Parashat VaYehi, Ya’akov, le visionnaire du peuple d’Israël

Jacob bénit Ephraim et Ménasshé, Benjamin West, 1820-1738

Jacob bénit Ephraim et Ménasshé, Benjamin West, 1820-1738

Cette parasha relatant la mort du Patriarche Ya’akov vient conclure le Livre de Bereshit qui débute par l’histoire du fratricide de Hevel (Abel) par Caïn et s’achève sur la rencontre historique entre Yossef et tous ses frères avec lesquels il noue de nouveaux liens fraternels. Si l’hostilité et la haine des frères à l’encontre Yossef semblent s’être estompées, est-il toutefois possible d’affirmer que l’union tant espérée par Yaakov a été pleinement réalisée?

La méfiance et le doute se seraient-ils substitués à la haine du frère? Réuni avec l’ensemble de ses fils, Yaakov aurait-il saisi que les frères de Yossef, ses fils, portaient la responsabilité de le tuer? Ces interrogations majeures n’ont jamais cessé de tourmenter l’esprit de Yaakov conscient que seule l’instauration d’une unité sans faille entre les différentes tribus est à même de déterminer l’avenir d’Israël en tant que peuple pérenne.

Yaakov sur le point de rendre l’âme convoque tous ses fils afin de leur prodiguer sa dernière bénédiction, rappelant Its’hak qui bénit ses enfants alors qu’il croyait sa dernière heure venue (Gen. Ch. 27). De fait, Yaakov aurait tenté de révéler l’accomplissement des derniers jours et de l’arrivée des temps messianiques. L’Eternel l’en aurait empêché.

ש«וַיִּקְרָא יַעֲקֹב, אֶל-בָּנָיו וַיֹּאמֶר, הֵאָסְפוּ וְאַגִּידָה לָכֶם אֵת אֲשֶׁר-יִקְרָא אֶתְכֶם בְּאַחֲרִית הַיָּמִים» (בראשית מט: ב).ש

«Jacob fit venir ses fils et il dit: « Rassemblez-vous, je veux vous révéler ce qui vous arrivera dans la suite des jours» (Gen. 49: 2). [1]

Cependant une nouvelle hypothèse se dessine selon laquelle les bénédictions prodiguées à Yossef et à ses frères contiennent une clef pour l’accomplissement des derniers jours: celle de l’union parfaite entre frères. Il revient aux hommes de décrypter les signes obvies de l’Histoire et d’en comprendre leur portée.

Le rassemblement des frères autour du lit de mort de Yaakov témoigne de son inquiétude  de voir ses descendants s’entre-déchirer de nouveau après sa disparition.

ש«וַיִּקְרָא יַעֲקֹב אֶל-בָּנָיו וַיֹּאמֶר הֵאָסְפוּ וְאַגִּידָה לָכֶם אֵת אֲשֶׁר-יִקְרָא אֶתְכֶם בְּאַחֲרִית הַיָּמִים. ב הִקָּבְצוּ וְשִׁמְעוּ, בְּנֵי יַעֲקֹב וְשִׁמְעוּ אֶל-יִשְׂרָאֵל אֲבִיכֶם» (בראשית מט: א-ב).ש

«Jacob fit venir ses fils et il dit: « Rassemblez-vous, je veux vous révéler ce qui vous arrivera dans la suite des jours. 2 Pressez-vous pour écouter, enfants de Jacob, pour écouter Israël votre Père». (Gen. 49: 1-2)

Les racines verbales utilisées sont à ce propos éloquents: א.ס.ף- – ASsaF (HeASseFou (הֵאָסְפוּ et ק.ב.צ. KaVaTs HiKaVTsOu (.(הִקָּבְצוּ

Le verset du Prophète Isaïe semble reprendre mot pour mot les paroles du Patriarche Yaakov:

ש«וְנָשָׂא נֵס לַגּוֹיִם וְאָסַף נִדְחֵי יִשְׂרָאֵל וּנְפֻצוֹת יְהוּדָה יְקַבֵּץ מֵאַרְבַּע כַּנְפוֹת הָאָרֶץ» (ישעיהו יא: יב).ש

«Il [L’Eternel]  lèvera l’étendard vers les nations pour recueillir les exilés d’Israël et rassembler les débris épars de Juda des quatre coins de la terre» (Isaïe 11: 12).

