Parashat Devarim, 9 Av, chute et renouveau de Jérusalem

La destruction du Temple de Jérusalem, 1867, Francesco Hayez

La destruction du Temple de Jérusalem, 1867, Francesco Hayez

La parasha Devarim est toujours lue lors du Shabbat précédant le jour du 9 Av (Tisha BeAv) commémorant la chute des deux Temples de Jérusalem.

Comment est-il possible d’expliquer cette rigoureuse chronologie?

Le Sefer Devarim, («Deutéronome»), intitulé également le «Testament de Moïse», s’ouvre à partir de la double promesse divine faite aux Patriarches d’Israël, la promesse du don de la terre d’Erets Israël (la Canaan biblique) comme celle de devenir une grande nation:

ש«רְאֵה נָתַתִּי לִפְנֵיכֶם אֶת-הָאָרֶץ בֹּאוּ וּרְשׁוּ אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר נִשְׁבַּע יְהוָה לַאֲבֹתֵיכֶם לְאַבְרָהָם לְיִצְחָק וּלְיַעֲקֹב לָתֵת לָהֶם וּלְזַרְעָם אַחֲרֵיהֶם» (דברים א, ח).  ש

«Voyez, je vous livre ce pays! Allez prendre possession du pays que l’Éternel a juré à vos pères, Abraham, Isaac et Jacob, de donner à eux et à leur postérité après eux». (Deut. 1: 8)[1]

ש«יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם הִרְבָּה אֶתְכֶם וְהִנְּכֶם הַיּוֹם כְּכוֹכְבֵי הַשָּׁמַיִם לָרֹב» (דברים א, יא).ש

«Veuille l’Éternel, le Seigneur de vos pères, vous rendre mille fois plus nombreux encore et vous bénir comme il vous l’a promis!» (Deut. 1: 11).

L’accomplissement de cette double promesse s’enracinant sur la parole donnée à Avraham (Gen. 15: 7-21), à Its’hak (Gen. 26: 3-5) et à Yaakov (Gen. 28,13-14) dépend étroitement de notre volonté de marcher sur la voie de la Justice et de la mettre en pratique, condition sine qua-non pour hériter du Pays:

ש«וָאֲצַוֶּה אֶת-שֹׁפְטֵיכֶם בָּעֵת הַהִוא לֵאמֹר שָׁמֹעַ בֵּין-אֲחֵיכֶם וּשְׁפַטְתֶּם צֶדֶק בֵּין-אִישׁ וּבֵין-אָחִיו וּבֵין גֵּרוֹ.יז לֹא-תַכִּירוּ פָנִים בַּמִּשְׁפָּט כַּקָּטֹן כַּגָּדֹל תִּשְׁמָעוּן לֹא תָגוּרוּ מִפְּנֵי-אִישׁ כִּי הַמִּשְׁפָּט לֵאלֹהִים הוּא» (דברים א, טז-יז).ש

«Je donnai alors à vos juges les instructions suivantes: « Ecoutez également tous vos frères et prononcez équitablement, entre chacun et son frère, entre chacun et l’étranger. 17 Ne faites point, en justice, acception de personnes; donnez audience au petit comme au grand, ne craignez qui que ce soit, car la justice est au Seigneur!» (Deut. 1: 16-17).

Ainsi qu’il est écrit:

ש«לֹא-תַעֲשׂוּ עָוֶל, בַּמִּשְׁפָּט, בַּמִּדָּה, בַּמִּשְׁקָל וּבַמְּשׂוּרָה» (ויקרא יט, לה).ש

«Ne commettez pas d’iniquité en fait de jugements, de poids et de measures» (Lev. 19, 35).

