Parashat Ki Tissa, Tolérance, Liberté ou l’Eclatement de la Parole

En cette Parasha relatant l’épisode de l’édification du veau d’or par les Hébreux, le Prophète Moïse décide de sa propre initiative -sans même avoir pris à cœur d’en référer à l’Eternel- de briser les Tables de l’Alliance, l’infini Joyau donné au Mont Sinaï:

ש«וַיְהִי כַּאֲשֶׁר קָרַב אֶל-הַמַּחֲנֶה וַיַּרְא אֶת-הָעֵגֶל וּמְחֹלֹת וַיִּחַר-אַף מֹשֶׁה וַיַּשְׁלֵךְ מִיָּדָו אֶת-הַלֻּחֹת וַיְשַׁבֵּר אֹתָם תַּחַת הָהָר» (שמות לב: יט).ש

«Or, comme il approchait du camp, il aperçut le veau et les danses. Le courroux de Moïse s’alluma; il jeta de ses mains les tables et les brisa au pied de la montagne.» (Exode 32: 19)[1]

Moïse n’aurait-il point dû préalablement s’adresser à l’Eternel afin d’obtenir l’autorisation de briser les deux Tables du Témoignage et, ainsi, éviter de porter atteinte au Nom divin? Cette brisure ne constitue-t-elle donc point un crime de lèse-majesté à l’égard de l’Eternel? N’aurait-il pas été préférable pour Moïse de conserver ces Tables en leur intégrité au lieu de les «profaner»?

Or, selon l’un des plus grands Sages d’Israël, Rech Lakish, l’Eternel, loin de réprimander son Prophète Moise, l’aurait au contraire félicité pour avoir agi de la sorte:

ש«יְישַׁר כֹּחֲךָ שֶׁשִׁבַּרְתָּ» (תלמוד בבלי שבת, פז: א)ש

«Yeshar Kochekha SheShibarta! Félicitations à toi [Moïse] d’avoir brisé (Les Tables de l’Alliance)» (Shabbat 87, a)

Moïse n’est plus iconoclaste (Ex.  20: 3;  Deut. 4: 23) mais logoclaste. Il brise la Parole écrite de crainte que celle-ci, d’origine divine, ne soit idolâtrée par Israël.

L’Eternel encourage l’Homme à briser Sa propre Parole!

Comparons les deux Tables de l’Alliance, les premières avant leur éclatement et les secondes après que l’Eternel ait pardonné à Son peuple:

ש«וַיִּתֵּן אֶל-מֹשֶׁה כְּכַלֹּתוֹ לְדַבֵּר אִתּוֹ בְּהַר סִינַי שְׁנֵי לֻחֹת הָעֵדֻת לֻחֹת אֶבֶן כְּתֻבִים בְּאֶצְבַּע אֱלֹהִים» (שמות לא: יח).ש

«Dieu donna à Moïse, lorsqu’il eut achevé de s’entretenir avec lui sur le mont Sinaï, les deux tables du Statut, tables de pierre, burinées par le doigt de Dieu.» (Ex. 31: 18)

ש«וַיִּפֶן וַיֵּרֶד מֹשֶׁה מִן-הָהָר וּשְׁנֵי לֻחֹת הָעֵדֻת בְּיָדוֹ לֻחֹת כְּתֻבִים מִשְּׁנֵי עֶבְרֵיהֶם מִזֶּה וּמִזֶּה הֵם כְּתֻבִים. טז וְהַלֻּחֹת מַעֲשֵׂה אֱלֹהִים הֵמָּה וְהַמִּכְתָּב מִכְתַּב אֱלֹהִים הוּא חָרוּת עַל-הַלֻּחֹת» (שמות לב: טו-טז).ש

«Moïse redescendit de la montagne, les deux tables du Statut à la main, tables écrites sur leurs deux faces, d’un côté et de l’autre.  Et ces tables étaient l’ouvrage de Seigneur; et ces caractères, gravés sur les tables, étaient des caractères divins». (Ex. 32: 15-16).

