Parashat VaYshlakh, la métamorphose de Ya’akov

 

« Jacob luttant avec l’ange » Rembrandt

« Jacob luttant avec l’ange » Rembrandt

De nombreuses interrogations émergent de cette parasha toute enveloppée de mystère. Ya’akov  doit, seul dans la nuit, lutter contre un homme dont l’identité reste totalement inconnue:

ש«וְהוּא לָן בַּלַּיְלָה-הַהוּא בַּמַּחֲנֶה  וַיִּוָּתֵר יַעֲקֹב, לְבַדּוֹ; וַיֵּאָבֵק אִישׁ עִמּוֹ עַד עֲלוֹת הַשָּׁחַר. כו וַיַּרְא כִּי לֹא יָכֹל לוֹ וַיִּגַּע בְּכַף-יְרֵכוֹ; וַתֵּקַע כַּף-יֶרֶךְ יַעֲקֹב, בְּהֵאָבְקוֹ עִמּוֹ» (בראשית לב: כב; כה-כו).ש

«Il (Ya’akov] demeura cette nuit dans le camp…Jacob étant resté seul, un homme lutta avec lui, jusqu’au lever de l’aube. 26 Voyant qu’il ne pouvait le vaincre, il lui pressa la cuisse; et la cuisse de Jacob se luxa tandis qu’il luttait avec lui». (Gen. 32: 22- 25-26)[1]

Quel est cet être mystérieux qui, au cœur de la nuit, tente de blesser Ya’akov? Un homme? Un ange?  La majorité des commentateurs s’inspirant de l’histoire de l’ange apparaissant sous les traits d’un homme à Mano’ah, le père de Shimshon, s’accorde à penser qu’il s’agirait d’une entité céleste survenue dans les profondeurs des ténèbres afin d’éprouver le futur père de la Nation d’Israël. (Juges 13: 10- 17; Cf. Gen. 19: 1; 10; 15; Gen. 18: 2).

Ya’akov ne sera plus le même homme après l’épreuve de la lutte avec cet homme/ ange. Il se métamorphose en  Israël et relève le défi que l’Eternel lui enjoint d’affronter la cruauté du monde et ne jamais accepter l’injustice des hommes. Il est celui qui vainc l’adversité aussi bien céleste que terrestre.

ש«וַיֹּאמֶר לֹא יַעֲקֹב יֵאָמֵר עוֹד שִׁמְךָ כִּי אִם-יִשְׂרָאֵל כִּי-שָׂרִיתָ עִם-אֱלֹהִים וְעִם אֲנָשִׁים וַתּוּכָל» (בראשית לב, כט).ש

«Il reprit: « Jacob ne sera plus désormais ton nom, mais bien Israël; car tu as jouté contre des puissances célestes et humaines et tu es resté fort.» (Gen. 32: 29).

Ni les forces obscures de la nuit, ni les hommes ne détiennent le pouvoir de détruire Ya’akov qui, malgré sa blessure au lieu de l’engendrement, de la brit-mila (Gen. 32: 26), relève le défi  de faire face à l’Eternel et aux hommes. Ya’akov réussit à traverser, non sans faire montre d’une grande patience, les écueils que lui tendent son frère Essav (Esaü), et Lavan, son beau-père. Ya’akov devenu Israël est surnommé Yeshouroun (Deut. 33: 26),  nom témoignant d’un parcours fondé sur l’intégrité. Finalement reconnu pour sa droiture morale et spirituelle, il n’a de cesse d’agir afin que les bénédictions prodiguées par son père Its’hak lui soient à jamais garanties. L’Eternel confirme le don des bénédictions à Ya’akov:

ש«וַיֹּאמֶר-לוֹ אֱלֹהִים שִׁמְךָ יַעֲקֹב לֹא-יִקָּרֵא שִׁמְךָ עוֹד יַעֲקֹב כִּי אִם-יִשְׂרָאֵל יִהְיֶה שְׁמֶךָ וַיִּקְרָא אֶת-שְׁמוֹ יִשְׂרָאֵל» (בראשית לה, י).ש

«Dieu lui dit: « Tu te nommes Jacob; mais ton nom, désormais, ne sera plus Jacob, ton nom sera Israël »; il lui donna ainsi le nom d’Israël» (Gen. 35: 10)

Comment définir cette profonde métamorphose spirituelle essentielle à la naissance et à la pérennité de la Nation hébreue?

