Parashat Mishpatim, Ecoute la Liberté!

egypt-exodus-2L’Eternel, après le don des Dix Paroles, s’adresse par la voix de Moïse à Israël afin de lui enseigner les lois qu’il devra pratiquer (Lois d’ordre casuistique):

ש«וְאִם-אָמֹר יֹאמַר, הָעֶבֶד אָהַבְתִּי אֶת-אֲדֹנִי אֶת-אִשְׁתִּי וְאֶת-בָּנָי לֹא אֵצֵא חָפְשִׁי. וְהִגִּישׁוֹ אֲדֹנָיו אֶל-הָאֱלֹהִים וְהִגִּישׁוֹ אֶל-הַדֶּלֶת אוֹ אֶל-הַמְּזוּזָה וְרָצַע אֲדֹנָיו אֶת-אָזְנוֹ בַּמַּרְצֵעַ וַעֲבָדוֹ לְעֹלָם» (שמות כא: ה-ו).ש

«Que si l’esclave dit: « J’aime mon maître, ma femme et mes enfants, je ne veux pas être affranchi », 6 son maître l’amènera par-devant le tribunal, on le placera près d’une porte ou d’un poteau; et son maître lui percera l’oreille avec un poinçon et il le servira indéfiniment» (Ex. 21: 5-6)[1]

Ce refus délibéré de Liberté venant de la part de l’esclave semble motivé par l’amour des siens, de ses enfants et de son épouse (Ex. 21: 4-5). Or, l’esclave en voie d’émancipation  sera contraint à subir l’humiliante cérémonie publique du perçage de l’oreille.  Pourquoi faire subir à cet homme une telle humiliation?  Que revêt ce perçage de l’oreille aux yeux d’Israël?

La première Parole qu’entendent les Hébreux, après la Sortie d’Egypte, est:

ש«אָנֹכִי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ אֲשֶׁר הוֹצֵאתִיךָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם מִבֵּית עֲבָדִים» (שמות כ: ב).ש

«Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclavage». (Ex. 20: 2)

L’homme doit prendre conscience qu’il ne peut en aucune manière soumettre son intégrité morale et sa propre volonté à celle de son prochain. Aucune raison ne saurait entraver l’expression du Principe fondamental de Liberté. La liberté constitue un engagement par lequel s’exprime pleinement la responsabilité personnelle de chaque être. Comment l’esclave qui fut asservi durant de nombreuses années chez son maître, peut-il refuser une telle Liberté?

La seconde Parole retentit comme un appel à l’homme de ne se soumettre en aucune façon à nulle autre volonté que celle de l’Eternel.

ש«לֹא-יִהְיֶה לְךָ אֱלֹהִים אֲחֵרִים עַל-פָּנָי» (שמות כ: ב).ש

«Tu n’auras point d’autre dieu que moi» (Ex. 20: 2)

Les Sages d’Israël enseignent : «Celui dont l’oreille entendit: ‘car les fils d’Israël m’appartiennent [à l’Eternel] comme serviteurs’ (Lev. 25: 55) et qui s’en est allé acquérir un maître pour lui-même subira le perçage de son oreille…» (Talmud de Babylone, Traité Kidouchin, 22, 2)).

L’esclave doit être présenté devant la porte DeLeT דֶּלֶת dont la racine (D.L.I) renvoie d’une part au substantif DaL/דַּל, («démuni») et d’autre part à l’expression de gratitude envers le Maître du monde, la Source exclusive de Liberté:

ש«אֲרוֹמִמְךָ יְהוָה כִּי דִלִּיתָנִי וְלֹא-שִׂמַּחְתָּ אֹיְבַי לִי» (תהלים ל: ב).ש

«Je t’exalterai, Seigneur, car tu m’as relevé; tu n’as pas réjoui mes ennemis à mes dépens» (Ps. 30: 2).

Le choix de la porte est significatif et ne relève point du hasard: c’est l’éventualité de voir la porte de s’ouvrir sur l’inconnu qui fait peur, cette Liberté si chère pour l’Eternel. Ou bien, elle restera fermée sur le présent familier et rassurant.

