Parashat Dévarim: Moïse, la solitude du prophète

Charlton Heston (Les Dix Commandements, Cecil B. DeMille, 1956)

Charlton Heston (Les Dix Commandements, Cecil B. DeMille, 1956)

La Parasha de ce shabbat est la première du livre de Dévarim (Mishné Tora ou Deutéronome), le cinquième et dernier livre de la Tora.

A la quarantième année des pérégrinations des Hébreux dans le désert, au seuil de leur entrée en terre promise, Moïse livre ses dernières paroles. Dans ce long texte fondateur de la future Nation d’Israël, Moïse rappelle aux fils d’Israël leur devoir de respecter l’Alliance conclue au mont Sinaï avec l’Eternel (Ex. 20).

Les trente-trois chapitres (le trente-quatrième chapitre succède à la mort de Moïse) de ce cinquième livre se caractérisent par la subjectivité de la narration. Le lecteur pénètre, en effet, au cœur même de la pensée visionnaire de Moïse révélant l’inquiétude du berger à l’égard de ceux pour lesquels il  se sacrifia  corps et âme.

Moïse, alors âgé de cent-vingt ans, semble succomber sous le poids de la charge divine:

ש «וָאֹמַר אֲלֵכֶם בָּעֵת הַהִוא לֵאמֹר לֹא-אוּכַל לְבַדִּי שְׂאֵת אֶתְכֶם» (דברים א’, ט’). ש 

«Dans ce temps-là, je vous parlai ainsi: Je ne puis assumer, moi seul, votre charge» (Deut. 1: 9) [1].

Ce sentiment de profonde solitude  que Moïse exprime dès la sortie d’Egypte (Nb. 11: 14) caractérise le parcours hors du commun de cet homme de Dieu (Deut. 33: 1).

Né en Egypte, sa mère le cache dans les roseaux sur les bords du Nil à l’âge de trois mois (Ex. 2, 3). Elevé jusqu’à ce qu’il soit sevré au sein même de sa famille, il est, malgré lui, exilé des siens et reçoit l’éducation d’un prince d’Egypte. Puis, témoin de l’humiliation de l’un de ses frères, il s’élance vers lui afin de lui porter une aide réconfortante (Ex. 2: 11). Mais incompris,  il se voit reprocher d’aspirer à vouloir gouverner d’une main forte (Ex. 2: 14) par celui-là même qu’il aura secouru et se doit, alors, de fuir encore contre son gré, sa propre identité en rejoignant, dans sa fuite éperdue, Midian où il demeure quarante ans. Ni Guershom ni Eliezer, ses enfants issus de son mariage avec Tsippora, ne lui succéderont.

Aspirant de toutes ses forces à entrer en Erets Canaan, il se voit interdire le droit d’y pénétrer malgré l’ardente ferveur de ses prières déchirant les cieux (Deut. 3: 23). N’a-t-il point, toutefois, prié et défendu la cause des enfants d’Israël contre la terrible décision divine d’exterminer tous les Hébreux après la faute du veau d’or (Ex. 32, 10)? Moïse n’a-t-il point demandé à l’Eternel que son nom soit effacé au profit d’Israël? Or, nul des fils d’Israël ne priera en sa faveur.

ש«וְעַתָּה אִם-תִּשָּׂא חַטָּאתָם וְאִם-אַיִן מְחֵנִי נָא מִסִּפְרְךָ אֲשֶׁר כָּתָבְתָּ« (שמות ל »ב, ל »ב).ש

«Et pourtant, si tu voulais pardonner à leur faute!… Sinon efface-moi donc du livre que tu as écrit. » (Ex. 32: 32)

Moïse, à la noble et grande âme, ne fait à aucun moment valoir ses propres mérites qui auraient pu intercéder en sa faveur. Il demeure seul, incompris!

Moïse désespère tant de cette solitude qu’il en appelle à mourir!

ש«לֹא-אוּכַל אָנֹכִי לְבַדִּי לָשֵׂאת אֶת-כָּל-הָעָם הַזֶּה כִּי כָבֵד מִמֶּנִּי. וְאִם-כָּכָה אַתְּ-עֹשֶׂה לִּי הָרְגֵנִי נָא הָרֹג-אִם-מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֶיךָ וְאַל-אֶרְאֶה בְּרָעָתִי« (במדבר י »א, י »ד-ט »ו).ש

«Je ne puis, moi seul, porter tout ce peuple: c’est un faix trop pesant pour moi. 15 Si tu me destines un tel sort, ah! Je te prie, fais-moi plutôt mourir, si j’ai trouvé grâce à tes yeux! Et que je n’aie plus cette misère en perspective! » (Nb. 11: 14-15)

Contrairement à son frère Aaron pleuré par «toute la Maison d’Israël» (Nb. 20: 29), ce qui exprime bien la totalité des Hébreux, la mort de Moïse n’est pleurée que par «…les fils d’Israël»  (Deut. 34: 8). Ce pluriel «les fils» exprime bien le manque d’unité des Hébreux.