Le nom de Ya’akov émerge en filigrane dès l’épisode de la Ligature d’Its’hak:

ש«וַיַּשְׁכֵּם אַבְרָהָם בַּבֹּקֶר וַיַּחֲבֹשׁ אֶת-חֲמֹרוֹ וַיִּקַּח אֶת-שְׁנֵי נְעָרָיו אִתּוֹ וְאֵת יִצְחָק בְּנוֹ וַיְבַקַּע עֲצֵי עֹלָה וַיָּקָם וַיֵּלֶךְ אֶל-הַמָּקוֹם אֲשֶׁר-אָמַר-לוֹ הָאֱלֹהִים» (בראשית ככ, ג).ש

«Abraham se leva de bonne heure, sangla son âne, emmena ses deux serviteurs et Isaac, son fils et ayant fendu le bois du sacrifice, il se mit en chemin pour le lieu que lui avait indiqué le Seigneur» (Gen. 22: 3).

L’anagramme du nom de Ya’akov יַעֲקֹב («celui qui suivra [derrière]») forme le verbe וַיְבַקַּע/ VaYeVaKa’ («fendra, fissurera», cf. Psaumes 78: 15).

Cette brisure (וַיְבַקַּע/ VaYeVaKa’) annonce pourtant l’avènement d’une ère où la lumière d’Israël-Ya’akov יַעֲקֹב  poindra (יִבָּקַע/ YBaKa’, Isaïe 58: 8) pour le bien du peuple d’Israël et de l’ensemble du genre humain:

ש«אָז יִבָּקַע כַּשַּׁחַר אוֹרֶךָ וַאֲרֻכָתְךָ מְהֵרָה תִצְמָח וְהָלַךְ לְפָנֶיךָ צִדְקֶךָ כְּבוֹד יְהוָה יַאַסְפֶךָ» (ישעיהו נח: ח).ש

«C’est alors que ta lumière poindra comme l’aube, que ta guérison sera prompte à éclore; ta vertu marchera devant toi, et derrière toi la majesté de l’Eternel fermera la marche». (Isaïe 58: 8).

La racine verbale de ב. ק. ע. יִבָּקַע  signifiant «fendre», «briser» dans le contexte  de la Ligature d’Its’hak voit son sens métamorphosé chez le prophète Isaïe: «poindre», «éclore». La lutte brisant l’asservissement est génératrice de liberté. Une telle métamorphose, chez l’écrivain Kafka, condamne le personnage central, Gregor Samsa, à l’immobilisme et à la mort. A l’opposé, le texte biblique stipule qu’Israël-Ya’akov, comme son grand-père Avraham («הִתְהַלֵּךְ לְפָנַי», Gen. 17: 1), va «devancer» l’Eternel qui «ferme la marche» (Is. 58, 8) et fixer le cours de son propre destin, loin de toute influence extérieure.

La racine verbale  ש.וּ. ר/ Sh.Ou. R. à partir duquel est formé le nom d’Israël, יִשְׂרָאֵל, signifie à la fois «surmonter l’obstacle» (Gen. 49: 22; Osée 12: 4-5), «se détourner de…» (Osée 9, 12), «observer avec égard» (Osée 14: 9).

Ya’akov, conduit passivement dans un premier temps par sa mère Rivka, prend conscience de manière aigüe  qu’il lui incombe de diriger sa propre vie en faisant éclater la lumière infinie que l’Eternel lui attribua. Il réussit ainsi à retourner la malédiction de ses ennemis en bénédiction. Ni Lavan (Gen. 31: 43), ni Essav (Gen. 27: 41), ni même l’ange n’arrivent à faire trébucher Ya’acov:

ש«וַיֹּאמֶר שַׁלְּחֵנִי כִּי עָלָה הַשָּׁחַר וַיֹּאמֶר לֹא אֲשַׁלֵּחֲךָ כִּי אִם-בֵּרַכְתָּנִי» (בראשית לב: כז).ש

«Il dit: « Laisse-moi partir, car l’aube est venue. » II répondit: « Je ne te laisserai point, que tu ne m’aies béni.» (Gen. 32: 27)

Quittant Canaan dans la plus grande solitude avec pour seul acquis un bâton à la main (Gen. 32: 11),  Ya’akov, soumis alors aux forces déterministes régissant le monde de la Nature, découvre qu’il détient le pouvoir de les surmonter en les transformant en bénédictions:

ש«וַיִּשְׁאַל יַעֲקֹב וַיֹּאמֶר הַגִּידָה-נָּא שְׁמֶךָ וַיֹּאמֶר לָמָּה זֶּה תִּשְׁאַל לִשְׁמִי וַיְבָרֶךְ אֹתוֹ שָׁם» (בראשית לב: ל).ש

«Jacob l’interrogea en disant: « Apprends-moi, je te prie, ton nom. » II répondit: « Pourquoi t’enquérir de mon nom? » Et il le bénit alors.» (Gen. 32: 30)

La confrontation initiale avec l’ange s’achève par l’enlacement de ce dernier avec Ya’akov (la racine araméenne  א.ב.ק/ A. V. K signifie «embrasser», «lier»). Les deux frères ennemis Israël et Essav, lors de leur rencontre historique, peuvent désormais s’embrasser!

