Parashat ‘Houkat, la force du verbe

 Elie Wiesel Prix Nobel de la Paix 1986

Elie Wiesel Prix Nobel de la Paix 1986

Elie Wiesel n’est plus. Prix Nobel de la Paix (1986) et l’un des plus grands défenseurs des Droits de l’homme à travers le monde, Elie Wiesel s’est éteint après avoir été un pèlerin actif de la Paix partout où l’image de l’Eternel, visage de l’homme, est bafouée.  Pourtant sa conscience et sa pensée de Juif rescapé des camps de la mort continueront à illuminer pleinement l’Humanité  grâce à l’écriture et au verbe qui ont fait de lui un prophète des temps modernes.

Le prophète est, certes, celui qui porte la Parole de l’Eternel, mais c’est  aussi celui qui, comme Moïse, défend la cause de l’opprimé face à la puissance barbare d’Empires toujours plus avides de pouvoir et de sang.

Lors d’un entretien[1], Elie Wiesel explique qu’invité au Bundestag à Berlin (2000), il s’est adressé au Président allemand Gerhard Schroeder en l’enjoignant de demander pardon au peuple juif pour les crimes commis par les nazis:

« Pourquoi ne feriez-vous pas une chose symbolique ? L’Allemagne a fait beaucoup pour l’Israël, donné beaucoup de compensations, d’indemnisations, beaucoup d’argent… politiquement aussi… Donc, pourquoi ne demandez-vous pas pardon au peuple juif pour ce que les Allemands lui ont fait ? Je ne suis pas sûr que le peuple juif accepte, mais en tout cas demandez ! » 

Elie Wiesel poursuit « Une semaine plus tard, ce même Président est allé à Jérusalem, au Parlement, et il a demandé pardon au peuple juif. Pour une rare fois, mes paroles avaient été entendues. »

Elie Wiesel affirmera sans cesse que le pire des crimes n’est autre que l’indifférence et le silence: « Le monde savait et il s’est tu. C’est pourquoi j’ai juré de ne jamais me taire quand des êtres humains endurent la souffrance, où que ce soit « .

Le Prophète Moïse se caractérise par une suprême faculté de parole que l’Eternel lui a confiée, transcendant son défaut naturel d’expression. C’est par sa force d’élocution qu’il libère les Hébreux d’Egypte:

ש«וַיֵּצֵא מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן מֵעִם פַּרְעֹה וַיִּצְעַק מֹשֶׁה אֶל-יְהוָה עַל-דְּבַר הַצְפַרְדְּעִים אֲשֶׁר-שָׂם לְפַרְעֹה» (שמות ח, ח-ט).

«Moïse et Aaron étant sortis de chez Pharaon, Moïse implora le Seigneur au sujet des grenouilles qu’il avait envoyées contre Pharaon9 et l’Eternel agit selon la parole de Moïse: les grenouilles périrent dans les maisons, dans les fermes et dans les champs» (Exode 8: 8-9)[2].

Moise déploie une telle force d’intention dans sa prière que son accomplissement par l’Eternel s’avère être immédiat. Il n’hésite point non plus à user de sa force de prière pour essayer d’entrer dans la terre promise aux Patriarches (Deut. 3: 27).

Quel homme peut prétendre à une aussi étroite proximité avec le Divin?

ש«קַח אֶת-הַמַּטֶּה וְהַקְהֵל אֶת-הָעֵדָה אַתָּה וְאַהֲרֹן אָחִיךָ וְדִבַּרְתֶּם אֶל-הַסֶּלַע לְעֵינֵיהֶם וְנָתַן מֵימָיו וְהוֹצֵאתָ לָהֶם מַיִם מִן-הַסֶּלַע וְהִשְׁקִיתָ אֶת-הָעֵדָה וְאֶת-בְּעִירָם» (במדבר כ, ח).ש

«Prends la verge et assemble la communauté, toi ainsi qu’Aaron ton frère, et dites au rocher, en leur présence, de donner ses eaux: tu feras couler, pour eux, de l’eau de ce rocher, et tu désaltéreras la communauté et son bétail.» (Nombres 20: 8)[3]

Nombreuses sont les interprétations proposées par les Sages d’Israël.

Rachi (1040-1105) affirme que l’erreur de Moïse est qu’il contrevient à l’injonction divine et frappe le rocher au lieu de lui parler:

ש«וַיָּרֶם מֹשֶׁה אֶת-יָדוֹ, וַיַּךְ אֶת-הַסֶּלַע בְּמַטֵּהוּ פַּעֲמָיִם» (במדבר כ, יא).ש

«Et Moïse leva la main, et il frappa le rocher de sa verge par deux fois» (Nombres 20: 11).

