Parashat VaYigash, Benyamin, la force de la non-violence

 

Léon Pierre Urbain Bourgeois, 1863

Léon Pierre Urbain Bourgeois, 1863

ש«וְיִשְׂרָאֵל אָהַב אֶת-יוֹסֵף מִכָּל-בָּנָיו כִּי-בֶן-זְקֻנִים הוּא לוֹ וְעָשָׂה לוֹ כְּתֹנֶת פַּסִּים» (בראשית לז: ג).ש

«Or Israël préférait Joseph à ses autres enfants parce qu’il était le fils de sa vieillesse; et il lui avait fait une tunique à rayures». (Gen. 37: 3)

Yossef est décrit comme étant le «fils de la vieillesse» de Ya’akov. Toutefois, cela reflète-t-il une quelconque réalité objective ou subjective?

Rashi, à la suite d’Onqelos, propose deux significations relatives au terme  «ben Zekounim»: tout d’abord « un fils sage» («possédant la Sagesse») (d’après l’araméen בַּר חַכִּים, Bereshith Raba 84, 8), ensuite, en jouant sur les lettres, «ayant les mêmes traits de visage» («Ziv Ikounin» « זִיו אִקּוּנִין ») que son père Ya’akov (Gen. 37: 3). Cette interprétation met l’accent sur le lien affectif liant Yossef à  Ya’akov.

Une troisième interprétation plus littérale de la source biblique met en lumière le rapport complexe unissant Yossef non plus seulement à son père Ya’akov mais également à son frère Benyamin.

La famine sévissant en Canaan contraint les frères de Yossef à descendre malgré eux en Egypte afin de se sustenter et d’acquérir du blé qui s’y trouve en abondance à cause de la sage gestion des ressources agricoles pendant les sept années d’abondance.  Au vu de ses frères, Yossef «teste» leur unité fraternelle concentrée non plus autour de la mère (car il y a quatre mères pour les douze frères) mais autour de leur unique père et les met en face de leurs responsabilités en ce qui concerne leur père et leur frère :

ש«הֲיֵשׁ-לָכֶם אָב, אוֹ-אָח» (בראשית מד: יט).ש

« Vous reste-t-il un père, un frère?» (Gen. 44: 19)[1]:

Ce à quoi les dix frères se trouvant en face de Yossef  répondent en mettant l’accent sur le lien d’amour particulier unissant Ya’akov leur père et le fils de la femme qu’il a aimée:

ש«יֶשׁ-לָנוּ אָב זָקֵן וְיֶלֶד זְקֻנִים קָטָן וְאָחִיו מֵת וַיִּוָּתֵר הוּא לְבַדּוֹ לְאִמּוֹ וְאָבִיו אֲהֵבו» (בראשית מד: כ).ש

‘Nous avons un père âgé et un jeune frère enfant de sa vieillesse: son frère est mort et lui, resté seul des enfants de sa mère, son père le chérit.’ (Gen. 44: 20  )

Ce terme «וְיֶלֶד זְקֻנִים , Veyeled Zekounim» («fils de la vieillesse») désigne explicitement Benyamin, dernier fils de Rachel et Ya’akov.

Ne devrions-nous point, alors, nous interroger à propos du silence de Yossef  se voyant attribuer ce titre de «Ben Zekounim» au détriment de son frère cadet Benyamin?  Faut-il  considérer ce mutisme comme  une forme d’usurpation de pouvoir ou bien comme l’expression de l’amour profond et sincère qui unit Ya’akov et Yossef, le fils de la femme qu’il a tant aimée? Yossef  n’aurait-il point dû prendre l’initiative de reprendre  son père Ya’akov qui l’aimait tant? Mais il n’en fait rien!

Il semble, toutefois, que Yossef, tout au long de son parcours semé d’innombrables embûches, ait été profondément troublé par ce silence. Le poids moral de ce manquement à la  fraternité à l’encontre de son frère cadet Benyamin semble peser lourdement sur la conscience de Yossef, parfaitement conscient qu’il doit reconstruire la fraternité brisée.