Or, les paroles fédératrices de Yaakov cachent à peine sa profonde inquiétude quant à l’avenir de ses fils et aux rapports qu’ils entretiennent réciproquement. Le texte d’Isaïe révèle a posteriori l’intention cachée de Yaakov qui est de les mettre en face de leur responsabilité fraternelle: se réconcilier et toujours rester unis. Le terme «Shalom» («Paix») exprime l’idéal de totale plénitude («Shalem») entre les êtres:

ש«וְסָרָה קִנְאַת אֶפְרַיִם וְצֹרְרֵי יְהוּדָה יִכָּרֵתוּ אֶפְרַיִם לֹא-יְקַנֵּא אֶת-יְהוּדָה וִיהוּדָה לֹא-יָצֹר אֶת אֶפְרָיִם» (ישעיהו יא: יג).ש

«Alors cessera la rivalité d’Ephraïm et les haineux dans Juda disparaîtront: Ephraïm ne jalousera plus Juda, et Juda ne sera plus hostile à Ephraïm». (Isaïe 11: 13).

Cette conception de l’unité fraternelle entre fils d’Israël tout d’abord puis entre tous les hommes, est de fait la condition sine qua non de l’accès à la Paix universelle. C’est pourquoi Yaakov insiste pour qu’elle reste le point de mire de ses fils ainsi que de tous les hommes. C’est ainsi que l’on peut dire que Yaakov, par ses paroles adressées à ses propres fils, projette également cette vision de l’union fraternelle sur les temps futurs:

ש«מַגִּיד מֵרֵאשִׁית אַחֲרִית וּמִקֶּדֶם אֲשֶׁר לֹא-נַעֲשׂוּ אֹמֵר עֲצָתִי תָקוּם וְכָל-חֶפְצִי אֶעֱשֶׂה» (ישעיהו מו: י).ש

«Dès le début, j’annonce les choses futures, et longtemps d’avance ce qui n’est pas encore accompli; je parle ma décision demeure, et tout ce que je veux, je le réalise». (Isaïe 46: 10)

Effectivement, les bénédictions de Yaakov renferment maintes allusions relatives à la rencontre pour le moins mouvementée entre Yossef et ses frères, dans les environs de Shekhem, d’où Yossef partira en exil. Ainsi s’adressant aux tribus de Shimon et Levi, il introduit ce passage énigmatique:

ש«כִּי בְאַפָּם הָרְגוּ אִישׁ וּבִרְצֹנָם עִקְּרוּ-שׁוֹר» (בראשית מט: ו).ש

«Car, dans leur colère [Shimon et Levi], ils ont tué un homme et pour leur passion ils ont châtré un taureau». (Gen. 49: 6)

Qui est donc cet homme, qui est ce taureau?

ש«בְּכוֹר שׁוֹרוֹ הָדָר לוֹ וְקַרְנֵי רְאֵם קַרְנָיו בָּהֶם עַמִּים יְנַגַּח יַחְדָּו אַפְסֵי-אָרֶץ וְהֵם רִבְבוֹת אֶפְרַיִם וְהֵם אַלְפֵי מְנַשֶּׁה» (דברים לג: יז).ש

«Le taureau, son premier-né qu’il est majestueux! Ses cornes sont celles du reêm: avec elles il terrassera les peuples, tous ensemble jusqu’aux confins de la terre. L’une, ce sont les myriades d’Ephraïm, l’autre, les milliers de Manassé!» (Deut. 33: 17)

Yossef est cet homme! Yaakov, se fondant très probablement sur l’épisode dramatique du viol de sa fille Dina entraînant la vengeance de Shimon et Levi (Gen. 49: 5) ne manque point de raviver à la conscience de ses deux fils la cruauté dont ils firent preuve à l’encontre de Yossef.

ש«וַיִּרְאוּ אֹתוֹ מֵרָחֹק וּבְטֶרֶם יִקְרַב אֲלֵיהֶם וַיִּתְנַכְּלוּ אֹתוֹ לַהֲמִיתוֹ» (בראשית לז: יח).ש

«Ils l’aperçurent de loin; et, avant qu’il fût près d’eux, ils complotèrent de le faire mourir» (Gen. 37, 18).

