Parashat Shemot, Moïse ou la conscience hébraïque

 

"Plus jamais"

« Plus jamais! »

L’union des frères se réalisera-t-elle? Alors que le Livre de Bereshit s’achève sur cette interrogation relative à  la brisure fraternelle entamée avec le fratricide primordial d’Abel, le livre de Shemot (Exode)  s’ouvre sur les noms des fils d’Israël (Exode 1:1-4), avant de constater qu’à la mort de Yossef, ils se dispersent  sur  l’ensemble du  territoire d’Egypte:

ש«וַיָּמָת יוֹסֵף וְכָל-אֶחָיו וְכֹל הַדּוֹר הַהוּא. ז וּבְנֵי יִשְׂרָאֵל פָּרוּ וַיִּשְׁרְצוּ וַיִּרְבּוּ וַיַּעַצְמוּ בִּמְאֹד מְאֹד וַתִּמָּלֵא הָאָרֶץ אֹתָם» (שמות א: ו-ז).ש

 

«Joseph mourut, ainsi que tous ses frères, ainsi que toute cette génération. 7 Or, les enfants d’Israël avaient augmenté, pullulé, étaient devenus prodigieusement nombreux et ils remplissaient la contrée.» (Exode 1: 6-7). [1]

Yossef, soucieux d’unir ses frères et d’épargner à sa famille la menace de l’assimilation aux dieux du panthéon d’Egypte, œuvre afin d’installer les siens à Goshen, une province isolée et féconde de l’Egypte offerte par Pharaon. En ce lieu paisible et pastoral, les fils d’Israël s’épanouissent librement dans l’abondance matérielle et la quiétude spirituelle:

ש«וַיֵּשֶׁב יִשְׂרָאֵל בְּאֶרֶץ מִצְרַיִם בְּאֶרֶץ גֹּשֶׁן וַיֵּאָחֲזוּ בָהּ וַיִּפְרוּ וַיִּרְבּוּ מְאֹד» (בראשית מז: כז).ש

«Israël s’établit donc dans le pays d’Égypte, dans la province de Goshen; ils en demeurèrent possesseurs, y crûrent et y multiplièrent prodigieusement» (Gen. 47: 27)

Alors que l’union des frères avec Yossef est loin d’être absolue (cf. Parashat VaYehi), ce dernier s’efforce de préserver l’unité de sa famille, les Hébreux qui, lors de leur descente en Egypte, forment une famille unie:

ש«כָּל-הַנֶּפֶשׁ הַבָּאָה לְיַעֲקֹב מִצְרַיְמָה יֹצְאֵי יְרֵכוֹ מִלְּבַד נְשֵׁי בְנֵי-יַעֲקֹב כָּל-נֶפֶשׁ שִׁשִּׁים וָשֵׁשׁ.כז וּבְנֵי יוֹסֵף אֲשֶׁר-יֻלַּד-לוֹ בְמִצְרַיִם נֶפֶשׁ שְׁנָיִם: כָּל-הַנֶּפֶשׁ לְבֵית-יַעֲקֹב הַבָּאָה מִצְרַיְמָה שִׁבְעִים» (בראשית מו: כו-כז).שש

«Toutes les personnes de la famille de Jacob et issues de lui, qui vinrent en Égypte, outre les épouses des fils de Jacob, furent en tout soixante-six personnes. 27 Puis, les fils de Joseph, qui lui naquirent en Égypte, deux personnes: total des individus de la maison de Jacob qui se trouvèrent réunis en Égypte, soixante-dix». (Gen. 46: 26-27)

La répétition du  terme  כָּל-הַנֶּפֶשׁ («toute l’âme/ Kol HaNefesh  [d’Israël]») sous sa forme de «collectif-singulier» témoigne de l’unité régnant au cœur de la famille d’Israël qui, malgré ses nombreuses disparités, ne forme qu’une seule et même âme.

