixante-dix fils du roi A’hav afin de s’emparer de la royauté, II Rois 10: 7; Nabuchodonosor fait égorger les fils de Sédécias (Tsidkyahou) et tous les princes de Juda (Jérémie 39: 6; 52: 10). Le livre du prophète Isaïe relate le sacrifice d’enfants sur les bords des torrents (Isaïe 52: 6-7). Le Prophète Eliahou n’aurait-il point adopté par zèle religieux, la conception païenne visant à agir par procuration, dans le dessein de sauver le Nom de l’Eternel? Quel paradoxe! Le zèle tout emprunt de puritanisme d’Eliahou conduit ce dernier  à verser un sang inutile. Pour preuve: le Nom divin qui aurait pu confirmer le zèle du prophète est totalement absent du texte biblique. N’est-ce point la preuve que l’Eternel abhorre le sacrifice d’hommes? De plus, l’Eternel n’enjoint à aucun moment de mettre fin à la vie de ces faux prophètes au Prophète Eliahou. A ces deux affirmations, s’ajoute la reconnaissance des fils d’Israël du Nom Elohim se révélant par le biais de son attribut de justice:

ש«וַיַּרְא כָּל-הָעָם וַיִּפְּלוּ עַל-פְּנֵיהֶם וַיֹּאמְרוּ יְהוָה הוּא הָאֱלֹהִים יְהוָה הוּא הָאֱלֹהִים» (מלכים א’, י,ח, מ’).ש

«Tout le peuple, à cette vue, tomba sur sa face et s’écria: « L’Eternel est le  Dieu [de justice]! L’Eternel est le  Dieu [de justice]!» (I Rois 18: 40)

Pourquoi Eliahou trouve-t-il nécessaire de massacrer autant de faux prophètes, alors qu’Israël, opérant un retour vers l’Eternel, reconnaît la puissance de justice associée à celle de la miséricorde?

Quelle fut la mission première d’Eliahou?

ש«וַיֹּאמֶר אֵלִיָּהוּ לְאַחְאָב עֲלֵה אֱכֹל וּשְׁתֵה: כִּי-קוֹל הֲמוֹן הַגָּשֶׁם.» (מלכים א’: יח, מא).ש

«Puis, Elie dit à Achab: « Va, mange et bois, car déjà j’entends le grondement d’une abondante pluie.» (I Rois 18: 41)

Eliahou reçoit l’injonction divine de se rendre auprès du roi A’hav afin de lui annoncer le retour des pluies (I Rois 18: 1) interrompues en raison du culte d’Astarté et du Baal adopté par le royaume du Nord après la division du royaume unifié de Salomon.

Le Nom divin, une fois encore, n’est jamais mentionné dans la bouche du prophète. Eliahou ne faillit-il donc point à sa mission, celle de rappeler la Source même de Celui qui prodigue la vie ou la retire selon Sa Volonté?

Comment le service divin pourrait-il justifier de telles exactions sur des hommes, des femmes et des enfants innocents? Ne s’agirait-il point plutôt d’actes témoignant d’une croyance païenne? L’histoire de Pin’has et celle d’Eliahou mettent en exergue la fine et subtile limite entre Avoda zara (paganisme) et service divin (monothéisme).

La vision du judaïsme rejette toute forme de fanatisme religieux. Rien ne saurait justifier une quelconque atteinte à l’intégrité d’autrui au nom de Dieu. Nombreuses furent les guerres de religion en Europe (depuis les premières guerres de religion faisant rage au 16e siècle, après le schisme entre l’Eglise catholique et le courant protestant, dans le Saint-Empire romain germanique, jusqu’au tout début du 18e siècle, en France). Ces guerres cruelles, légitimées au nom de la gloire du Nom divin, renvoient  l’Homme à sa propre image: sera-t-il capable de répondre à l’interrogation posée au prophète Eliahou:

ש«מַה-לְּךָ פֹה אֵלִיָּהוּ»  (מלכים א’, יט, יג).ש

 «Que fais-tu là, Elie?» (I Rois 19: 13)

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Haïm Ouizemann

[1] Haftarat Pin’has: Nombres 25:10 – 30:1

Ce contenu a été publié dans Lectures bibliques, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

8 Responses to Parashat Pin’has: Entre fanatisme et tolérance

  1. cathou dit :

    Et oui au XXI ème siècle on tue encore au nom de Dieu, au nom du divin.
    Pour tout un tas de « bonnes » raisons. Raisons bien humaine et non divine.