Yossef, à maintes reprises, s’attache à nommer son frère cadet «le petit» («HaKaton/ HaKatan»; «le petit»):

ש«בְּזֹאת תִּבָּחֵנוּ חֵי פַרְעֹה אִם-תֵּצְאוּ מִזֶּה כִּי אִם-בְּבוֹא אֲחִיכֶם הַקָּטֹן הֵנָּה» (בראשית מב: יג; טו; כ; לב; לד; מג:כט).ש

«C’est par là que vous serez jugés: sur la vie de Pharaon, vous ne sortirez pas d’ici que votre plus jeune frère n’y soit venu». (Gen. 42: 13; 15; 20; 32; 34; 43: 29).

ש«וַתֹּאמֶר אֶל-עֲבָדֶיךָ אִם-לֹא יֵרֵד אֲחִיכֶם הַקָּטֹן אִתְּכֶם לֹא תֹסִפוּן לִרְאוֹת פָּנָי» (בראשית מד: כג).ש

«Mais tu dis à tes serviteurs: ‘Si votre jeune frère ne vous accompagne, ne reparaissez point devant moi.» (Gen. 44: 23)

Cette appellation témoigne d’une affection particulière pour son petit frère, fils de sa mère. C’est cette même affection particulière de Ya’akov envers Yossef  qui entraîna la jalousie de ses frères. Par ce terme affectif «petit frère» récurrent dans ces chapitres de la Genèse, Yossef  tient à s’assurer qu’il n’éveille plus de jalousie destructrice, puisqu’elle a entraîné la galouth, l’exil de toute la famille de Ya’akov.

ש«וַיִּשָּׂא עֵינָיו, וַיַּרְא אֶת-בִּנְיָמִין אָחִיו בֶּן-אִמּוֹ וַיֹּאמֶר הֲזֶה אֲחִיכֶם הַקָּטֹן אֲשֶׁר אֲמַרְתֶּם אֵלָי וַיֹּאמַר אֱלֹהִים יָחְנְךָ בְּנִי» (בראשית מג: כט).ש

«En levant les yeux, Joseph aperçut Benjamin, son frère, le fils de sa mère et il dit: « Est-ce là votre jeune frère, dont vous m’avez parlé? » Et il ajouta: « Dieu te soit favorable, mon fils!» (Gen. 43: 29).

Touché par la rencontre avec son frère biologique Benyamin né pendant que sa mère se mourait,  Yossef, s’écartant de ses propres frères, éclate en sanglots. Nous touchons ici au point culminant de l’histoire relatant la réunion des frères:

ש«וַיְמַהֵר יוֹסֵף כִּי-נִכְמְרוּ רַחֲמָיו אֶל-אָחִיו וַיְבַקֵּשׁ לִבְכּוֹת וַיָּבֹא הַחַדְרָה וַיֵּבְךְּ שָׁמָּה» (בראשית מג: ל).ש

«Joseph se hâta de sortir, car sa tendresse pour son frère s’était émue et il avait besoin de pleurer; il entra dans son cabinet et il y pleura» (Gen. 43: 30)

Le verbe נִכְמְרוּ (s’émouvoir), a pour racine כ. מ. ר  dont l’anagramme forme la racine verbale מ. כ. ר  «vendre»  Autrement dit, la vente de Yossef  porte en germe la future réunion avec tous ses frères autour de son frère Benyamin. La tragédie de l’exil en Egypte conduit finalement au renouement du lien brisé.