La descente en Egypte va de fait mettre à l’épreuve l’union des fils d’Israël. La disparition de Yossef entraînera l’éclatement de cette unité dont le temps et l’éloignement ont eu raison. Cette brisure va conduire les fils d’Israël à subir l’esclavage en Egypte et l’aliénation de sa propre identité. Les fils d’Israël ont perdu la conscience de leur propre histoire collective, celle que justement Pharaon leur remet en mémoire:

וַיֹּאמֶר אֶל-עַמּוֹ: הִנֵּה עַם בְּנֵי יִשְׂרָאֵל רַב וְעָצוּם מִמֶּנּוּ» (שמות א: ט).ש

«Il [Pharaon] dit à son peuple [les Egyptiens]: « Voyez, le peuple des enfants d’Israël surpasse et domine la nôtre» (Ex. 1: 9)

Ce verset n’est point sans rappeler les propos d’Aman, l’Amalécite qui tentera plus tard de détruire le peuple d’Israël:

«וַיֹּאמֶר הָמָן לַמֶּלֶךְ אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ–יֶשְׁנוֹ עַם-אֶחָד מְפֻזָּר וּמְפֹרָד בֵּין הָעַמִּים» (אסתר ג: ח).

«Puis Aman dit au roi Assuérus: « Il est Un peuple [sous-entendu: un peuple uni] répandu, disséminé parmi les autres peuples dans toutes les provinces de ton royaume» (Esther 3: 8)

Ces propos semblent être à la base de la thèse de Sartre selon laquelle la définition de l’identité juive ne se constitue qu’à partir du regard antisémite[2]:

« Qu’est-ce donc qui conserve à la communauté juive un semblant d’unité ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’idée de situation. Ce n’est ni leur passé, ni leur religion, ni leur sol qui unissent les fils d’Israël. Mais ils ont un lien commun, s’ils méritent tous le nom de Juif, c’est qu’ils ont une situation commune de Juif, c’est-à-dire qu’ils vivent dans une communauté qui les tient pour Juifs. En un mot, le Juif est parfaitement assimilable par les nations modernes, mais il se définit comme celui que les nations ne veulent pas assimiler. (…) Le Juif est un homme que les autres hommes tiennent pour Juif. ».

La vision sartrienne est-elle toutefois conciliable avec la source TaNaKhique? L’identité de l’Hébreu -le Juif de Sartre- peut-elle se définir à travers le regard de l’autre? L’Hébreu ne doit-il point au contraire prendre pleinement conscience de sa propre histoire, de sa propre identité et s’affirmer comme tel, car tel le voit l’Eternel?

ש«וְעַתָּה לְכָה וְאֶשְׁלָחֲךָ אֶל-פַּרְעֹה וְהוֹצֵא אֶת-עַמִּי בְנֵי-יִשְׂרָאֵל מִמִּצְרָיִם» (שמות ג: י).ש

«Et maintenant va, je te délègue vers Pharaon; et fais que mon peuple, les enfants d’Israël, sortent de l’Égypte.» (Exode 3: 10)

Telle sera la vocation de Moïse, celle d’éveiller les Hébreux à la conscience de  leur propre origine, de leur propre destinée!

Dans un premier temps, Moïse refuse de répondre à l’appel entendu au buisson ardent:

ש«וַיֹּאמֶר, בִּי אֲדֹנָי; שְׁלַח-נָא, בְּיַד-תִּשְׁלָח» (שמות ד: יג).ש

«…Il repartit: « De grâce, Seigneur! donne cette mission à quelque autre! »» (Ex. 4: 13).

Pourquoi Moïse refuse-t-il l’ordre divin? La grande modestie de Moïse et le poids de son immense responsabilité historique ne peuvent à eux seuls expliquer son refus catégorique. En répondant à l’Eternel, Moïse omet le terme «’Ami/ עַמִּי» («mon peuple»). Que revêt cette lacune? Se pourrait-il que Moïse, lui-même, ne soit point conscient de l’unité d’Israël considérée comme une entité historique distincte de l’Egypte pharaonique?  Sa difficile expérience personnelle[3] le contraignant à fuir en Midian explique probablement son refus catégorique de retourner en Egypte. Qui pourrait, en effet, croire en sa mission salvatrice si lui-même, Moïse, le messager de l’Eternel, n’y croit point?

