Parashat Yitro, entre particularisme et universalisme

Au  premier du troisième mois qui est le mois de Sivan, après la victoire sur les Amalécites, les fils d’Israël parviennent  au pied du Mont Sinaï:

ש«וַיִּסְעוּ מֵרְפִידִים וַיָּבֹאוּ מִדְבַּר סִינַי וַיַּחֲנוּ בַּמִּדְבָּר וַיִּחַן-שָׁם יִשְׂרָאֵל נֶגֶד הָהָר» (שמות יט: ב).ש

«Partis de Refidim, ils entrèrent dans le désert de Sinaï et y campèrent, Israël y campa en face de la montagne» (Exode 19: 2).[1]

Selon Rashi, le verbe «campa»  au singulier exprime l’unité d’Israël: «[Israël campa] comme un seul homme, d’un seul cœur». La condition sine qua non du don de la Tora réside dans la conscience profonde d’Israël d’être un peuple qui, considéré dans sa dimension collective, porte en soi le Nom divin. L’on peut également interpréter le terme «là-bas», «שָׁם» /«Sham» comme le Nom de l’Eternel שֵׁם/Shem. Israël répond à sa vocation de vivre dans la profonde intimité du Nom divin afin de se soumettre à Sa Volonté.

Au second jour  (2 du mois de Sivan), l’Eternel s’adresse par la voix de Moïse à l’ensemble des femmes et des hommes du peuple d’Israël:

ש«וְעַתָּה אִם-שָׁמוֹעַ תִּשְׁמְעוּ בְּקֹלִי וּשְׁמַרְתֶּם אֶת-בְּרִיתִי וִהְיִיתֶם לִי סְגֻלָּה מִכָּל-הָעַמִּים כִּי-לִי כָּל-הָאָרֶץ. ו וְאַתֶּם תִּהְיוּ-לִי מַמְלֶכֶת כֹּהֲנִים וְגוֹי קָדוֹשׁ» (שמות יט: ה-ו).ש

«Désormais, si vous obéissez vraiment à ma voix, et si vous gardez mon Alliance, alors vous serez mon trésor entre tous les peuples! Car toute la terre est à moi,  mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation séparée» (Exode 19: 5-6).

Ce deuxième  jour est, selon la tradition hébraïque, nommé «Yom HaMéYou’has» (יוֹם הַמְּיוּחָס).

Que signifie ce terme ?

Ce jour – «Yom HaMéYou’has»  – crée «un lien», «un pont» reliant le premier jour du mois de Sivan au troisième jour où l’Eternel interdit formellement aux Hébreux de s’approcher du Mont Sinaï sous peine de mort:

ש«וְהָיוּ נְכֹנִים לַיּוֹם הַשְּׁלִישִׁי כִּי בַּיּוֹם הַשְּׁלִשִׁי יֵרֵד יְהוָה לְעֵינֵי כָל-הָעָם עַל-הַר סִינָי. יב וְהִגְבַּלְתָּ אֶת-הָעָם סָבִיב לֵאמֹר הִשָּׁמְרוּ לָכֶם עֲלוֹת בָּהָר וּנְגֹעַ בְּקָצֵהוּ כָּל-הַנֹּגֵעַ בָּהָר מוֹת יוּמָת»ש

«…afin d’être prêts pour le troisième jour; car, le troisième jour, le Seigneur descendra, à la vue du peuple entier, sur le mont Sinaï.12 Tu maintiendras le peuple tout autour, en disant: ‘Gardez-vous de gravir cette montagne et même d’en toucher le pied, quiconque toucherait à la montagne serait mis à mort» (Exode 19: 11-12)

La seconde signification du terme «יִחוּס/ Yi’hous» renvoie à l’«arbre généalogique» d’Israël, à la racine même de son identité particulariste. Lorsque les Nations se liguent à l’encontre d’Israël, choisi comme premier-né par l’Eternel, ce Dernier requiert de celles-ci d’apporter leur arbre généalogique:

ש«הָבוּ לַיהוָה מִשְׁפְּחוֹת עַמִּים הָבוּ לַיהוָה כָּבוֹד וָעֹז» (תהלים צו: ז).ש

«Apportez à l’Eternel, Familles des peuples, apportez gloire et puissance!» (Psaumes 96: 7).