Maïmonide  (1138-1204) discerne chez le prophète Moïse un fort accent de colère[4], attitude qui ne sied point à celui dont le suprême devoir de conduire le peuple d’Israël l’oblige à la maîtrise de soi et à l’indulgence à l’égard des siens:

ש«שִׁמְעוּ-נָא הַמֹּרִים» (במדבר כ, י).ש

«Or, écoutez, ô rebelles!» (Nombres 20: 10)

Naיhmanide (1194-1270), citant la seconde partie du verset, explique que Moïse commet le «crime de lèse-majesté» en présentant son frère Aaron et lui-même comme étant les seuls acteurs de ce miracle, en lieu et place de l’Eternel:

ש«הֲמִן-הַסֶּלַע הַזֶּה נוֹצִיא לָכֶם מָיִם» (במדבר כ, י)ש

«Est-ce que de ce rocher nous pouvons faire sortir de l’eau pour vous?» (Nombres 20: 10)

Le dénominateur commun de ces trois interprétations réside dans la déviation du pouvoir de la parole offerte au Prophète Moïse. La prudence verbale s’impose à  tout envoyé de l’Eternel et, a fortiori, aux prophètes d’Israël, «ambassadeurs» fidèles de la Parole divine. L’écart verbal de Moïse lui vaut de se voir interdire formellement et immédiatement l’entrée en Erets Canaan.

Mais comment expliquer qu’un tel écart puisse, toutefois,  être à l’origine d’un tel châtiment apparemment disproportionné, compte tenu du dévouement absolu de Moïse ? Moïse n’a-t-il point déjà fait surgir l’eau en frappant le rocher sur injonction divine? (Exode 17: 6)

Les Sages d’Israël remarquent que l’Eternel enjoint à Moïse de rassembler les fils d’Israël, encore divisés, en communauté-témoin (Edah- עֵדָה)

ש«קַח אֶת-הַמַּטּה וְהַקְהֵל אֶת-הָעֵדָה אַתָּה וְאַהֲרֹן אָחִיךָ וְדִבַּרְתֶּם אֶל-הַסֶּלַע לְעֵינֵיהֶם» (במדבר כ, ח).ש

«Prends la verge et assemble la communauté-témoin, toi ainsi qu’Aaron ton frère, et dites au rocher, en leur présence, de donner ses eaux» (Nb. 20: 8)

ש«וַיַּקְהִלוּ מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן אֶת-הַקָּהָל אֶל-פְּנֵי הַסָּלַע» (במדבר כ, י).ש

«Puis Moïse et Aaron convoquèrent la communauté devant le rocher» (Nb. 20: 10)

Quel est donc le projet divin?

Selon cette nouvelle interprétation, l’Eternel ordonne à Moïse de relever le défi de créer le peuple d’Israël en transformant l’ensemble désordonné des fils d’Israël KaHaL- קָּהָל en une unité harmonieuse Edah- עֵדָה afin de préparer leur entrée en Erets Canaan. Le terme Sela’ – rocher signifie également la puissance infinie de l’Eternel:

ש«יְהוָה סַלְעִי וּמְצוּדָתִי וּמְפַלְטִי אֵלִי צוּרִי אֶחֱסֶה-בּוֹ מָגִנִּי וְקֶרֶן-יִשְׁעִי מִשְׂגַּבִּי» (תהלים יח, ג; ראה גם: לא, ד; עא, ג; שמואל ב, כב, ב).ש

«Eternel, tu es mon Rocher et ma Forteresse, un libérateur pour moi; mon Dieu tutélaire en qui je m’abrite, mon Bouclier, mon puissant Sauveur, mon Rempart!» (Psaumes 18: 3; 31: 4; 71:3; II Sam. 22: 2).

L’Eternel aurait donc enjoint à Moïse de s’adresser non point au rocher mais au Rocher, Source du miracle de l’eau!

Ne s’adressant pas directement au Rocher-l’Eternel, l’Eternel reproche à Moïse de ne point avoir su sanctifier Son Nom aux yeux d’Israël (Nb. 27: 14) dont la vocation première consiste à devenir le Peuple-Témoin face aux Nations:

ש«אַתֶּם עֵדַי נְאֻם-יְהוָה» (ישעיהו מג, י).ש

»Vous, vous êtes mes témoins, dit l’Eternel « (Isaïe 43: 10)

Jacques Fred, directeur du Mémorial de la Shoah, s’exprimant  sur France Culture (4 juillet 2016)  rappelle  qu’ « Elie Wiesel était un témoin mais c’était aussi une voix, une conscience politique. Il faut garder en mémoire qu’Elie Wiesel a été un de ceux qui a interpellé les présidents américains (…), c’est lui qui, en 1993, a pressé Clinton de pousser l’ONU à intervenir en ex-Yougoslavie où avaient lieu des massacres. Il va être l’un des gardiens du temple de l’enseignement de l’histoire de la Shoah et de la lutte contre l’antisémitisme. On cherche toujours de grandes autorités morales autour de nous, malheureusement les survivants de la Shoah se comptent sur les doigts d’une main aujourd’hui et ces grandes autorités morales et humaines également. »

Elie Wiesel, fils d’Israël, demeurera un témoin de sa génération insufflant à tous les opprimés de la terre, par la force de son Verbe, une nouvelle vie.

 

[1] Réalisé par Obadia Claude. Entretien réalisé par Olivier Picavet , « Entretien avec Elie Wiesel », Le Philosophoire 1/2005 (n° 24), p. 5-17

[2] Cf. aussi Nb. 15: 30-31, l’épisode relatant l’ouverture de la terre engloutissant Kora’h et sa communauté

[3] Parashat ‘Houkat, Nombres 19: 1- 22: 1

[4] Traité des Huit Chapitres, chapitre 4.

 

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

 

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1 Response to Parashat ‘Houkat, la force du verbe

  1. attalsaoud dit :

    Les grands ne meurent jamais.

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