Or, le commentateur Rashi est très clair:

«De quelle « justice » est-il question ici…? Celle dans la mesure, le poids et la capacité. Cela nous apprend que celui qui mesure est appelé un « juge », car frauder dans une mesure est comme frauder en justice. Le fraudeur est appelé « inique », « détestable », « exécrable », « proscrit » et « abominable », et il est la cause de cinq conséquences mentionnées à propos du juge : Il rend le pays impur, il profane le nom de Hachem, il éloigne la chekhina, il fait succomber Israël par l’épée et il le fait exiler de son pays.»[2].

La Haftarah[3] lue en ce Shabbat est celle du premier chapitre du Prophète Isaïe:

ש«שִׁמְעוּ שָׁמַיִם וְהַאֲזִינִי אֶרֶץ, כִּי יְהוָה דִּבֵּר: בָּנִים גִּדַּלְתִּי וְרוֹמַמְתִּי, וְהֵם פָּשְׁעוּ בִי. ג יָדַע שׁוֹר קֹנֵהוּ, וַחֲמוֹר אֵבוּס בְּעָלָיו יִשְׂרָאֵל לֹא יָדַע, עַמִּי לֹא הִתְבּוֹנָן. ד הוֹי גּוֹי חֹטֵא, עַם כֶּבֶד עָו‍ֹן–זֶרַע מְרֵעִים בָּנִים מַשְׁחִיתִים עָזְבוּ אֶת-יְהוָה נִאֲצוּ אֶת-קְדוֹשׁ יִשְׂרָאֵל–נָזֹרוּ אָחוֹר» (ישעיהו א, ב-ד).ש

«Ecoutez, cieux! Terre, prête l’oreille! Car c’est l’Eternel qui parle: J’ai élevé des enfants, je les ai vus grandir, et eux se sont insurgés contre moi. 3 Un bœuf connaît son possesseur, un âne la crèche de son maître: Israël ne connaît rien, mon peuple n’a pas de discernement. 4 Oh! Nation pécheresse, peuple chargé d’iniquités; race de malfaiteurs, enfants dégénérés! Ils ont abandonné le Seigneur, outragé le Saint d’Israël, reculé loin de lui.» (Isaïe 1: 2-4)

Le châtiment divin ne tarde pas à s’abattre sur Israël qui, alors, assiste à la destruction de ses villes à l’image de Sodome et Gomorrhe:

ש«אַרְצְכֶם שְׁמָמָה עָרֵיכֶם שְׂרֻפוֹת אֵשׁ אַדְמַתְכֶם לְנֶגְדְּכֶם זָרִים אֹכְלִים אֹתָהּ וּשְׁמָמָה כְּמַהְפֵּכַת זָרִים» (ישעיהו א, ז).ש

«Votre pays est une solitude, vos villes sont consumées par le feu! Votre sol, sous vos yeux des étrangers le dévorent, c’est une ruine, comme un bouleversement dû à des barbares.» (Isaïe 1: 7)

La seule cité à ne point avoir été la proie des flammes s’avère être Jérusalem:

ש«וְנוֹתְרָה בַת-צִיּוֹן כְּסֻכָּה בְכָרֶם; כִּמְלוּנָה בְמִקְשָׁה כְּעִיר נְצוּרָה. ט לוּלֵי יְהוָה צְבָאוֹת הוֹתִיר לָנוּ שָׂרִיד כִּמְעָט–כִּסְדֹם הָיִינוּ לַעֲמֹרָה דָּמִינוּ» (ישעיהו א, ח-ט).ש

«Et elle est restée, la fille de Sion, comme une cabane dans un vignoble, comme une hutte dans une melonnière, pareille à une ville assiégée. 9 Si l’Eternel-Tsevaot ne nous eût laissé un faible débris, nous étions comme Sodome, nous ressemblions à Gomorrhe». (Isaïe 1: 8-9)

Pourtant le Royaume du Sud (Yehoudah) n’aspirant nullement à  tirer les leçons de l’Histoire après le déclin du Royaume du Nord  et la tragique déportation d’Israël, voit sa capitale s’effondrer totalement:

ש «שִׁמְעוּ דְבַר-יְהוָה קְצִינֵי סְדֹם הַאֲזִינוּ תּוֹרַת אֱלֹהֵינוּ עַם עֲמֹרָה.» (ישעיהו א, י).ש

«Ecoutez la parole de l’Eternel, magistrats de Sodome; soyez attentifs à l’enseignement de notre Dieu, peuple de Gomorrhe!» (Is. 1, 10).