    Certes le Dieu biblique, mais aussi tout simplement Dieu: cette chose qui nous entoure et dont nous faisons partie intégrante nous montre parfois un visage cruel,destructeur, vengeur, jaloux… Oui il est exact que le Mal, la cruauté, l’extrême prennent leurs sources dans le divin.
    Mais Seul Dieu à droit de vie et de mort sur sa création, donc sur nous humains.
    Oui, mais les récits de toutes les religions nous dévoilent un Dieu qui se repent d’avoir été si extrême dans son action.

    Dieu lui-même ne trouve pas la paix après ses actions violentes envers les humains.
    Alors comment un humain peut il espérer trouver la paix, recevoir une récompense quand Dieu lui-même se repent de son extrémisme???
    Dieu, par sa propre expérience, nous apprend combien les pensées et les actions non modérées, non contrôlées, n’apportent ni paix, ni satisfaction du travail bien fait.

    Le fanatisme ne relève pas du divin, à aucun moment Dieu n’est Fan de lui-même.
    Fanatique:::: personne croyant être en possession de l’esprit divin
    Mais QUI peut s’imaginer être en possession du divin?? Faut il avoir une belle dose d’orgueil, de vanité, d’inconscience ou de totale idiotie pour s’imaginer ne serait-ce qu’un instant être en possession de Dieu.
    Si Nous ne possédons pas Dieu, Dieu ne nous possède pas: il nous appartient de le chercher, de le trouver…. Là, il est toujours Là, mais il ne cherche pas à nous posséder, jamais!!!
    Il n’y a que l’humain pour être fanatique, il peut se libérer de cette possession qui n’existe pas, qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais.

    Oui « que fais tu là Elie? » Tuer ces gens qui n’ont pas la même pensée que toi n’a rien de valorisant, n’a rien de constructif, n’a rien d’apaisant, ne changera rien, ton action criminelle est vaine, car elle est RIEN !!

  2. Antoine Egidius dit :

    je suis entièrement d’accord pour dire que fanatisme et intolérance doivent être bannis des relations humaines mais les exemples choisis pour illustrer le propos ne sont-ils pas mal venus? La Bible nous montre que Phinéas et Elie étaient approuvés par Elohim puisque le premier reçoit la sacrificature à perpétuité, le second est, avec Enoch, l’un des deux seuls hommes à être montés au ciel sans passer par la mort. Si ce n’est pas une approbation de Dieu, je n’y comprends rien.

  3. Sabane dit :

    Pinhas est Elie.

  4. Afus Degfus dit :

    Le zèle religieux est à double tranchant si je puis m’exprimer ainsi, d’un côté il peut engendrer le bien, l’amour de son prochain et la tolérance, d’un autre, il peut engendrer le mal absolu comme ces monstruosités perpétrées au Moyen-Orient et cette intolérance naissante de par le monde, personne ne peut tuer au nom de Dieu quel que soit le motif, le nom de Dieu ne doit pas être souillé par le sang d’innocents, serons nous témoins et acteurs du Jugement Dernier ? Sont-ce les prémices de l’Apocalypse ?

  5. cathou dit :

    Elie n’a pas l’approbation divine quand il massacre ces prophètes de Baal. Il prend sa décision seul. Il interprète mal l’enseignement divin.
    C’est là où il faut faire attention, le texte a parfois une très grande force, qui demande à l’humain d’anéantir toute autre divinité que le Dieu unique.
    Mais le mot anéantir qui pourrait, en effet signifier: « tuer jusqu’au dernier » , signifie: « tuer en soi, au fond de soi, toute mauvaise croyance qui nous enchaîne.
    Je ne lis pas l’hébreu, mais il semblerait d’après l’article de Haïm, que lorsque les ordres sont voulus et consentis par Dieu, son nom apparaît . Dans ce passage le nom de Dieu n’apparaît pas. Même en traduction française, le nom divin n’apparaît pas. Ce qui nous indique bien que « l’anéantissement » physique de l’Autre n’a pas l’accord divin. (le meurtre n’a pas l’accord divin)

    Mais plus tard, beaucoup plus tard, il demande à Dieu de prendre sa vie parce qu’il ne vaut pas mieux que les autres… Elie prend conscience qu’il a mal agit, il ne mérite pas de vivre.
    C’est lorsqu’il a compris que sa terrible tuerie ne servira jamais à RIEN qu’à faire de lui un meurtrier, un exclu des autres humains, que Dieu lui demande: « mais que fais- tu ici Elie??? »

    Elie est un bon exemple, tellement fidèle au Dieu unique, il se pense posséder par Dieu, il pense avoir le droit d’être le justicier des autres au nom de Dieu.
    A un point extrême qui va l’amener à cette horrible tuerie.
    En dehors de ce fanatisme qui lui a fait commettre un acte extrême, c’est un homme bon.
    Bon avec les siens qui reconnaissent le Dieu unique, mais pas Bon avec tous les humains.
    Ce n’est que lorsqu’il prend conscience de l’énormité de sa faute qu’il obtient le pardon de Dieu.