Le signifiant de la Parole- «Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclavage» (Ex. 20: 2)- est conditionné et valorisé par l’Ecoute intérieure, l’Entendement de celui qui reçoit. Autrement dit, l’absence d’écoute conduit à la négation de Parole. La signification de la Parole, sa portée programmatique contenue en elle découle de l’intérêt d’une écoute pleinement consciente. Ainsi, sur le plan téléologique, la Liberté est donc porteuse de Signification, l’Ecoute dynamise, donne du sens à l’«image acoustique» [2] des deux premières Paroles de la Tora. L’Essence de cette Liberté est le fruit de la révélation du «je» – moi individuel- à travers le «JE»- Moi collectif relatif à la dimension rédemptrice du Tétragramme révélé à Moïse au buisson ardent (Exode 3, 14). Le stade spirituel ultime du processus ontogénique de l’être réside en sa faculté de rupture et d’autonomie vis-à-vis de l’ordre biologique, cyclique et déterministe de la Nature. Si l’Eternel peut bouleverser les lois de la Nature, Il laisse l’homme décider de lui-même, par lui-même et pour lui-même. Effectivement, doué du Principe de Libre-Arbitre, seul ce dernier est capable de rompre, par un acte volontaire, les chaînes de la servitude aliénant son épanouissement comme en témoigne, par ailleurs,  l’obligation de présenter l’esclave face à la Mezouzah (linteau de la porte). Les Hébreux, esclaves en Egypte, marquèrent ce linteau du sang de l’agneau pascal, d’une part en signe de rupture d’avec la tyrannie pharaonique, de l’autre, en témoignage de leur asservissement absolu à la Volonté divine. Si aucun homme n’est en droit de posséder d’esclaves, le devoir incombe à l’esclave d’œuvrer en vue de sa propre libération. Nul autre ne le fera à sa place!

ש«כִּי-עֲבָדַי הֵם אֲשֶׁר-הוֹצֵאתִי אֹתָם מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם לֹא יִמָּכְרוּ מִמְכֶּרֶת עָבֶד» (ויקרא כה: מב)

ש«Car ils sont mes serviteutrs, à moi, qui les ai fait sortir du pays d’Egypte; ils ne doivent pas être vendus à la façon des esclaves» (Lev. 25: 42)

L’on peut rapprocher le pronom personnelאָנֹכִי  (ANoKhI, «Je»), débutant les Dix Paroles, du terme ANaKh/ אֲנָךsignifiant «fil à niveau» (Amos 7: 7), outil nécessaire pour vérifier et corriger l’horizontalité architecturale de murs. Autrement dit, le «JE» (le Nom divin), la Source de l’édification d’Israël («je», le serviteur de l’Eternel (Lev. 25: 55), dans son rapport horizontal avec l’autre, constitue le fondement éthique du tissu social:

«Lors de la rencontre au buisson ardent au chapitre III du livre de l’Exode, Dieu se révèle à Moïse ainsi: «Je suis (אָנֹכִי  Anokhi) le Dieu de ton père…» (Ex. 3, 6). Moïse répond : «Qui suis-je (מִי אָנֹכִי Mi Anokhi) pour aborder Pharaon et pour faire sortir les enfants d’Israël de l’Egypte » (Ex. 3: 11). Mais on pourrait lire le «Mi Anokhi» comme «Qui [est] Je?». D’autant plus que la suite du verset parle de la sortie d’Egypte, et que l’on sait que c’est YHWH (le Tétragramme prononcé dans la liturgie Adonaï) qui fait sortir le peuple d’Israël de l’Egypte. Ce qu’énonce le premier des Dix Commandements: «Je (Anokhi) [suis] YHWH ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte… ». Ainsi la capacité de dire: «Je» est transmise par Dieu à Moïse comme possibilité de sortir de l’esclavage»[3].

Les deux grands Principes garants de l’intégrité de ce tissu social déchiré par le tyran (ARiTs/עָרִיץ ( sont la Parole et l’Ecoute. Ainsi, notons que la racine verbale R. Ts. ‘ (percer l’oreille/ ר.צ.ע.) forme l’anagramme de Ts. R. ‘ (צ.ר.ע.) renvoyant au fléau de la lèpre frappant le médisant. Le parallélisme antinomique entre la  cérémonie de purification du lépreux et celle de l’esclave est, à ce propos, éloquent:

 ש«וְהֶעֱמִיד הַכֹּהֵן הַמְטַהֵר אֵת הָאִישׁ הַמִּטַּהֵר וְאֹתָם: לִפְנֵי יְהוָה פֶּתַח אֹהֶל מוֹעֵד» (ויקרא יד: יא).ש

«Le prêtre purificateur présentera l’homme qui se purifie, ainsi que ces objets, devant le Seigneur, à l’entrée de la Tente d’assignation» (Lev. 14: 11).