La source biblique met l’accent sur le rôle de la dimension sociale de l’homme à l’égard de son prochain et non plus sur sa propre relation au divin:

ש«לָמָּה-לִּי רֹב-זִבְחֵיכֶם יֹאמַר יְהוָה שָׂבַעְתִּי עֹלוֹת אֵילִים וְחֵלֶב מְרִיאִים; וְדַם פָּרִים וּכְבָשִׂים וְעַתּוּדִים, לֹא חָפָצְתִּי» (ישעיהו א, יא).ש

«Que m’importe la multitude de vos sacrifices? Dit le Seigneur. Je suis saturé de vos holocaustes de béliers, de la graisse de vos victimes; le sang des taureaux, des agneaux, des boucs, je n’en veux point» (Isaïe 1: 11).

Cette voie sociétale, celle-là même empruntée par le Patriarche Avraham, fait de ce dernier le paradigme par excellence de toute Justice, du rebelle toujours disposé à lever l’étendard du Hessed (Amour) face à la civilisation de Sodome et Gomorrhe recourant au «droit» afin de légitimer l’iniquité érigée en principe fondateur des lois d’apartheid et de corruption:

ש«כִּי יְדַעְתִּיו, לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה, לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם, אֵת אֲשֶׁר-דִּבֶּר, עָלָיו» (בראשית יח, יט).ש

«Si je l’ai distingué, c’est pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la vertu et la justice; afin que l’Éternel accomplisse sur Abraham ce qu’il a déclaré à son égard» (Gen. 18: 19).

À l’accusation de crime contre l’humanité, les officiers nazis jugés à Nuremberg allègueront, à leur corps défendant, le prétexte de n’avoir agi que selon l’ordre des lois nazies alors en vigueur.

La Justice ne constitue donc point seulement le reflet de la conscience éthique d’une société mais en garantit le devenir!  La lecture de la Parasha Devarim précédant le 9 Av constituerait donc la réponse, probablement le remède au châtiment divin qui s’abattra sur Israël. D’ailleurs, la question rhétorique du prophète Isaïe posée à Israël et à Jérusalem (Isaïe 1: 21-23) a pour dessein de susciter le Retour vers l’Eternel (Isaïe 1: 16-19):

ש«לְכוּ-נָא וְנִוָּכְחָה יֹאמַר יְהוָה; אִם-יִהְיוּ חֲטָאֵיכֶם כַּשָּׁנִים כַּשֶּׁלֶג יַלְבִּינוּ אִם-יַאְדִּימוּ כַתּוֹלָע כַּצֶּמֶר יִהְיוּ». (ישעיהו א, יח)ש

«Oh! Venez, réconcilions-nous, dit l’Eternel! Vos péchés fussent-ils comme le cramoisi, ils peuvent devenir blancs comme neige; rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine.» (Is. 1, 18).

Le livre d’Eikha (« Lamentations ») développe la douloureuse interrogation de la faute d’Israël:

ש«אֵיכָה יָשְׁבָה בָדָד הָעִיר רַבָּתִי עָם הָיְתָה כְּאַלְמָנָה רַבָּתִי בַגּוֹיִם שָׂרָתִי בַּמְּדִינוֹת הָיְתָה לָמַס» (איכה א, א).ש

«Comment elle est assise solitaire, la cité naguère si populeuse! Elle, si puissante parmi les peuples, ressemble à une veuve; elle qui était une souveraine parmi les provinces a été rendue tributaire!» (Lam. 1, 1).

