Parashat Shoftim, La génisse et le Cohen

Le cas Kitty Genovese

Le cas Kitty Genovese

L’une des plus difficiles sources de la Torah décrit l’épisode de la génisse égorgée  (HaEglah HaAroufa,  הָעֶגְלָה הָעֲרוּפָה) par les Anciens de la ville la plus proche de l’endroit où repose la dépouille. Ceux-ci, après la découverte d’un cadavre assassiné abandonné, n’ayant  pu ni appréhender le meurtrier, ni même l’identifier, prennent une jeune génisse dont ils versent le sang.

Les Anciens, avant d’enlever le corps, doivent prononcer une formule indiquant que le meurtrier reste inconnu:

ש«וְעָנוּ וְאָמְרוּ יָדֵינוּ לֹא שפכה (שָׁפְכוּ) אֶת-הַדָּם הַזֶּה וְעֵינֵינוּ לֹא רָאוּ» (דברים כא, ז).ש

«Et ils diront tour à tour: « Nos mains n’ont point répandu ce sang-là, et nos yeux ne l’ont point vu répandre» (Deut. 21: 7)[1]

Pourquoi les Anciens croient-ils de leur devoir d’avouer leur totale et évidente innocence dans ce cas tragique d’homicide où la dépouille d’un homme est retrouvée en plein champ?

Le parcours spirituel de Moïse et d’Aaron nous permet d’éclairer l’attitude des Anciens qui transmettent leur responsabilité au Cohen, issu de la Tribu des Lévi (Deut. 21: 5). De la même manière Moïse et Aaron (Grand Cohen), fidèles à leur mission de porter Israël, expriment leur sens de la responsabilité, à savoir plaider coupable pour les fautes commises par les fils d’Israël:

Moïse, lui-même, se tenant sur le mont Sinaï afin de recevoir les Tables de l’Alliance et ne prenant donc aucune part à l’édification du veau d’or (Eguel HaZahav), insiste devant l’Eternel pour porter la faute de l’ensemble d’Israël:

ש«כִּי עַם-קְשֵׁה-עֹרֶף הוּא וְסָלַחְתָּ לַעֲו‍ֹנֵנוּ וּלְחַטָּאתֵנוּ וּנְחַלְתָּנוּ» (שמות לד, ט).ש

«Oui, ce peuple a la nuque raide, mais tu pardonneras notre iniquité et nos péchés et nous resterons ton héritage». (Exode 34: 9)

Aaron, dans une certaine mesure, prend la responsabilité de la faute des fils d’Israël :

ש«וַיַּרְא אַהֲרֹן וַיִּבֶן מִזְבֵּחַ לְפָנָיו וַיִּקְרָא אַהֲרֹן וַיֹּאמַר חַג לַיהוָה מָחָר» (שמות לב, ה).ש

«Ce que voyant, Aaron érigea devant lui un autel et il proclama: « A demain une solennité pour l’Éternel!» (Exode 32: 5)

Rashi, s’inspirant du Midrash, propose une nouvelle lecture du verset: «וַיָּבֶן מִזָּבֻחַ לְפָנָיו  Wayavèn mizavoua‘h lefanaw» (« il [Aaron] comprit, en le voyant égorgé [sacrifié] devant lui» [‘Hour sera mis à mort après avoir tenté d’empêcher l’édification du veau d’or]. Il a encore vu et dit ceci : « Mieux vaut que la faute retombe sur moi que sur eux ! Si je le construis moi-même [le veau d’or] en prenant le temps, Moïse aura le temps de revenir » (Wayiqra raba 10).

Le rôle du Cohen consiste à affronter la réalité et à y réintroduire l’ordre naturel:

ש«וַיַּשְׁכִּימוּ מִמָּחֳרָת וַיַּעֲלוּ עֹלֹת וַיַּגִּשׁוּ שְׁלָמִי וַיֵּשֶׁב הָעָם לֶאֱכֹל וְשָׁתוֹ וַיָּקֻמוּ לְצַחֵק» (שמות לב, ו).ש

»Ils s’empressèrent, dès le lendemain, d’offrir des holocaustes, d’amener des victimes rémunératoires; le peuple se mit à manger et à boire, puis se livra à des réjouissances« (Exode 32: 6)

Rashi: «Pour s’amuser (לְצַחֵק letsa‘héq) Le mot letsa‘héq (« pour s’amuser », «réjouissances») dénote une connotation de débauche sexuelle, comme il est écrit : « pour se rire (לְצַחֵק letsa‘héq) de moi » (Beréchith 39, 17), et aussi une connotation de meurtre, comme il est écrit : « Que les jeunes gens se lèvent et qu’ils s’amusent (וִישַׂחֲקוּ wissa‘haqou) devant nous ! » (II Shemouel 2, 14). Ici aussi, ‘Hour ayant été assassiné.»