    Que l’histoire d’Elie se rappelle aux bons souvenirs de certains…. Qu’ils méditent fortement sur ce passage.
    Méditer aussi sur Dieu qui envoie un déluge pour détruire l’humain qui refuse son enseignement (genèse 8, 21) il était dans une telle colère qu’il détruit tout, et une fois apaisé que dit Dieu « plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme je l’ai fais, certes le coeur de l’humain n’est pas parfait.. mais je dois l’accepter ». Dieu lui-même nous donne une leçon de tolérance… après avoir anéanti l’humain.

  6. Gritti Francis dit :

    Généreuse Cathou. Nous réalisons toujours de très belles planches dès lors que nous partons des Écritures, occasion de vous en complimenter ; pourtant peut-être que la suggestion de Haïm inclinait aussi à l’ici et maintenant et le drame contemporain égale hélas à l’envi ceux du passé. L’Occident émasculé, avachi, n’aurait-il aussi le devoir même dans sa « médianité » la si belle tempérance, seconde de nos vertus cardinales, d’écouter tant le présent que le passé ; savoir : les bonnes personnes du pape François dans son appel présent et pressant et d’Augustin dans son développement de la guerre juste ? Oui, c’est dur mais il faut avoir le courage ici et maintenant de l’aborder plutôt que de se cacher derrière son petit doigt, si politiquement correct soit-il, chaque jour qui passe nous en limite le choix. À cet égard, Israël reste seul à avoir une politique étrangère juste, simple, rationnelle. Quand en Lc 6,29 Iéshoua dit de tendre la joue gauche, c’est lorsque nous sommes frappés sur la joue droite mais Il ne dit pas : « si l’on t’égorge, invite aussi tes amis à se faire égorger ». N’évoquons pas Mt 10,34… Prenons simplement conscience que la lâcheté des dirigeants occidentaux les contraint de surcroît à la masquer par une information tronquée, travestie que déjà nous connûmes à radio-paris. Une tolérance absolue et idéale ne devient-elle pas terreau de fanatisme ? Déjà la philosophie de l’Antiquité avouait que de tous les régimes politiques, la démocratie ne menait qu’à la chienlit, vocable dont le dernier des chefs d’États fît un juste usage. Mais de fait, les Écritures nous enrichissent et nous apaisent toujours, si petits et inaudibles que nous sommes dans cet hic et nunc. Si c’est notre seul pouvoir, prions, prions et prions encore pour tous les persécutés dans l’inouï de l’Espérance. Amen.

  7. cathou dit :

    Aujourd’hui, comme autrefois, comme toujours, l’humain se sépare du divin.
    Chacun se bat à sa manière. Ayant du faire face à 2 agressions: une avec un couteau et une autre avec un revolver, seule face à des gens cagoulés, tout simplement dans mon immeuble,
    je n’ai plus beaucoup de naïveté sur ce qui se passe Aujourd’hui.
    Après beaucoup de réflexions, je peux même affirmer que si besoin était, c’est devant mes enfants, devant mes petits enfants, que je ferai face… et sans doute bien moins pacifiquement qu’on ne pourrait le penser, mais sans haine. et… que Dieu me pardonne, s’il le peut.

    Toutefois, j’espère, je prie de toutes mes forces que ceux qui croient profondément qu’en tuant, qu’en martyrisant, qu’en apportant la souffrance, la violence autour d’eux, espérant en échange un coin de paradis; un jour réalise l’idiotie, l’inutilité totale de leurs actes.
    Parce que c’est par l’Amour, la compréhension, la main tendue à l’Autre que nous pourrons vivre en paix.

  8. Jean-Pierre dit :

    Belle explication de Haïm et merci à lui. Il est pourtant évident que l ‘enorme désordre régnant dans les Pays arabes favorise un État et défavorise les minorités chrétiennes et autres. Il y a un gagnant et il y a des victimes . Il y a même un massacre ! Ei est une armée sans avion ! Les convois du Hezbollah sont repérés et anéantis rapidement . Le massacre est toléré….Bernard Henri Levy si fervent à abattre El Assad et Kadhafi est bien silencieux maintenant . Le massacre , le silence , ça me rappelle une autre époque…Le silence et les bottes. Pourtant c’ est extrêmement simple :. » Notre Père » .Pas le tien ni le mien le NOTRE celui de tous , »IL  » est notre Père et le Père souhaite évidement la Paix dans sa famille. C’ est simplissime . Merci au vrai Israël pour son message de Paix. SHalom !

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.