Moïse meurt. Comment saisir qu’un homme de cette envergure morale puisse mourir seul? Cette marche solitaire s’inscrit au cœur même de l’histoire du Patriarche Jacob dont il est dit:

ש« וַיִּוָּתֵר יַעֲקֹב לְבַדּוֹ וַיֵּאָבֵק אִישׁ עִמּוֹ עַד עֲלוֹת הַשָּׁחַר» (בראשית ל »ב, כ »ה).ש   

«Jacob étant resté seul, un homme lutta avec lui, jusqu’au lever de l’aube.» (Gen. 32, 25).

De plus, cette solitude n’est-elle point le fait d’une intimité profonde avec le divin:

ש«וַיֹּאמֶר יְהוָה הִנֵּה מָקוֹם אִתִּי וְנִצַּבְתָּ עַל-הַצּוּר» (שמות ל »ג, כ »א).ש    

«Le Seigneur ajouta: « Il est une place près de moi: tu te tiendras sur le rocher» (Ex. 33: 21)

Le lieu de la sépulture du plus grand des Prophètes reste à jamais inconnu (Deut. 34, 6). Nul ne peut rendre un hommage à celui qui aima, défendit et mourra pour Israël.  En définitive, Moïse est né solitaire, a vécu solitaire et s’en est retourné totalement solitaire vers ses pères.

Il s’avère, toutefois, que la figure emblématique de Moïse continue de briller et d’éclairer la marche des enfants d’Israël. N’est-ce point là, la véritable mesure de celui que tous avaient oublié, celle d’un homme de paroles, Dévarim?! Le premier livre de la Tora débute par les paroles créatrices de l’Eternel, le dernier par les paroles libératrices de Moïse.

Rappelons la décision de David ben Gourion, le légendaire premier Premier ministre de l’état d’Israël, qui, seul avec lui-même et contre l’avis de tous, décide de déclarer l’Indépendance de l’Etat d’Israël. Dans la solitude de sa maison située à Tel-Aviv, David ben Gourion se plonge toute une nuit dans la lecture du TaNaKh. Au petit matin, sous l’inspiration du Livre qu’il aimait tant, il déclare, confiant, que la naissance de l’Etat d’Israël ne sera plus un rêve. David ben Gourion comme Moïse fut un homme de vision. Propice est la solitude aux hommes de vision! Le désert n’est-il point le lieu de la rencontre suprême avec la Parole créatrice et libératrice de l’Eternel (Ex. 3: 1-10)? Le livre de «Dévarim» constitue le testament éternel de Moïse à partir duquel la nation juive va renaître de ses sangs et de ses cendres. Moïse n’est plus seul!

[1] Parashat Dévarim: Deutéronome 1-4: 49

Je vous invite à rejoindre le nouveau projet « Questions sur la Parashat HaShavoua et à me faire part de vos avis.

Ce projet a pour dessein de mieux faire connaitre la source biblique. Des questions bibliques sont proposées. Vos réponses sont les bienvenues. Je reste ouvert à toute idée supplémentaire qui pourrait améliorer cette nouvelle initiative.

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Haïm Ouizemann

 

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9 Responses to Parashat Dévarim: Moïse, la solitude du prophète

  1. Helene Nabitz dit :

    Magnifique texte et magnifique commentaire qui est proposé sur la solitude des hommes de vision ; vision parfois étrangère aux « autres » qui ne comprennent pas .
    Difficulté de porter le message et en même temps être en communion avec les autres.
    Les propres enfants de Moïse , n’ont pas suivi sa voie, et sa voix .
    Mais dévarim destruction du temple , la destruction de pierres si isolées’,( comme le cœur de pierre qu’on a parfois )et reconstruction à partir de cette poussière , pour faire sortir de presque rien du « nouveau « , plus fort et, avec des potentialités nouvelles .
    J’aime bcp ta nouvelle formule : étude de la parasha ,questions -réponses , mais , manque de temps (parce que femme et devoirs de préparer Shabbat , ne peux réfléchir et écrire parallèlement !!!!!!!!!)
    Regrette bcp de ne plus avoir les études du mardi , mais nous te retrouverons de manière plus dense et plus riche avec la parasha : une porte se ferme pour que 2 s’ouvrent encore plus productives , comme notre parasha ………
    Un beau et grand Shabbat Shalom.
    Nous te suivons . Amitiés fidèles+++++++

    • Tres chere Helene shalom,
      Tout d’abord, je tiens a te remercier pour tes encouragements qui me touchent toujours autant. Je comprends tout fait le manque de temps en raison du shabbat. Je t’invite alors a reflechir en semaine. Ce projet permet a toutes et a tous de mediter la source biblique en fonction de son emploi du temps.
      Encore 1000 todot a toi,
      Shavoua tov!
      Avec toutes mes sinceres amities d’Israel,
      Haim