ש«וְלָקַח הַכֹּהֵן מִדַּם הָאָשָׁם וְנָתַן הַכֹּהֵן עַל-תְּנוּךְ אֹזֶן הַמִּטַּהֵר הַיְמָנִית וְעַל-בֹּהֶן יָדוֹ הַיְמָנִית וְעַל-בֹּהֶן רַגְלוֹ הַיְמָנִית» (ויקרא יד: יד).ש

«Le prêtre  prendra du sang de ce délictif, et il en mettra sur le lobe de l’oreille droite de celui qui se purifie» (Lev. 14: 14).

Israël a pour vocation de réconcilier la Parole à l’Ecoute, l’injonction divine à son obéissance:

ש«וְעַתָּה יִשְׂרָאֵל שְׁמַע אֶל-הַחֻקִּים וְאֶל-הַמִּשְׁפָּטִים אֲשֶׁר אָנֹכִי מְלַמֵּד אֶתְכֶם לַעֲשׂוֹת לְמַעַן תִּחְיוּ וּבָאתֶם וִירִשְׁתֶּם אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר יְהוָה אֱלֹהֵי אֲבֹתֵיכֶם נֹתֵן לָכֶם» (דברים ד: א).ש

«Maintenant donc, ô Israël! Ecoute les lois et les règles que je t’enseigne pour les pratiquer, afin que vous viviez et que vous arriviez à posséder le pays que l’Éternel, Dieu de vos pères, vous donne» (Deut. 4: 1)

 

[1] Parashat Mishpatim Exode 21: 1- 24: 18

[2] Ce sont les termes du père de la linguistique moderne, Ferdinand de Saussure que nous retrouvons dans le verset: «וְכָל-הָעָם רֹאִים אֶת-הַקּוֹלֹת»  –  «Or, tout le peuple vit les voix» (Exode 20: 14).

[3] Monique Lise Cohen, «Les Juifs ont-ils du cœur? Une intime extériorité », Editions Orizons p. 128-129, Paris 2016.

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

,Avec toutes mes amitiés

Haïm Ouizemann

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2 Responses to Parashat Mishpatim, Ecoute la Liberté!

  1. Cathou dit :

    Combien de gens méprisent ces écrits fondamentaux, qui, contrairement à ce qu’on peut dire, n’enchaînent pas à une croyance néfaste… mais au contraire, entraînent sur le chemin de la Liberté.
    peut-être, pour moi: Voir la Liberté: avant toute chose il faut voir, on ne pas pas prendre un chemin dont on l’ignore l’existence. L’esclave, avant d’avoir peur de la liberté, peut tout simplement ignorer qu’un tel chemin existe pour lui. Il y a déjà une première perception d’un choix, d’un changement possible.
    Mais peut-être faut-il d’abord écouter, entendre avant de voir??? Possible cheminement.

    Écoute la Liberté: accueillir favorablement l’idée de la Liberté.
    Entendre la Liberté: tendre vers la Liberté.
    Il est donc normal que le symbole physique de la Liberté commence par l’oreille. Je n’avais jamais vraiment pensé à cette symbolique.

    Oui le propre de l’humain est de se libérer. Je rappelle que celui qui fait ce qu’il veut, comme il veut, quand il veut, au détriment des autres et de lui-même est un « humain indigène », pas un humain libre ». Pour devenir libre l’humain doit sortir de sa condition d’esclave conditionnée par ses désirs, ses envies, ses besoins impérieux.

    Dieu ne rend pas l’humain esclave de sa foi, Dieu libère l’humain pour qu’il puisse mieux vivre sa foi et marcher à coté du divin. Par contre l’humain se rend bien souvent esclave d’un Dieu qu’il ne cherche pas à comprendre, à connaître, à écouter.

  2. Cathou dit :

    Oui l’humain a cette particularité: avoir le Libre- Arbitre. et ça, depuis sa création. C’est ce que nous explique (entre autres choses) le Jardin d’Eden. « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de cet arbre(connaissance du bonheur et du malheur) car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir ». Si ma traduction est bonne l’interdit n’est pas formel… Dieu dès la création donne le libre choix à l’humain (du jour où tu en mangeras).
    Mais Dieu dit aussi par ce qq mots: à partir du moment où l’humain a fait son choix il devra en assumer les conséquences…
    L’esclavage a le prix de la soumission à un maître.
    La Liberté a un prix: accepter la responsabilité de ses actes et les assumer…. Mais Dieu ne laisse pas l’humain seul, à tout moment l’humain, s’il ne peut jamais revenir en arrière, peut avancer, libre, avec Dieu.
    et lorsqu’on écoute la Liberté on choisit un chemin exigeant, on ne choisit pas la facilité. Seul on l’est, et c’est pour ça que Dieu est là, pour nous soutenir sur ce chemin.

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