ש«וַיֹּאמֶר יוֹסֵף אֶל-אֶחָיו גְּשׁוּ-נָא אֵלַי וַיִּגָּשׁוּ וַיֹּאמֶר אֲנִי יוֹסֵף אֲחִיכֶם, אֲשֶׁר-מְכַרְתֶּם אֹתִי מִצְרָיְמָה» (בראשית מה:ד).ש

«Joseph dit à ses frères: « Approchez-vous de moi, je vous prie. » Et ils s’approchèrent. II reprit: « Je suis Joseph, votre frère que vous avez vendu pour l’Égypte» (Gen. 45: 4)

Pourquoi Yossef  insiste-t-il, en ce verset, sur le terme אֲחִיכֶם, «votre frère!»?

Cette aspiration à reconstruire la fraternité brisée n’est rendue possible qu’après que Yossef ait lui-même recherché son propre frère Benyamin qu’il avait, pour un temps,  abandonné (Gen. 44: 19).  Yossef se fait reconnaître par ses propres frères par le biais de Benyamin!

ש «וְהִנֵּה עֵינֵיכֶם רֹאוֹת וְעֵינֵי אָחִי בִנְיָמִין כִּי-פִי הַמְדַבֵּר אֲלֵיכֶם» (בראשית מג: יב).ש

«Or, vous voyez de vos yeux, comme aussi mon frère Benjamin, que c’est bien moi qui vous parle.» (Gen. 45: 12)

Autrement dit, la chute de Yossef, sa vente, aurait pu être provoquée par le fait que mû probablement par un sentiment d’orgueil lié à sa position particulière au sein de sa famille en tant que fils aîné de la femme aimée,  il n’ait point été capable, alors, de reconnaître la place de son frère cadet Benyamin appelé par sa mère Rachel, «בֶּן-אוֹנִי ben Oni», «le fils de ma puissance» (Gen. 35: 18), terme appliqué à Réouven, le fils aîné de Léa (Gen. 49: 3). Benyamin constitue, donc, le chaînon inéluctable et essentiel grâce auquel est rendue possible la réunion historique de l’ensemble de la famille d’Israël en Egypte.  Cette réunion fraternelle a lieu autour du «petit frère» de Yossef qu’il peut enfin appeler par son nom après s’être fait reconnaître par ses frères (Gen. 45:12).

Le rôle de Benyamin est confirmé par le nom qu’il porte et que lui ont donné ses deux parents, fait rarissime dans le Tanakh. Celui-ci, nommé par sa mère Rachel «Ben Oni» que Rashi interprète comme «le fils de ma misère» (Gen. 35: 18; Cf. également Bereshit Rabba 82: 9).  Ya’akov, peu désireux de voir en son fils une source de douleur et de brisure, donne un tout autre nom à ce fils qui est réellement source de misère, puisqu’il provoque en naissant la mort de sa mère, la femme tant aimée par Ya’akov: «בִנְיָמִין, fils de la droite» (Gen. 35, 18). Or, la droite est symbole de la force divine, de l’esprit divin. C’est pourquoi Ya’akov, allant contre le désir de sa femme sur son lit de mort, appelle son fils nouveau-né Benyamin, «le fils de la puissance» ou «le fils de l’Esprit [divin]». Le terme «Yamin» exprime le pouvoir infini de l’Eternel qui procure la Vie et l’espoir (Ps. 118: 16). Benyamin est le «Ben Zekounim», «le fils de la vieillesse», «le fils de la pérennité»,  car sans violence aucune, il permet la restauration de la famille d’Israël en terre étrangère, l’Egypte pharaonique. Sans la présence de Benyamin, Yossef n’aurait pas pu s’adresser à ses frères et les inviter à se réconcilier:

ש«וַיִּשְׁאַל לָהֶם לְשָׁלוֹם» (בראשית מג: כז).ש

«Il [Yossef] leur demanda de ‘faire la paix’ [«de savoir comment ils allaient]» (Gen. 43: 27)

Envoyé par son père rechercher la paix avec ses frères (Gen. 37: 13), Yossef, accomplissant sa mission avec détermination, enseigne qu’il nous incombe d’explorer toutes les voies possibles afin d’instaurer la paix, source d’un monde meilleur:

ש«בַּקֵּשׁ שָׁלוֹם וְרָדְפֵהוּ» (תהלים, לד: טו).ש

«Recherche la paix et poursuis la!» (Ps. 34: 15)

[1] Parashat VaYigash: Genèse 44: 18-47-27

 

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

,Avec toutes mes amitiés

Haïm Ouizemann

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6 Responses to Parashat VaYigash, Benyamin, la force de la non-violence

  1. trés beau commentaire!