Notons que l’expression Aroufa- égorgée- associée au terme Egla- génisse- renvoie à une notion de désordre absolu. La racine hébraïque ‘. R. Ph (ע. ר.פ) signifie «Tourner le dos à, s’éloigner/ s’écarter de» ( עָרְפָּה/Orpa, la bru de Naomi, Ruth 1: 14), «désobéir», «se rebeller» ( עַם-קְשֵׁה-עֹרֶף , «Israël, peuple à la nuque raide»), «perturber, déranger, désordonner» (la permutation des trois radicales  ע. ר.פ permet d’inscrire le nom de Pharaonפַּרְעֹה ).

Quant à l’emploi du terme hébraïque Egla, il est généralement interprété dans le TaNaKh dans un sens négatif. Israël, à savoir Éphraïm (Osée  10: 11) est dénommé «עֶגְלָה Egla», génisse, au même titre que l’Egypte (Jérémie 46: 20) et Babel (Jérémie 50: 11).

Il reste à comprendre pourquoi les Anciens conduisent cette génisse vers un torrent sauvage (vierge de toute empreinte humaine)? Quel peut-être le sens de cette intention?

ש«וְהוֹרִדוּ זִקְנֵי הָעִיר הַהִוא אֶת-הָעֶגְלָה אֶל-נַחַל אֵיתָן אֲשֶׁר לֹא-יֵעָבֵד בּוֹ וְלֹא יִזָּרֵעַ וְעָרְפוּ-שָׁם אֶת-הָעֶגְלָה בַּנָּחַל» (דברים כא, ד).ש

«Ces Anciens feront descendre la génisse dans un torrent sauvage, où on ne laboure ni ne sème, et là, dans ce torrent, ils égorgeront la génisse». (Deut. 21: 4)

Comme pour Caïn, la terre devient totalement stérile! Aucune graine ne pourra ni s’y développer et ni s’y épanouir.

ש«כִּי תַעֲבֹד אֶת-הָאֲדָמָה לֹא-תֹסֵף תֵּת כֹּחָהּ לָךְ» (בראשית ד, יב).ש

«Lorsque tu cultiveras la terre, elle cessera de te faire part de sa fécondité » (Gen. 4: 12).

L’on peut noter l’analogie entre la décapitation de la génisse (Deut. 21: 6) et la brisure du veau d’or qui, réduit à l’état de poussière, est consommé par les fils d’Israël. La génisse et le veau passent tous deux par l’épreuve purificatrice de l’eau:

ש«וַיִּקַּח אֶת-הָעֵגֶל אֲשֶׁר עָשׂוּ וַיִּשְׂרֹף בָּאֵשׁ וַיִּטְחַן עַד אֲשֶׁר-דָּק וַיִּזֶר עַל-פְּנֵי הַמַּיִם וַיַּשְׁקְ אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל» (שמות לב, כ).ש

«Puis il prit le veau qu’on avait fabriqué, le calcina par le feu, le réduisit en menue poussière qu’il répandit sur l’eau et qu’il fit boire aux enfants d’Israël» (Exode 32: 20).

Ainsi l’action des Anciens se purifiant les mains dans le torrent est une probable allusion à la responsabilité collective de l’ensemble d’Israël qui n’aura pas su ou pas pu sauver cet homme d’une mort préméditée. Dans ce cas, les Cohanim vont porter la responsabilité de cet homicide:

ש«וְכֹל זִקְנֵי הָעִיר הַהִוא הַקְּרֹבִים אֶל-הֶחָלָל יִרְחֲצוּ אֶת-יְדֵיהֶם עַל-הָעֶגְלָה הָעֲרוּפָה בַנָּחַל» (דברים כא, ו).ש

«Et tous les Anciens de la ville en question, comme voisins du cadavre, se laveront les mains sur la génisse égorgée dans le torrent». (Deut. 21: 6)

Le crime prémédité d’un homme est comparé à l’édification du veau d’or, au culte idolâtre!

De plus, le premier homicide de l’Histoire humaine a lieu dans un champ (שָׂדֶה SaDeH) où s’expriment les forces d’abondance et de reproduction.

ש«וַיֹּאמֶר קַיִן אֶל-הֶבֶל אָחִיו וַיְהִי בִּהְיוֹתָם בַּשָּׂדֶה» (בראשית ד, ח).ש

«Caïn parla à son frère Abel; mais il advint, comme ils étaient au champ» (Gen. 4: 8)

ש«כִּי-יִמָּצֵא חָלָל, בָּאֲדָמָה אֲשֶׁר יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לְךָ לְרִשְׁתָּהּ, נֹפֵל, בַּשָּׂדֶה» (דברים כא, א).ש

«Si l’on trouve, dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne en possession, un cadavre gisant en plein champ» (Deut.21: 1)

Si certes le lieu de l’assassinat est explicitement mentionné dans ces deux sources, il existe une différence de taille: Dans le premier cas l’identité du meurtrier, Caïn, est connue, contrairement au second cas où, faute de connaître le meurtrier, Justice n’est point rendue:

ש«וַיָּקָם קַיִן אֶל-הֶבֶל אָחִיו וַיַּהַרְגֵהוּ» (בראשית ד, ח).ש

«Alors Caïn se jeta sur Abel, son frère, et le tua» (Gen. 4, 8)..