D’entre tous les frères Shimon a initialement prévu de faire mourir Yossef. Cette affirmation quasi certaine découle du fait que Yossef, en Egypte, mettra seul Shimon en prison, où il restera pendant une année entière.

Yaakov n’épargne point non plus son fils Yehoudah:

ש«גּוּר אַרְיֵה יְהוּדָה מִטֶּרֶף בְּנִי עָלִיתָ» (בראשית מט: ט).ש

«Tu es un jeune lion, Juda, quand tu reviens, ô mon fils, avec ta capture!» (Gen. 49, 9).

De quelle capture s’agit-il?

Rachi rapprochant la racine טֶּרֶף aux paroles de Yaakov apprenant la disparition de Yossef: « טָרֹף טֹרַף יוֹסֵף», «Joseph a été mis en pièces!»- déduit que Ya’akov suspecte Yehoudah d’être l’un des principaux agents de la disparition de  Yossef.

Rachi: «’De la proie [Tu te relèves]’ du soupçon que tu avais éveillé en moi lorsque j’ai dit : « La tunique de mon fils ! Une bête sauvage l’a dévoré ! Yossef a été déchiré ! » (Gen. 37: 33), Yehoudah ayant alors été pris pour un lion (Genèse Raba 97, 9).

Cependant Yehoudah bénéficie de la confiance de son père Yaakov en raison de sa Teshouva, de son Retour vers l’Eternel: «Mon fils, tu remontes»:

«- בְּנִי עָלִיתָ-: – Mon fils, tu remontes: Tu t’en es retiré et tu as dit : ‘quel profit, si nous tuons notre frère ?’ » (Gen. 37, 26) (Genèse Raba 98, 7).

Quant à Benyamin, Yaakov lui prodigue sa bénédiction en dernier. En quoi ce choix est-il significatif de son amour à l’égard de celui par lequel se réalise l’union des frères (Parashat VaYigash)? Benyamin, quoique complètement passif, devient l’égal de son frère Yossef qui joue un rôle très actif dans la réunion des frères. Yaakov, désirant protéger Rachel et Yossef d’Esaü, décide de les placer au bout du camp:

ש«וַיָּשֶׂם אֶת-הַשְּׁפָחוֹת וְאֶת-יַלְדֵיהֶן רִאשֹׁנָה וְאֶת-לֵאָה וִילָדֶיהָ אַחֲרֹנִים וְאֶת-רָחֵל וְאֶת-יוֹסֵף אַחֲרֹנִים» (בראשית לג: ב).ש

«Il [Ya’akov] plaça les servantes avec leurs enfants au premier rang, Léa et ses enfants derrière, Rachel et Joseph les derniers». (Gen. 33:2).

Les Sages d’Israël déduisent de ce verset que la mention du nom de Yossef puis de Benyamin en dernière position, loin de signifier un dédain quelconque, révèle un profond sentiment d’amour inquiet justifiant cette mesure de protection / אַחֲרוֹן אַחֲרוֹן חָבִיב) «A’haron, A’haron Haviv»; «le dernier est le bien-aimé»), (Rachi selon Beréchith raba 78, 8).

Puis à la mort de Yaakov, la source biblique nous introduit dans la confidence des frères de Yossef  anxieux sur le sort que pourrait leur faire subir Yossef:

ש«וַיִּרְאוּ אֲחֵי-יוֹסֵף כִּי-מֵת אֲבִיהֶם וַיֹּאמְרוּ לוּ יִשְׂטְמֵנוּ יוֹסֵף וְהָשֵׁב יָשִׁיב לָנוּ אֵת כָּל-הָרָעָה אֲשֶׁר גָּמַלְנוּ אֹתוֹ» (בראשית נ: טו).ש

«Or, les frères de Joseph, considérant que leur père était mort, se dirent: « Si Joseph nous prenait en haine! S’il allait nous rendre tout le mal que nous lui avons fait souffrir!» (Gen. 50: 15)

La division n’est-elle point toujours dans le cœur des frères de Yossef?!  Yossef éprouverait-il un sentiment de vengeance?!