  2. Ann Van den bergh dit :

    Shalom à tous ,
    Je crois que la reponse est :
    Josias , le roi , monte à Jerusalem pour faire regner le D. Un ; eliminer les autres cultes et pour rafraichir l’alliance ecrite dans devarim .
    « Il lut devant eux toutes les paroles du livre de l’Alliance retrouvé dans la maison du Seigneur. »

    • Tres chere Ann shalom,
      Un tres grand merci pour ton excellente reponse. Tu as su comparer les sources bibliques et en deduire que le livre lu par Josias est effet le Sefer Devarim (Le Deuteronome). Josias est a l’origine de la reforme religieuse visant a effacer toute forme de faux culte en Israel. En ce sens, il s’avere etre le fidele continuateur du message enonce par Moise au mont Sinai.
      Toda rabba,
      Avec toute mon amitie,
      Benedictions a toi et a tous les tiens,
      Haim

  3. Gritti Francis dit :

    Shalom tous très chers. Sa solitude n’est que dans la relation humaine, civique, sociale, temporelle, partout dans son quotidien, souffrance envahissante dans son ici et maintenant ; mais l’Espérance par-dessus tout : Gn 33,21 « Voici un lieu avec Moi » et « Mes faces ne se verront pas » Dt 34,10 « Il ne s’est pas encore levé d’inspiré en Israël comme Moshè, que Adonaï connut faces à faces. »
    Nul doute que la déception de n’entrer en Canaan n’est que peu comparée à la rencontre faces à faces avec haChem. Retour corporel vers la glèbe et élévation de l’essence de vérité.
    Dans notre quotidien, notre ici et maintenant, sa solitude est lointaine car il est l’homme de Dieu le plus connu et vénéré de l’humanité.
    Mes plus amicales pensées cher Haïm.

  4. Ann Van den bergh dit :

    Mosheh, pour moi, incarne le mot  » hébreu » . Homme passant , passeur ,dé- ou sur-passé.
    Aucun besoin de s’arrêter à lui : seulement passer de Mosheh à haShem
    Sa solitude est con-solee par le Seigneur.
    Il extrait vers l’étroit passage et laisse passer D.sur les hommes.
    Fait passer les hommes d’Egypte vers leur terre promise , de leur j’etais vers leur je serrai à travers le passage de D. sur la face des hommes .

    Je crois que tant qu’il vit sur terre l’homme se voile plus ou moins la face , apres la mort physique , j’espere ….

  5. cathou dit :

    Très beau texte, Très bel hommage à un simple humain: Moïse!
    Merci!

  6. Jessica dit :

    Bonjour Haim et tous les étudiants,
    Effectivement Moise a payé le prix de la solitude et du rejet voire du mépris (lorsque les hébreux voulaient sa mort). Mais il a vécu une histoire avec Dieu comme aucun autre des hébreux qui l ont suivis. Le prix était fort et coûteux pour Moise mais au fond son nom et sa mémoire sont perpétués a jamais. Moise a vécu souffrance et solitude dans son temps mais Dieu avait prévu des récompenses éternelles pour lui. On peut se demander pourquoi Elohim ne l’a pas fait entrer en terre de Canaan, hormis la faute attribuée a Moise. Il a certainement du se sentir abandonné par Dieu a ce moment précis de son histoire. Le but de Moïse était d arriver a Canaan, le but de Dieu pour Moïse était tout autre. Sa mission s est arrêtée précisément qd Moïse allait atteindre son but humain. Notre merveilleux Seigneur avait d autre plan pour lui.
    Le désert représente les épreuves donc le face a face avec Dieu, ,cela représente aussi la totale dépendance de l’homme envers Dieu avec la manne. Aussitôt passé Canaan, la manne s est arrêtée. Ils ont alors mangé des produits cultivés par l homme. Dieu avait certainement une autre bonne raison de ne pas faire passer Moïse en erets de Canaan.
    A suivre…
    Encore toda rabba Haim pour cette excellente initiative.😊.
    Que Dieu Adonaï vous bénisse et vous sauve.

  7. Très beau texte. Très beau parallèle, aussi, avec le roi Josias.
    Réflexion importante et encourageante aussi pour notre propre vie car, pour nous aussi, D.ieu a un Projet ; y entrer et l’accomplir peu à peu ne se fait jamais sans beaucoup et beaucoup de temps passé à écouter dans la solitude, sans incompréhensions de la part des autres, sans courage et efforts, sans dépouillements et sans souffrances….
    Mais l’important est, comme cela est dit : « l’intimité profonde avec le Divin », « la rencontre suprême avec la Parole créatrice et libératrice de l’Eternel ».
    Que pour nous aussi, cette intimité profonde avec Lui soit réception d’une Parole créatrice qui nous pousse en avant et nous permette d’entrer dans le Projet qu’Il a pour nous et, Bz »H, de l’accomplir.

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