ש«לֹא נוֹדַע מִי הִכָּהוּ» (דברים כא, א).ש

«…l’auteur du meurtre est resté inconnu…» (Deut.21: 1)

Comment la terre souillée par le sang de l’homme et  frappée par la malédiction divine peut-elle recouvrir sa pureté originelle?

ש«וְלֹא-תַחֲנִיפוּ אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַתֶּם בָּהּ כִּי הַדָּם הוּא יַחֲנִיף אֶת-הָאָרֶץ וְלָאָרֶץ לֹא-יְכֻפַּר לַדָּם אֲשֶׁר שֻׁפַּךְ-בָּהּ כִּי-אִם בְּדַם שֹׁפְכוֹ» (במדבר לה, לג)ש

«De la sorte, vous ne souillerez point le pays où vous demeurez. Car le sang est une souillure pour la terre; et la terre où le sang a coulé ne peut être lavée de cette souillure que par le sang de celui qui l’a répandu» (Nb. 35, 33).

C’est la raison pour laquelle les Anciens déclarent:

ש«כַּפֵּר לְעַמְּךָ יִשְׂרָאֵל אֲשֶׁר-פָּדִיתָ יְהוָה וְאַל-תִּתֵּן דָּם נָקִי בְּקֶרֶב עַמְּךָ יִשְׂרָאֵל וְנִכַּפֵּר לָהֶם הַדָּם. ט וְאַתָּה תְּבַעֵר הַדָּם הַנָּקִי מִקִּרְבֶּךָ כִּי-תַעֲשֶׂה הַיָּשָׁר בְּעֵינֵי יְהוָה.» (דברים כא, ח-ט).ש

«Pardonne à ton peuple Israël, que tu as racheté, Seigneur! Et n’impute pas le sang innocent à ton peuple Israël! » Et ce sang leur sera pardonné. 9 Toi, cependant, tu dois faire disparaître du milieu de toi le sang innocent, si tu veux faire ce qui est juste aux yeux de l’Éternel» (Deut. 21: 8-9).

Les Anciens se font le fidèle porte-parole de l’ensemble d’Israël. Ils aspirent, en leur âme et conscience, à innocenter totalement l’indifférence du village qui aurait pu sauver la vie de cet homme.

Puis, après avoir pris la défense du peuple d’Israël, les Anciens espèrent, en l’absence de toute trace révélant le meurtrier, purifier la terre rendue infertile en raison du sang de l’autre qu’elle a dû absorber:

ש«וְהוֹרִדוּ זִקְנֵי הָעִיר הַהִוא אֶת-הָעֶגְלָה אֶל-נַחַל אֵיתָן אֲשֶׁר לֹא-יֵעָבֵד בּוֹ וְלֹא יִזָּרֵעַ וְעָרְפוּ שָׁם אֶת הָעֶגְלָה בַּנָּחַל» (דברים כא, ד).ש

«Ces Anciens feront descendre la génisse dans un torrent sauvage, où on ne laboure ni ne sème, et là, dans ce torrent, ils briseront la nuque à la génisse» (Deut. 21: 4).

Le choix de cette jeune génisse, à peine âgée d’un an, a pour dessein de signifier que le défunt assassiné, au même titre que le jeune veau, n’a pas eu la possibilité de se développer, de s’épanouir et d’atteindre la maturité nécessaire pour accomplir sa mission[2].

Chaque être ne constitue point un seul et unique monde replié sur lui-même mais est porteur d’infinis mondes assassinés à jamais sans que Justice n’ait pu être rendue!

La Tora appelle l’Humanité à une prise de conscience aigüe de la souffrance de l’autre.  Rappelons que Lévi d’où sont issus les Cohanim, malgré la honte causée à son père, le Patriarche Jacob, ne reste point indifférent au viol de sa sœur Dina à Shekhem. Si se faire justice à soi-même est une interdiction formelle, l’indifférence l’est bien plus encore!

L’épisode de la génisse égorgée  par les Anciens est un manifeste magistral d’éthique appelant chacun d’entre nous à ne jamais plus reproduire «l’effet du témoin indifférent» qui, révélé lors du meurtre, en 1963, de Kitty Genovese aux Etats-Unis, enseigne le sens de la responsabilité collective et de l’unité du genre humain.

[1] Parashat Shoftim, Deutéronome 16: 18- 21: 9

[2] Talmud de Babylone. Alors que le bœuf  exprime l’accomplissement et la maturité (Proverbes 14: 4), la génisse témoigne de la brisure et du devenir de l’être.

 

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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