ש«וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה אֶל-הָאֱלֹהִים מִי אָנֹכִי כִּי אֵלֵךְ אֶל-פַּרְעֹה וְכִי אוֹצִיא אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל מִמִּצְרָיִם» (שמות ג: יא).ש

«Moïse-dit au Seigneur: « Qui suis-je, pour aborder Pharaon et pour faire sortir les enfants d’Israël de l’Égypte?» (Exode 3: 11)

L’Eternel répond de nouveau à Moïse en tentant de le réconforter:

ש«וַיֹּאמֶר כִּי-אֶהְיֶה עִמָּךְ, וְזֶה-לְּךָ הָאוֹת כִּי אָנֹכִי שְׁלַחְתִּיךָ: בְּהוֹצִיאֲךָ אֶת-הָעָם מִמִּצְרַיִם תַּעַבְדוּן אֶת-הָאֱלֹהִים עַל הָהָר הַזֶּה» (שמות ג: יב).ש

«Il répondit: « C’est que je serai avec toi et ceci te servira à prouver que c’est moi qui t’envoie: quand tu auras fait sortir ce peuple de l’Égypte, vous adorerez le Seigneur sur cette montagne même.» (Exode 3: 12).

Or, L’Eternel définit de nouveau les Hébreux comme «Ha’AM», «le peuple»[4]! Pourquoi tant d’insistance sur ce terme? L’Eternel donne ainsi une leçon à Moïse qui vient d’omettre de qualifier les Hébreux de «peuple»[5].

C’est l’émergence d’une nouvelle conscience, celle d’être un peuple uni par la promesse divine donnée aux trois Patriarches Avraham, Its’hak et Ya’akov qui conduira Moïse à se présenter devant Pharaon. Comment le pourrait-il si les fils d’Israël eux-mêmes nient et ignorent leur identité d’Hébreux, d’hommes libres appelés à recevoir le don d’Erets Israël?

ש«וְאַחַר בָּאוּ מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן וַיֹּאמְרוּ אֶל-פַּרְעֹה כֹּה-אָמַר יְהוָה אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל שַׁלַּח אֶת-עַמִּי וְיָחֹגּוּ לִי בַּמִּדְבָּר» (שמות ה: א)

«Puis, Moïse et Aaron vinrent trouver Pharaon et lui dirent: « Ainsi a parlé l’Éternel, Dieu d’Israël: Laisse partir mon peuple, pour qu’il célèbre mon culte dans le désert.» (Exode 5: 1)

Abraham Isaac haCohen Kook (1865-1935), le Premier Grand Rabbin Ashkenaze en Erets Israël écrit:

ש«אַשְׁרֵיהֶם יִשְׂרָאֵל שֶׁהֶם דְּבֵקִים בְּנִשְׁמַת הָאוּמָה שֶׁהִיא טוֹב מוּחְלָט לִשְׁאוֹב עַל יָדָהּ אוֹר ה׳ הַטּוֹב» (אורות ישראל פרק ג פסקה ג).ש

«Heureux Israël car il adhère à l’Ame de la Nation, qui constitue le Bien absolu, pour puiser par elle la Lumière abondante de l’Eternel qui est bon»[6].

Moïse a pour vocation majeure de réparer tout d’abord la brisure au sein des fils d’Israël désorientés par la puissante Egypte, et ensuite de réinstaurer la confiance au sein des fils d’Israël qui, en tant que peuple de l’Eternel, vont avoir à se libérer du joug de leur condition aliénante d’esclaves. Moïse réussira-t-il?

 

[1] Parashat Shemot, Exode 1:1 – 5: 23

[2] Thèse exposée dans son œuvre «Réflexions sur la question juive», p.81.

[3] Moïse eut à subir la délation de l’un de ses propres frères hébreux (Ex. 2: 14-15)

[4] Voir Exode 3: 10

[5] Voir Exode 3, 11.

[6] «Orot Israël» Chap. 3 alinéa 3.

 

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

,Avec toutes mes amitiés

Haïm Ouizemann

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2 Responses to Parashat Shemot, Moïse ou la conscience hébraïque

  1. manathan aigle royal dit :

    Shalom ve Shabbat Shalom Haim Brakha ve HatslaCha Amen

  2. Yves Boutboul dit :

    «וַיֹּאמֶר הָמָן לַמֶּלֶךְ אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ–יֶשְׁנוֹ עַם-אֶחָד מְפֻזָּר וּמְפֹרָד בֵּין הָעַמִּים» dans toutes les provinces de ton royaume»

    Cette partie n’est pas dans le texte hébreu.

    La thèse de Sartre sur les juifs n’est qu’un aspect de sa théorie générale; nous n’existons que par les autres… »l’enfer c’est les autres ». Sur la fin de sa vie et sous l’influence de Benny Levy il a compris la spécificité du peuple juif; son existence positive et pas seulement négative.

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