Parashat Ki Tavo, le fruit de l’Histoire

L'olivier (© Photo: Haïm Ouizemann, Septembre 2016 )

L’olivier (© Photo: Haïm Ouizemann, Septembre 2016 )

               ש«וְלָקַחְתָּ מֵרֵאשִׁית כָּל-פְּרִי הָאֲדָמָה אֲשֶׁר תָּבִיא מֵאַרְצְךָ אֲשֶׁר יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לָךְ וְשַׂמְתָּ בַטֶּנֶא וְהָלַכְתָּ אֶל-הַמָּקוֹם אֲשֶׁר                                                 יִבְחַר יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לְשַׁכֵּן שְׁמוֹ שָׁם» (דברים כו, ב).ש

«Tu prendras des prémices de tous les fruits de la terre, récoltés par toi dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, t’aura donné, et tu les mettras dans une corbeille; et tu te rendras à l’endroit que l’Éternel, ton Dieu, aura choisi pour y faire régner son nom.» (Deut. 26: 2)[1]

La Tora enjoint à l’Hébreu nomade, devenu sédentaire dès son entrée en Erets Canaan, d’apporter au Temple les prémices de ses fruits. En signe de gratitude et d’humilité, l’agriculteur hébreu répond en offrant les prémices des sept espèces de fruits caractérisant la terre promise (Deut. 8: 8).

Mais immédiatement se pose l’interrogation de savoir pourquoi la Tora ne se satisfait point uniquement de l’injonction d’offrir des fruits au Cohen (מִצְוַת הַבָּאַת בִּכּוּרִים Mitsvat HaBa’at BiKOuRIm). Par ailleurs,  l’agriculteur prononce à cette occasion un discours sous forme de manifeste (מִצְוַת מִקְרָא בִּכּוּרִים Mitsvat MiKRA BiKOuRIM) dans lequel est retracée et relatée toute l’histoire d’Israël, depuis l’élection d’Avraham par l’Eternel, la cruelle condition d’esclaves que les fils d’Israël durent subir en Egypte, la libération du creuset de fer jusqu’à l’entrée en Erets Canaan, la «terre où coulent le lait et le miel» (Deut. 26: 5-9). L’aboutissement de cette marche inexorable de l’Histoire d’Israël s’exprime par  l’émergence du fruit,  sa récolte, sa préservation et sa présentation devant l’Eternel:

ש«וְעַתָּה, הִנֵּה הֵבֵאתִי אֶת-רֵאשִׁית פְּרִי הָאֲדָמָה אֲשֶׁר-נָתַתָּה לִּי יְהוָה וְהִנַּחְתּוֹ לִפְנֵי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ וְהִשְׁתַּחֲוִיתָ לִפְנֵי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ» (דברים כו, י).ש

«Or, maintenant j’apporte en hommage les premiers fruits de cette terre dont tu m’as fait présent, Seigneur! » Tu les déposeras alors devant l’Éternel, ton Dieu, et tu te prosterneras devant lui». (Deut. 26: 10)

Désormais, l’Hébreu, homme de la terre, exprime, par le biais de cette reconnaissance,  la volonté de transcender le monde de la Nature en se prosternant en signe de soumission. Il  affirme, ainsi,  passer d’un état passif, clos (condition de servitude en Egypte, don gratuit de la manne et de l’eau dans le désert, colonne de nuée et pilier de feu) à un état actif d’homme libre responsable de son Histoire. A l’injonction de l’Eternel, «tu» (Deut. 26: 2), l’Hébreu répond «je» (Deut. 26: 10) et, fidèle à l’appel de sa mission, atteste ainsi de sa présence active:

ש«וַיֹּאכְלוּ מֵעֲבוּר הָאָרֶץ מִמָּחֳרַת הַפֶּסַח מַצּוֹת וְקָלוּי בְּעֶצֶם הַיּוֹם הַזֶּה.יב וַיִּשְׁבֹּת הַמָּן מִמָּחֳרָת בְּאָכְלָם מֵעֲבוּר הָאָרֶץ וְלֹא-הָיָה עוֹד לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל מָן וַיֹּאכְלוּ מִתְּבוּאַת אֶרֶץ כְּנַעַן בַּשָּׁנָה הַהִיא» (יהושע ה, יא-יב).ש

«Et le lendemain de la Pâque, ce même jour, ils mangèrent du blé du pays, en pains azymes et en grains torréfiés. 12 La manne cessa de tomber le lendemain, parce qu’ils avaient à manger du blé du pays, et les enfants d’Israël n’eurent plus de manne, mais ils se nourrirent, dès cette année, des produits du pays de Canaan. (Josué 5: 11-12).