L’immense brisure semble ne point se refermer totalement. Se refermera-t-elle un jour prochain?

ש«וַיְמָרְרֻהוּ וָרֹבּוּ וַיִּשְׂטְמֻהוּ בַּעֲלֵי חִצִּים» (בראשית מט: כג).ש

«Ils l’ont exaspéré et frappé de leurs flèches; ils l’ont pris en haine [Yossef], les fiers archers» (Gen. 49: 23)

Le Patriarche Yaakov, au fait de la brisure fraternelle frappant ses propres fils, et de la tentative fratricide sur Yossef, n’a cessé de prôner de son vivant l’union comme fondement du futur peuple d’Israël. Cette union fragile sera-t-elle durable en Egypte?

[1]Parashat VaYehi, Genèse 44: 18 – 47: 31

 

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

,Avec toutes mes amitiés

Haïm Ouizemann

 

 

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3 Responses to Parashat VaYehi, Ya’akov, le visionnaire du peuple d’Israël

  1. A C dit :

    Shabbat shalom haim, et Merci pour ton email bien reçu.
    Tout va bien, j’ai commencé les cours d ‘oulpan depuis dimanche, zé maer méod aval ani ohevet ivrit méod méod!
    Je prends mes marques dans la ville, léat léat.
    De bonnes nouvelles !
    Amy

  2. cathou dit :

    L’union parfaite entre frères est la clé de la Paix universelle.
    Le texte nous dit combien ces quelques mots sont très difficiles à mettre en application. Certes il suffit de…. et tout devient parfait.
    Mais la perfection n’est guère le propre de l’humain, on peut donc en déduire que la paix universelle n’est pas non plus le propre de l’humain, bien que l’humain soit en recherche constante de perfection, de bonheurs, de paix. .
    Fataliste??? peut-être! Mais je crois que le texte biblique nous apprend plutôt que l’union entre frères est toujours faite d’épreuves: jalousies, défiance, méfiance, incompréhension, colère, haine… pour toutes sortes de raisons;
    la fraternité et la paix ne sont pas synonymes de vie facile.
    Quelque soit notre bienveillance vis à vis de l’Autre, les pièges sont là. que ces pièges soient mis en œuvre par les parents, par l’entourage, la société, les traditions….
    Nous ne pouvons pas empêcher ces brisures qui se mettent en route pratiquement à notre insu, c’est en comprenant que nos imperfections créent ces brisures, en comprenant que même si nous ne portons pas forcément la responsabilité de ces brisures, nous pouvons à tout moment refuser de continuer à élargir la brisure, et que nous pouvons, à tout moment nous servir de cette brisure pour commencer un temps nouveau, plus serein, plus paisible, un temps qui permet de construire, d’avancer. .

  3. Yves Boutboul dit :

    «וַיִּקְרָא יַעֲקֹב, אֶל-בָּנָיו וַיֹּאמֶר, הֵאָסְפוּ וְאַגִּידָה לָכֶם אֵת אֲשֶׁר-יִקְרָא אֶתְכֶם בְּאַחֲרִית הַיָּמִים» (בראשית מט: ב).ש

    «Jacob fit venir ses fils et il dit: « Rassemblez-vous, je veux vous révéler ce qui vous arrivera dans la suite des jours» (Gen. 49: 2). [1]

    il s’agit de Genèse 49-1.

    Tu répètes le texte au paragraphe suivant en précisant bien Genèse 49- 1-2.

    On peut signaler que הֵאָסְפוּ a la même racine que Yossef…….

    ב הִקָּבְצוּ וְשִׁמְעוּ, בְּנֵי יַעֲקֹב

    Traduit par « pressez vous »; groupez vous ou regroupez vous me semble mieux..Kibbouts Galouyot…..

    אַחֲרוֹן אַחֲרוֹן חָבִיב

    Mon nom juif est Aaron….mon deuxième frère est Yosseph et mon troisième frère, le plus jeune est Yehouda….

    Mes parents pensaient ils à Yaakov Israël en donnant ces noms ? en fait le nom du frère aîné de ma mère est Yaakov…la légende familiale dit qu’il m’a enlevé bébé pour me faire circoncire !

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