Cette gloire et cette puissance, l’expression de l’acceptation des Dix Paroles par Israël, constituent l’identité profonde du peuple de l’Eternel inscrite sur son arbre généalogique:

ש«וַיִּקַּח סֵפֶר הַבְּרִית וַיִּקְרָא בְּאָזְנֵי הָעָם וַיֹּאמְרוּ, כֹּל אֲשֶׁר-דִּבֶּר יְהוָה נַעֲשֶׂה וְנִשְׁמָע» (שמות כב: ז).ש

«Et il prit le livre de l’Alliance, dont il fit entendre la lecture au peuple et ils dirent: Tout ce qu’a prononcé l’Éternel, nous ferons et obéirons» (Exode 24: 7).

Cette séparation d’Israël des Nations signifie-t-elle pour autant que la vocation promise par l’Eternel au peuple d’Israël n’est que particulière?

Israël se doit, il en va de sa responsabilité, de révéler au monde le programme de sa vocation singulière, à savoir être un royaume de prêtres et une nation à part. Ainsi le grand  commentateur italien Ovadia Sforno (1470- 1550), se fondant sur Exode 19: 6,  explique que l’élection d’Israël, loin d’être discriminatoire envers les Nations, a pour dessein d’enseigner à l’ensemble du genre humain à «invoquer le Nom de l’Eternel» (Tsefania 3: 9) afin de Le servir dans l’union. L’unité d’Israël, reflet de l’Unité divine, vise à montrer l’exemple aux Nations, de la voie de l’union nécessaire à l’instauration d’un monde meilleur.

L’interprétation de Sforno s’accorde parfaitement  à la forme grammaticale des Dix Paroles. En effet, ces Dix Paroles, inscrites sous la forme de lois apodictiques,  se caractérisent par leur caractère universel. Autrement dit, ces lois sont applicables en tous lieux et en tous temps[2].  Comment les  Nations  peuvent-elles continuer d’accuser Israël d’être l’élu de l’Eternel?! Ne devraient-elles donc point faire preuve de gratitude envers ce peuple novateur qui  a accepté d’ouvrir la marche de l’Histoire en appelant chaque être humain à faire face à sa propre responsabilité personnelle: «Tu ne commettras pas d’assassinat».  Au procès de Nuremberg, nombreux seront les membres du parti national-socialiste qui, sur les bancs des accusés, tenteront lâchement de nier leur part de responsabilité dans les crimes perpétrés à l’encontre des Juifs. Non! Ils auront à répondre de leurs  actes devant la justice des hommes:

ש«בְּעֵבֶר הַיַּרְדֵּן בְּאֶרֶץ מוֹאָב הוֹאִיל מֹשֶׁה בֵּאֵר אֶת-הַתּוֹרָה הַזֹּאת לֵאמֹר» (דברים א: ה)ש

«En deçà du Jourdain, dans le pays de Moab, Moïse se mit en devoir d’expliquer cette Tora…» (Deut. 1: 5)

Selon le commentaire de Rashi, le Prophète Moïse aurait exposé et expliqué la Tora en soixante-dix langues. La théophanie, l’événement majeur dans l’histoire d’Israël survenu au Mont Sinaï, au-delà de sa dimension strictement nationale, renferme un projet universel. La séparation d’Israël des Familles de la Terre, loin d’établir une quelconque discrimination, vise à les préparer à accomplir la mission qui leur est dévolue, à savoir pratiquer la justice fondée sur le Droit et l’Amour (Gen. 18: 19).

Israël, la semence, le petit reste de l’Eternel, est le germe de toute l’Humanité!

