Parashat Ki TéTSé, «Où est Dieu? Il est pendu ici, à cette potence»

 

Hadar (gauche) et Oren (droite)

Hadar (gauche) et Oren (droite)

Je  tiens à dédier ce présent article aux soldats de Tsahal, Hadar Goldin, lieutenant etOren Shaoul, sergent, dont les corps, capturés par les terroristes du Hamas lors de l’Opération Tsouk Eytan (Bordure Protectrice), n’ont toujours pas été rendus aux familles endeuillées afin qu’une sépulture digne de la Tradition d’Israël leur soit enfin donnée. Je souhaite également m’associer avec beaucoup d’émotion à la peine de ma très chère épouse Myriam.  Son  père Michel Simon, disparu en montagne depuis déjà plus de deux ans, n’a toujours pas été retrouvé. Puissent ces quelques mots être une modeste consolation pour toutes les familles qui attendent encore…

ש«לֹא-תָלִין נִבְלָתוֹ עַל-הָעֵץ כִּי-קָבוֹר תִּקְבְּרֶנּוּ בַּיּוֹם הַהוּא כִּי-קִלְלַת אֱלֹהִים תָּלוּי וְלֹא תְטַמֵּא אֶת-אַדְמָתְךָ אֲשֶׁר יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לְךָ נַחֲלָה» (דברים כא, כג).ש

«Tu ne laisseras pas séjourner son cadavre sur le gibet, mais tu l’enterreras assurément  le même jour, car un pendu est chose offensante pour Dieu, et tu ne dois pas souiller ton pays, que l’Éternel, ton Dieu, te donne en héritage». (Deut. 21: 23).[1]

La Source biblique enjoint d’une part de ne point laisser le corps mort pendu au gibet (Injonction négative) et d’autre part de l’inhumer immédiatement (Injonction positive) et ce, pour ne point rendre impure la terre d’Israël («Issour HaLaNaT HaMeT אִיסוּר הֲלָנַת הַמֵּת »).

Quelle raison justifie la promptitude  avec laquelle on inhume la dépouille du défunt?  Comment expliquer qu’une dépouille humaine puisse constituer un blasphème? Pourquoi toute transgression à ces deux injonctions rend-elle la terre d’Israël impure? En quoi cette Mitsvah d’enterrer, le droit d’avoir un lieu de sépulture, s’applique-t-elle à tous les êtres de la terre sans exception aucune?

L’impureté de la terre peut s’expliquer par le fait que l’homme, tant qu’il reste soumis au commandement de ne point manger du fruit de l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, est immortel. On peut le comprendre a contrario, car le fait de manger du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et de Mal lui ferme la clé de l’Eternité, en le coupant de l’arbre de Vie:

ש«וַיֹּאמֶר יְהוָה אֱלֹהִים הֵן הָאָדָם הָיָה כְּאַחַד מִמֶּנּוּ לָדַעַת טוֹב וָרָע וְעַתָּה פֶּן-יִשְׁלַח יָדוֹ וְלָקַח גַּם מֵעֵץ הַחַיִּים, וְאָכַל וָחַי לְעֹלָם» (בראשית ג, כב).ש

«L’Éternel-Dieu dit: « Voici l’homme devenu comme l’un de nous, en ce qu’il connait le bien et le mal. Et maintenant, il pourrait étendre sa main et cueillir aussi du fruit de l’arbre de vie; il en mangerait, et vivrait à jamais.» (Gen. 3, 22).

Par ailleurs, la promptitude à inhumer le corps s’inspire de la source scripturaire: «tu es en devoir de l’enterrer le jour même», «כִּי-קָבוֹר תִּקְבְּרֶנּוּ בַּיּוֹם הַהוּא». L’infinitif tautologique (Infinitif absolu) קָבוֹר  associé au futur תִּקְבְּרֶנּוּ exprime l’impératif catégorique de donner une sépulture au défunt. Par ailleurs, le terme hébraïque בַּיּוֹם הַהוּא, «en ce jour-là» a été interprété par les  décisionnaires rabbiniques dans son sens restreint, à savoir «dans la même journée», autrement dit,  avant même que ne se couche le soleil. Toutefois, si le décès a lieu la nuit, la dépouille du défunt doit être immédiatement inhumée sans attendre le lendemain.