ש«וַיָּרָץ עֵשָׂו לִקְרָאתוֹ וַיְחַבְּקֵהוּ וַיִּפֹּל עַל-צַוָּארָו וַיִּשָּׁקֵהוּ וַיִּבְכּוּ»ש

«Ésaü courut à sa rencontre, l’embrassa, se jeta à son cou et le baisa; et ils pleurèrent.» (Gen. 33: 4).

Plus près de nous, le révérend Martin Luther King, lors de son célèbre discours «I Have A Dream», inspiré par cette vision hébraïque selon laquelle tout homme est capable d’améliorer le monde, cite le prophète Isaïe:

ש«כָּל-גֶּיא יִנָּשֵׂא וְכָל-הַר וְגִבְעָה יִשְׁפָּלוּ וְהָיָה הֶעָקֹב לְמִישׁוֹר וְהָרְכָסִים לְבִקְעָה» (ישעיהו מ: ד).ש

«Que toute vallée soit exhaussée, que toute montagne et colline s’abaissent, que les pentes se changent en plaines, les crêtes escarpées en vallons!» (Isaïe 40: 4)

Les Sages d’Israël enseignent que le véritable héros est celui qui transforme son ennemi en ami. Pourquoi, alors, ne pas rêver à l’avènement d’une ère pacifique que beaucoup croient encore utopique?

 

[1] Parashat VaYshlakh, Genèse 32: 4- 36: 43

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

,Avec toutes mes amitiés

Haïm Ouizemann

Ce contenu a été publié dans Lectures bibliques, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 Responses to Parashat VaYshlakh, la métamorphose de Ya’akov

  1. Noa'h dit :

    Shavoua tov.

    Dans cette paracha, je suis intrigue par l’allusion brève de Déborah et de sa mort.
    Qui est elle et comment peut on justifier sa présence dans cette paracha ?

    Merci .

  2. cathou dit :

    Pas trop la tête à tes articles Haïm, pourtant de plus en plus intéressants.

    L’hindouisme, le bouddhisme disent: « il faut aimer son ennemi parce que c’est lui qui nous apprend ce que nous sommes ». C’est devant l’adversaire, devant l’adversité, face à l’épreuve qu’on se révèle à soi.

    Une humanité pacifique, est, pour moi, utopique…. ouiiiii même si j’en aime profondément l’idée.
    L’adversaire le plus terrible et le plus sournois que l’humain doit combattre, c’est lui-même, comme nous le dit cette belle histoire de Jacob.devenu Israël.
    C’est un combat permanent, l’histoire d’Israël nous le dit, devenu sage…. va tout de même avoir une préférence pour son fils Joseph, créant ainsi une jalousie féroce entre frères.

  3. anais dit :

    Ce n est pas utopique du tout si tout le monde change sa façon de penser ..

  4. Jeanclaude.giordanella@sfr.fr dit :

    Shalom Haim, Shalom aux amis d’Israël.
    Les décisions de l’Eternel sont souveraines et indiscutables. Que cela plaise ou non. Ou, plus précisément, qu’on les comprenne ou nom. Il semble injuste que…. et avec le temps, on s’aperçoit qu’Il avait raison une fois de plus!!! Cette histoire, non la plus glorieuse humainement, puisqu’il en sortira boiteux est pourtant celle qui le transformera et le rendra le plus grand. Paradigme très précis de l’Unique qui est humainement de sa descendance. Tout ce qui est arrivé à Jacob est arrivé à Jésus le Nazaréen à une nuance près : Jésus, fils de Marie, n’a jamais voulu supplanter personne, au contraire. Lui qui aurait du être servi comme le Roi qu’il était a annoncé la bonne nouvelle, guéri les malades et fait du bien où qu’il ait marché. Sa récompense : le bois maudit. Mais il n’était pas possible que la mort retint le seul juste que la terre ait porté.
    J’ai envie de rapprocher ce moment de la vie de Jac, Adb avec ce que nous lisons dans Zacharie 13.
    Sans la mort, aucune vie n’est possible. (Jean 12)
    Affectueusement dans notre foi commune en Celui qui a fait les plus grandes et les plus merveilleuses promesse. Israël est la preuve historique, visible et indestructible que le D.ieu du Ciel est le seul Dieu véritable et Unique, le Seigneur de tous l’Univers, Adonaï Tsébaot.
    Shalom Haim, les tiens, Shalom Israël. Allelou Yah

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.