Il s’achève par la réponse d’Israël qui aspire, enfin, à la Teshouva, au Retour vers l’Eternel par l’application du Droit et de la Justice

ש«הֲשִׁיבֵנוּ יְהוָה אֵלֶיךָ ונשוב (וְנָשׁוּבָה) חַדֵּשׁ יָמֵינוּ כְּקֶדֶם» (איכה ה, כא).ש

« Ramène-nous vers toi, ô Eternel, nous voulons te revenir; renouvelle pour nous les jours d’autrefois» (Lamentations 5: 21)

A cette Teshouva, l’Eternel répond:

ש«וְאָשִׁיבָה יָדִי עָלַיִךְ וְאֶצְרֹף כַּבֹּר סִיגָיִךְ וְאָסִירָה כָּל-בְּדִילָיִךְ. כו וְאָשִׁיבָה שֹׁפְטַיִךְ כְּבָרִאשֹׁנָה וְיֹעֲצַיִךְ כְּבַתְּחִלָּה אַחֲרֵי-כֵן יִקָּרֵא לָךְ עִיר הַצֶּדֶק קִרְיָה נֶאֱמָנָה. כז צִיּוֹן בְּמִשְׁפָּט תִּפָּדֶה וְשָׁבֶיהָ בִּצְדָקָה» (ישעיהו א, כה-כז).ש

«De nouveau, je laisserai tomber ma main sur toi, j’éliminerai tes scories comme fait l’alcali, et je te purgerai de tout alliage. 26 Je restaurerai tes juges comme autrefois, tes conseillers comme à l’origine. Ensuite, on t’appellera ville de Justice, cité fidèle. 27 Sion sera sauvée par le Droit, et ceux qui reviennent ( d’exil) par la Justice». (Isaïe 1: 25-27)

En ce Shabbat-‘Hazon, Israël, qui semblait condamnée à disparaître, se trouve entourée  par la Justice (Deut. 1 et Isaïe 1) qui, s’élevant comme une haie protectrice, va permettre  au peuple de l’Eternel de ressusciter sur sa terre promise, la terre de Justice.

 

[1] Parashat Devarim, Deutéronome 1:1 – 3: 22

[2] Rashi sur ce même verset.

[3]  Lecture d’un extrait du livre des Prophètes. Ce shabbat est appelé Shabbat Hazon en raison du premier mot débutant le livre d’Isaïe.

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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4 Responses to Parashat Devarim, 9 Av, chute et renouveau de Jérusalem

  1. Luc Zbinden dit :

    Cher Haïm, Un immense toda, plein de reconnaissance pour cet éclairage, mettant en lien le retour à une attitude juste et irréprochable chez le peuple et l’accomplissement de la promesse d’Abraham. Ce commentaire vient confirmer, et alimenter, une réflexion que je mène depuis plusieurs jours. Shabbat Shalom de Suisse !

  2. Luc Zbinden dit :

    (je en sais pas si mon dernier commentaire a été enregistré…) Toda Haïm pour cet éclairage sur le lien étroit entre pratique de la justice/droit et réalisation de la promesse faire à Abraham. Ce commentaire vient confirmer et approfondir une réfexion qui m’habite.

  3. Cathou dit :

    En résumé le peuple d’Israël doit rester uni et fidèle aux enseignements de D.ieu.
    Il doit aussi reconnaître et respecter les autres peuples, les autres religions.
    Israël est ainsi un peuple, un pays FORT et en PAIX;

    Ne nous leurrons pas, ce qui est bon pour Israël est bon pour chaque pays, chaque peuple.
    Un peuple qui oublie ses racines, ses valeurs et l’ouverture à l’Autre n’a pas d’avenir!
    Mais l’ouverture à l’Autre ne signifie pas abandonner ses propres racines, ses propres lois et coutumes au profit de celle de l’Autre…. NON là aussi pas d’avenir!!

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