Le corps, tabernacle de l’âme humaine créée à l’image de l’Eternel, ne peut en aucune manière demeurer sans sépulture. Il ne fait qu’un avec l’âme et, tant qu’il porte l’âme, est considéré comme aussi saint. Le mot NeFeSh Hayiah définit cette union, cette complémentarité de l’âme et du corps qui la porte:

ש«וַיִּיצֶר יְהוָה אֱלֹהִים אֶת-הָאָדָם עָפָר מִן-הָאֲדָמָה וַיִּפַּח בְּאַפָּיו נִשְׁמַת חַיִּים וַיְהִי הָאָדָם לְנֶפֶשׁ חַיָּה» (בראשית ב, ז).ש

«L’Éternel-Dieu façonna l’homme, – poussière détachée du sol, – fit pénétrer dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant» (Gen. 2: 7)

Refuser la sépulture revient donc à profaner le Nom divin car le corps humain, tant que l’âme l’habite, est aussi saint qu’elle. Mort, il a, par voie de conséquence, droit au plus grand respect:

ש«וְאֶת-מֶלֶךְ הָעַי תָּלָה עַל-הָעֵץ עַד-עֵת הָעָרֶב וּכְבוֹא הַשֶּׁמֶשׁ צִוָּה יְהוֹשֻׁעַ וַיֹּרִידוּ אֶת-נִבְלָתוֹ מִן-הָעֵץ וַיַּשְׁלִיכוּ אוֹתָהּ אֶל-פֶּתַח שַׁעַר הָעִיר וַיָּקִימוּ עָלָיו גַּל-אֲבָנִים גָּדוֹל עַד הַיּוֹם הַזֶּה» (יהושע ח, כט).ש

«Et le roi d’Aï, il [Josué] le fit pendre au gibet, où il resta jusqu’au soir. Au coucher du soleil, Josué donna ordre de descendre son cadavre du gibet; on le jeta aux portes de la ville et l’on posa dessus un grand amas de pierres, qui se voit encore aujourd’hui.»  (Josué 8: 29)

ש«וַיַּכֵּם יְהוֹשֻׁעַ אַחֲרֵי-כֵן וַיְמִיתֵם וַיִּתְלֵם עַל חֲמִשָּׁה עֵצִים וַיִּהְיוּ תְּלוּיִם עַל-הָעֵצִים עַד-הָעָרֶב. וַיְהִי לְעֵת בּוֹא הַשֶּׁמֶשׁ צִוָּה יְהוֹשֻׁעַ וַיֹּרִידוּם מֵעַל הָעֵצִים וַיַּשְׁלִכֻם אֶל-הַמְּעָרָה אֲשֶׁר נֶחְבְּאוּ-שָׁם וַיָּשִׂמוּ אֲבָנִים גְּדֹלוֹת, עַל-פִּי הַמְּעָרָה עַד-עֶצֶם הַיּוֹם הַזֶּה» (יהושע י, כו-כז).ש

«Et Josué les fit mettre à mort et pendre à cinq potences, où ils restèrent attachés jusqu’au soir. 27 Au coucher du soleil, sur l’ordre de Josué, on les détacha des potences, on les jeta dans la caverne où ils s’étaient cachés, et l’on plaça à l’entrée de grosses pierres, qui aujourd’hui même y sont encore».(Josué 10: 26-27)

Ces deux épisodes bibliques relatant la victoire militaire de Josué sur le roi d’Ai et sur les cinq rois cananéens (le roi de Jérusalem, le roi d’Hébron, le roi de Yarmouth, le roi de Lakhich, le roi d’Eglôn:  Josué 10: 22-23) enseignent le double devoir religieux et éthique qui incombe à Israël d’inhumer également la dépouille de son ennemi, car la fin de toute créature est la même devant l’Eternel: la mort touche toute créature créée par Dieu, quelle que soit son appartenance religieuse ou ethnique. Le respect du corps transcende la haine régnant entre les hommes. Ce respect du mort constitue dans le monde biblique un principe si fondamental qu’Efron, le roi Héthéen, offre immédiatement, sans aucun préalable ni compensation pécuniaire, son champ à Avraham afin d’y inhumer son épouse Sarah (offre généreuse qu’Avraham refuse poliment). A trois reprises, Efron emploie le verbe «donner» (נָתַן):

ש«לֹא-אֲדֹנִי שְׁמָעֵנִי הַשָּׂדֶה נָתַתִּי לָךְ וְהַמְּעָרָה אֲשֶׁר-בּוֹ לְךָ נְתַתִּיהָ לְעֵינֵי בְנֵי-עַמִּי נְתַתִּיהָ לָּךְ קְבֹר מֵתֶךָ» (בראשית כג, יא).ש

« Non, seigneur, écoute-moi, le champ, je te le donne; le caveau qui s’y trouve, je te le donne également; à la face de mes concitoyens je t’en fais don, ensevelis ton mort. (Gen. 23: 11)

Le drame d’Abel est non seulement d’être cruellement assassiné par son propre frère Caïn mais aussi de rester sans aucune sépulture.  Si, certes, la terre absorbe les sangs d’Abel, sa dépouille demeure livrée aux éléments indomptables de la Nature. Comment la terre ADaMaH,  la source première de l’homme ADaM n’a-t-elle point recouvré une partie de son identité (Gen. 3: 19; Job 10: 9)?!

Elie Wiesel, dans son chef d’œuvre «La Nuit», fait écho au texte biblique relatif à l’abandon d’Abel, abandon qui constitue le paradigme d’une humanité sans foi ni loi, et cherche désespérément une réponse à l’interrogation: «Où est Dieu» à Auschwitz:[2]

«Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés, et parmi eux, le petit Pipel, l’ange aux yeux tristes.

«Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L’ombre de la potence le recouvrait.

Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent.

Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.

– Vive la liberté ! crièrent les deux adultes.

Le petit, lui, se taisait.

– Où est le bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi.

Sur un signe du chef du camp, les trois chaises basculèrent.

Silence absolu dans tout le camp. A l’horizon, le soleil se couchait.

– Découvrez-vous ! hurla le chef de camp. Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.

– Couvrez-vous !

Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, l’enfant vivait encore…

Plus d’une demi-heure il resta ainsi à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints.

Derrière moi, j’entendis le même homme demander :

– Où donc est Dieu ?

Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :

– Où il est ? Le voici, il est pendu ici, à cette potence…

Ce soir-là, la soupe avait un goût de cadavre. »

 

Honorons nos semblables dans la Vie, jusque dans la mort!

 

[1] Parashat Ki TéTSé, Deutéronome 21: 10- 25: 19

[2] Extrait du livre «La Nuit» d’Elie Wiesel, Ed. de Minuit, Paris, 1958, p. 103-104.

 

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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5 Responses to Parashat Ki TéTSé, «Où est Dieu? Il est pendu ici, à cette potence»

  1. Cathou dit :

    L’enterrement du corps mort , la mise en terre est une coutume qui varie grandement selon les traditions.
    En France une attente de 3 jours avant toute inhumation ou incinération est obligatoire, Qui permet de s’assurer que le corps est bien mort. Retour du corps à la terre.
    Chez les Égyptien et encore quelques peuples aujourd’hui le mort ayant besoin de son corps pour vivre dans l’au delà, on embaume le corps, donc la mise en terre ne sera pas immédiate.
    Chez les Hindous l’incinération est de mise, les cendres souvent jetées à l’eau. La vie venant de l’eau retourne à l’eau.
    Chez d’autres, après l’incinération, les cendres retournent à la terre.
    Au Tibet c’est l’offrande du cadavre aux vautours. Le corps mort n’a plus aucune utilité pour les humains, mais on ne gaspille pas (en enterrant ou en incinérant) la chair que les animaux peuvent manger. Les os sont recyclés.
    L’immersion du corps en mer est fréquente chez les marins.

    L’humain nait et meurt. S’il est évident qu’on ne garde pas le corps des défunts par raison évidente d’hygiène.
    Mais l’humain de sa naissance à sa mort n’est pas voué à l’indifférence des autres. Si en général le défunt se moque bien de ce qui est fait de son corps, il attache de son vivant une volonté rarement exprimée que son corps trouve refuge sur sa terre, son pays, là où il se sent bien de son vivant.
    Pour les vivants les funérailles sont un moment d’au revoir à la personne aimée.
    Comme on respecte une naissance, la vie, on se doit de respecter la mort. Chaque civilisation a ses propres coutumes, qui, toutes, démontrent le respect et l’amour pour la personne défunte.
    Toutes, permettent aux vivants de « faire le deuil ».

    Quelques soient les traditions, les vivants ont besoin d’entourer une dernière fois l’humain défunt.
    Ne pas rendre le corps est une provocation. Provocation punie par le divin.
    Ne pas retrouver un corps disparu n’est ni une provocation, ni une punition, mais reste une souffrance pour ceux qui restent, qui veulent savoir. Myriam je pense à toi, je pense à Michel ton père:Je vous aime.

  2. Cathou dit :

    « Où est Dieu? » Dieu est partout, pendu à cette potence, mort, aussi bien que dans la joie de vivre,
    Dieu c’est la vie ET la mort.
    Dieu c’est le bien ET le mal
    Dieu c’est TOUT.

  3. Florimond Maryse dit :

    Où est Dieu? Il est présent, il voit tout, il sait tout. Il dit à lui la vengeance à lui la rétribution. Soyez fort et courageux. Que la grâce de Dieu accompagne tous ceux qui pleurent et qui souffre.

  4. Putman Lory dit :

    La première manifestation religieuse a l’âge des premières tombes intentionnelles, soit environ 45 000 ans.
    Cela démontre la croyance en l’au-delà et le respect du défunt après sa mort. Il est confié à Dieu .
    Pour Cathou,
    je ne pense pas que Dieu soit la vie et la mort, il a vaincu la mort en nous offrant la vie éternelle dans son Royaume.Dieu combat les forces du mal mais n’est pas le mal.

    • Le Pré dit :

      Je crois que nous sommes tous d’accord pour dire que Dieu est la Vie… Si Dieu est la Vie il ne peut être la mort…
      Pourtant si la Vie se retire d’un lieu, d’un corps il ne reste rien, le néant… On appelle cet état « la mort ». Mais devant cette apparence de la Mort, la Vie peut être invisible à mes yeux. Et si après des jours, des mois ou des siècles tout à coup la Vie se manifeste à nouveau, la mort disparaît et ce nouvel état nous l’appelons résurrection.

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