[1] Parashat Yitro, Exode 18: 1- 20: 22

[2] Le texte des Dix Paroles fait mention du Yiktol (Inaccompli) et de l’infinitif absolu (זָכוֹר אֶת-יוֹם הַשַּׁבָּת לְקַדְּשׁוֹ). L’impératif  זְכוֹר/Zekhor,  l’impératif négatif Al/אַל et le jussif, caractéristiques de la loi casuistique, limitée à un lieu et à temps précis, sont totalement absents).

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

,Avec toutes mes amitiés

Haïm Ouizemann

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1 Response to Parashat Yitro, entre particularisme et universalisme

  1. Cathou dit :

    Camper: c’est se regrouper, ensemble aussi différents que l’on soit. un arrêt pour se reposer, ou dans l’attente de qq chose (camp du voyageur, de la caravane, camp d’une armée….)
    le mot camper est sans doute en effet la meilleure traduction: les hébreux sont partis d’Égypte et ils ne sont pas arrivés là où ils doivent arriver.
    Camper, qu’au fond on retrouve dans l’expression de « juif errant » nous indique bien que si la terre, le pays est important, la connaissance et la compréhension du divin peut se faire n’importe où, dans n’importe quelle condition. N’étant physiquement que de passage sur cette terre, si nous avons besoin de nous retrouver seul face à nous même, seuls et ensemble dans un même groupe pour nous retrouver, nous reconstruire… L’humain n’est pas appelé à vivre seul, en autarcie sur son coin de terre.

    Universalisme: ce qui est commun à tous les humain
    Particularisme: propre à chacun
    Quand je dis: je suis un humain, habitant cette terre, buvant, mangeant et le Divin comme compagnon de route, comme une lumière me guidant, je m’ ancre dans l’Universalisme.
    Quand je dis: je suis une femme, habitant en France, buvant de l’eau, mangeant du porc et priant Jésus d’éclairer mon chemin: je m’ancre dans le Particularisme.
    Ces 2 mots s’opposent et pourtant ils sont le propre du Vivant.
    L’humain a, partout sur cette Terre, les mêmes besoins. Physique: eau, nourriture, toit, santé … Psychique: amour, compassion, spiritualité, donc recherche de lui-même dans le divin.

    Cela signifie t’il que nous sommes tous des clones, devant consommer la même nourriture, la même eau et reconnaître le même Dieu??? là ce n’est plus du Particularisme, mais de l’Uniformisation de nos besoins. Uniformiser nos besoins apporterait il la Paix, comme certains le prétendent???? et bien NON!!! parce que nous perdrions tout ce qui fait notre richesse infinie humaine.

    Le Particularisme c’est ce que je suis, au quotidien. Moi, femme, française, catholique, avec ma culture et mes traditions françaises… je peux voyager partout dans le monde, baragouinant plus ou moins toutes les langues, je peux m’adapter à toutes les traditions… pas celle de manger des yeux de singes, donc mon adaptation a ses limites, donc au fond je resterai toujours une Femme Française, connaissant la liberté de penser, de m’exprimer, et la connaissance de l’Autre, la connaissance du Divin Autre, passera toujours par ma propre connaissance, personnelle.
    C’est là où l’Universalisme entre en scène… je pourrai être tentée de me trouver supérieure à d’autres, je pourrai être tentée de penser que « mon » Jésus, fils de Dieu est, seul, la Vérité absolue, je pourrai être tentée de penser bien des choses rendant l’Autre inférieur à moi…
    Mais si, aussitôt, ma pensée me dit: je suis un humain, habitant cette terre, reconnaissant le divin comme compagnon de route…. Il me devient impossible de mépriser l’Autre, qui est aussi, très exactement comme moi: un humain, habitant la même terre, sous le même ciel, éclairé du même soleil, de la même lune, orchestré par le même Dieu. Certes les différences sont là: physiques et spirituelles, je ne peux les nier… mais aussitôt les similitudes apparaissent.
    S’il est difficile de se retrouver, de se comprendre dans nos différences qui sont nos richesses, notre particularisme, Il devient très facile de se retrouver frère, sœur devant ce qui nous est commun, donc universel.

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