Le fruit consommé n’est plus gratuit, il se mérite par le labeur de l’homme, à l’image du Premier Homme, Adam (Gen. 2: 15)!

Ainsi, l’agriculteur est avant tout un historiographe pleinement conscient de la marche de l’Histoire qui se concentre en un fruit ! («Pars pro toto», «la partie représente le tout»)! Cultiver et consommer le fruit d’Israël manifeste la gratitude que se doit d’exprimer l’Hébreu envers l’Eternel.  Mais par-delà cette gratitude, l’Hébreu affirme la réalisation de la Promesse divine, et ce, malgré toutes les vicissitudes de l’Histoire:

ש«וְנָתַתִּי מְטַר-אַרְצְכֶם בְּעִתּוֹ יוֹרֶה וּמַלְקוֹשׁ וְאָסַפְתָּ דְגָנֶךָ וְתִירֹשְׁךָ וְיִצְהָרֶךָ» (דברים יא, יד).  ש

«…Je donnerai à votre pays la pluie opportune, pluie de printemps et pluie d’arrière-saison, et tu récolteras ton blé, et ton vin et ton huile» (Deut. 11: 14).

ש«וְאָמְרוּ הָאָרֶץ הַלֵּזוּ הַנְּשַׁמָּה הָיְתָה כְּגַן-עֵדֶן וְהֶעָרִים הֶחֳרֵבוֹת וְהַנְשַׁמּוֹת וְהַנֶּהֱרָסוֹת בְּצוּרוֹת יָשָׁבוּ» (יחזקאל לו, לה).ש

«Et l’on dira: Voyez-vous, cette terre dévastée est devenue comme le jardin d’Eden, et ces villes ruinées, dépeuplées, écroulées, les voilà fortifiées et habitées!» (Ezéchiel 36: 35).

C’est cette foi en la Promesse qui conduit le prophète Jérémie à acquérir le champ de son cousin Hanamel, l’année précédant la destruction du Temple et de Jérusalem par Nabuchodonosor (Jérémie 32: 6-15). Le fruit attend depuis deux mille ans le Retour des exilés:

ש«וְיָסְפָה פְּלֵיטַת בֵּית-יְהוּדָה הַנִּשְׁאָרָה שֹׁרֶשׁ לְמָטָּה וְעָשָׂה פְרִי לְמָעְלָה» (ישעיהו לז, לא; סה, כא).ש

«Les réfugiés qui ont survécu de la maison de Juda étendront de nouvelles racines sous la terre et porteront des fruits au-dessus.» (Isaïe 37: 31; 65: 21)

ש«וְאַתֶּם הָרֵי יִשְׂרָאֵל עַנְפְּכֶם תִּתֵּנוּ, וּפֶרְיְכֶם תִּשְׂאוּ לְעַמִּי יִשְׂרָאֵל כִּי קֵרְבוּ לָבו» (יחזקאל לו, ח).ש

«Et vous, montagnes d’Israël, vous donnerez votre frondaison et vous porterez votre fruit pour mon peuple d’Israël, car ils sont près de revenir». (Ezéchiel 36: 8)

Rashi, sur Lév. 26: 32,  explique que la désolation d’Erets Israël, loin d’être une malédiction, constitue un bienfait pour les Hébreux car cela signifie que les Nations ont échoué à y cultiver des fruits.

Cette reconnaissance profonde du sens de l’Histoire par le biais du fruit permet à l’agriculteur hébreu de réaliser pleinement le parcours accompli depuis l’instant de la Promesse divine jusqu’à l’Indépendance d’Israël. Israël, terre-mère, ne constitue donc plus seulement une matrice nourricière, source d’une production fruitière féconde (Jér.. 5: 24), mais aussi l’espace où se forge le caractère singulier identitaire du peuple hébreu, le peuple dont le dessein vise à faire fructifier les germes cachés de la Vie:

«La résurrection de la Nation est le fondement de l’établissement de la grande Teshouva, la Teshouva suprême d’Israël et la Teshouva du monde entier qu’elle suscitera»[2].