  2. Yves Boutboul dit :

    «בְּזֹאת תִּבָּחֵנוּ חֵי פַרְעֹה אִם-תֵּצְאוּ מִזֶּה כִּי אִם-בְּבוֹא *אֲחִיכֶם הַקָּטֹן* הֵנָּה» (בראשית מב: יג; טו; כ; לב; לד; מג:כט).ש

    «C’est par là que vous serez jugés: sur la vie de Pharaon, vous ne sortirez pas d’ici que votre *plus jeune frère* n’y soit venu». (Gen. 42: 13; 15; 20; 32; 34; 43: 29).

    Ici il s’agit de Genèse 42-15. le reste sont d’autres exemples.

    ש«בַּקֵּשׁ שָׁלוֹם וְרָדְפֵהוּ» (תהלים, לד: טו).ש

    «Il [Yossef] leur demanda de ‘faire la paix’ [«de savoir comment ils allaient]» (Gen. 43: 27)

    Les deux textes ne correspondent pas.

    En dessous tu le répètes et il s’agit bien de Psaumes 34-15.

    Amitiés. Aaron.

  3. Solange Esteves dit :

    Bonjour Haim!!

    Je tiens à vous remercier pour vos articles. Parfois je les cite pendant nos études des shabatot après le kidoush et parfois, comme hier, je les imprime et les emporte pour qu’on puisse les lire plus détaillement.

    A propos de Benyamin, après avoir lu votre article, j’ai remarqué qu’il disparaît du texte biblique depuis sa naissance et ne revient qu’au moment des événemants qu’on est en train de lire. Par conséquent, j’ai maintenant de grandes questions devant moi!! Dans ce cadre, je n’ai pas pu comprendre pourquoi, selon vous, Joseph a abandonné son frère.

    A part ça, l’article dans son ensemble nous a été très utile – l’idée de la non-violence, l’importance capitale du rôle de Benyamin, la signification de son nom, ainsi que votre remarque sur les mots hébreux pour vendre et s’émouvoir.

    Merci encore une fois, Haim!! Shavoua tov!!!

    Solange Ramos Esteves 551198134-6062 (Tim) 551197572-3245 (Vivo)

  4. Helene Herlemont dit :

    Shalom Haïm, Je suis nouvelle dans la découverte de mes origines juives, je ne parle pas Hébreu mais j’aimerais. Par contre je me régale de tous vos courriers et suis quand je le peux vos cours enregistrés, et c’est un vrai bonheur. Je me rends compte du chemin à parcourir pour revenir à la source, mais je progresse, lentement. Je vous remercie vivement de tout ce que vous faites et vous souhaite une merveilleuse année à l’occidentale (:), espérant avoir encore longtemps le privilège de vous suivre dans vos enseignements. Que Dieu vous protège vous et les vôtres contre toute attaque ennemie et vous accorde de nouvelles révélations personnelles qui vous feront accéder à un nouveau niveau de Sa Sainteté et de Sa bonté 🙂 Bonne année 2017 dans Son amour Fraternellement Hélène Herlemont

    • Tres chere Helene Shalom! C’est moi qui tiens a vous exprimer mes plus sinceres remerciements pour votre courrier temoignant d’un parcours passionnant. Au nom de mon peuple Israel, je vous benis abondamment! Avec toutes mes amities, Haim Ouizemann

  5. Ping : Parashat VaYehi, Ya’akov, le visionnaire du peuple d’Israël | L'hébreu biblique – Le blog de Haïm Ouizemann

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