 

[1] Parashat Ki Tavo, Deutéronome 26: 1- 29: 8

[2] «Lumières de la Teshouva» («Orot HaTeshouva»), Rav Kook, traduction Professeur Benjamin Gross Chapitre 17 (p. 169)

 

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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2 Responses to Parashat Ki Tavo, le fruit de l’Histoire

  1. Cathou dit :

    Le fruit de l’Histoire… Comme toujours Haïm un bel article, et tu t’améliores grandement je trouve. Merci, c’est toujours un enrichissement!!
    Voici des années que je m’interroge sur la ferme ténacité du juif.Ténacité, certitude absolue que rien ne bouleverse vraiment. Certitude qui, aujourd’hui je m’en rends compte, est à la source même de l’antisémitisme.
    Certitude, foi absolue en son Dieu, oh oui, mais il y a encore plus que ça, ancré chez l’Israélite.
    et là, Haïm, je compte sur toi pour faire un article plus cohérent que ce que je vais tenter d’expliquer. (mais au fond tes articles vont déjà dans ce sens)
    J’ai commencé à lire la « Mahâbhârata », grand poème Hindou relatant l’épopée du peuple Indien, remontant à des temps immémoriaux. Ce récit fut écrit entre le 10ème siècle avant JC et le 10 ème siècle après JC. Il fut composé pour garder la mémoire des Hindous face au bouddhisme qui apparait. Cette épopée, 3 fois plus longue que la Bible, regroupe tous les récits oraux et leurs variantes ( L’inde est un sous continent) est d’une richesse foisonnante incroyable, et je dois avouer qu’heureusement je n’ai qu’une version simplifiée et expliquée.
    L’inde est difficile à comprendre pour un occidental.
    Bref ce récit relate l’histoire du peuple Hindou, son histoire historique avec ses grandes familles, ses guerres, ses temps de paix et son histoire spirituelle, histoire des Hindous avec le divin. Ce récit de très haute spiritualité est un enseignement pour les Hindous.

    Pourquoi parler de l’Hindouisme au sujet de ton article?? Les Hindous ont, à l’image des juifs, une certitude tellement puissante, qu’aucune invasion aussi sanglante qu’elle soit n’a réussi à ébranler leurs religions. Ils portent l’Hindouisme en eux, comme leur propre peau. On peut donc se demander ce qui réunit dans cette force remarquable 2 peuples, à priori si différents.
    Il y a dans dans ce récit grandiose un petit chapitre (qui n’est pas le 1er du récit) qui se nomme selon les traductions: « FINS » ou bien « COMMENCEMENTS ». J’ai encore beaucoup à découvrir sur ce seul chapitre, tout aussi riche et complexe que le reste du texte.
    Mais il est à noter le pluriel de ces 2 mots, et la difficulté de traduire par fin ou commencement. En Inde toute fin indique un commencement. Tout commencement indique une fin: remarque c’est logique.
    L’épopée est donc construite sur un modèle assez simple (malgré la complexité du texte) il y a des naissances qui sont des commencements qui vont se développer au fil du texte, au fil des personnages, l’action des humains se noue dans le temps, soumise à toutes les injonctions divines et humaines possibles et inimaginables jusqu’à son aboutissement final , il serait même plus exact de dire jusqu’à ses aboutissements finaux, qui vont permettre de réécrire un temps nouveau. (nouveau mais qui s’ancre dans les développements ancestraux…. parce que ni les hommes, ni le divin ne changent; seuls les environnements, les conditions changent)

    Bref, tout ça pour dire que si le peuple juif a cette certitude absolue, capable de traverser les siècles, les pires atrocités, c’est qu’il sait, profondément ancré en lui et transmis de génération en génération, il sait que tout ne dure qu’un temps, lorsque ce temps est révolu, un autre temps commence. Il sait qu’après l’exil ce sera le retour en Israël, il sait que son temps sur la terre d’Israël durera ce qu’il doit durer, mais la peur ne l’habite pas, il sait que la roue tourne, toujours dans le même sens, si lui meurt, la roue continue son chemin.
    Au fond le Juif, comme l’Hindou sait déjà qu’il est immortel.

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