Ainsi, ces Tables de l’Alliance, d’origine totalement divine, semblent inaccessibles aux Hébreux, comme le fut le mont Sinaï, lors du Don de la Torah (Exode 19: 12-13). La matière (les Tables de pierre) et l’Esprit (l’Ecriture) des premières Tables sont tous deux divins. Moïse reçoit ces Tables de Lumière en toute passivité. Cette Parole si parfaite ne souffre en aucune manière la participation de l’homme. Elle demeure le monopole de l’Eternel, et telle elle doit être acceptée par les Hébreux.

Toutefois, les secondes Tables se caractérisent, contrairement aux premières, par l’intervention de Moïse :

ש«וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה פְּסָל-לְךָ שְׁנֵי-לֻחֹת אֲבָנִים כָּרִאשֹׁנִים וְכָתַבְתִּי עַל-הַלֻּחֹת אֶת-הַדְּבָרִים אֲשֶׁר הָיוּ עַל-הַלֻּחֹת הָרִאשֹׁנִים אֲשֶׁר שִׁבַּרְתָּ» (שמות לד: א).ש

«Le Seigneur dit à Moïse: « Taille pour toi deux tables de pierre semblables aux précédentes; et je graverai sur ces tables les paroles qui étaient sur les premières tables, que tu as brisées». (Exode 34: 1).

Or, pourquoi l’Eternel a-t-Il demandé à Moïse de «tailler pour lui» deux tables de pierre? En hébreu, l’Eternel lui dit: פְּסָל-לְךָ, terme signifie aussi bien «tailler la pierre» que «rejeter, disqualifier». L’Eternel semble lui dire donc: «puisque tu as ‘disqualifié’ mes Tables de l’Alliance, ‘taille pour toi’ d’autres Tables» (en d’autres termes: «tailles-en de meilleures pour toi»).

ש«וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה כְּתָב-לְךָ אֶת-הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה כִּי עַל-פִּי הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה כָּרַתִּי אִתְּךָ בְּרִית וְאֶת-יִשְׂרָאֵל» (שמות לד: כז).ש

«L’Éternel dit à Moïse:  » Ecris pour toi ces paroles; car c’est à ces conditions mêmes que j’ai conclu une alliance avec toi et avec Israël». (Ex. 34: 27)

ש«וַיְהִי-שָׁם עִם-יְהוָה אַרְבָּעִים יוֹם וְאַרְבָּעִים לַיְלָה לֶחֶם לֹא אָכַל וּמַיִם לֹא שָׁתָה וַיִּכְתֹּב עַל-הַלֻּחֹת אֵת דִּבְרֵי הַבְּרִית עֲשֶׂרֶת הַדְּבָרִים» (שמות לד: כח).ש

«Et il passa là avec le Seigneur quarante jours et quarante nuits, ne mangeant point de pain, ne buvant point d’eau; et il écrivit sur les tables les paroles de l’alliance, les dix commandements». (Ex. 34: 28)

Finalement, après que fût construit le veau d’or, Moise a été amené à briser l’œuvre magistrale de l’Eternel. Or, cet acte révolutionnaire et agressif va contribuer à la reconstruction intérieure d’Israël et du monde. En effet, la chute momentanée d’Israël va permettre le renouvellement de l’Alliance à Yom Kippour. Par sa participation active, Moïse façonne de nouvelles Tables de l’Alliance en y rapportant l’infinie écriture divine. L’homme reste maître de son histoire en se libérant du monopole divin sur ces Tables. Qui pourra donc s’enorgueillir  de connaître absolument l’intégrité de la Parole divine aux soixante-dix visages? Ainsi aucune caste, aucune élite spirituelle ne peut prétendre imposer sa propre lecture dogmatique si l’Eternel, Lui-même, permet l’éclatement de Sa Parole. Am Israël, le peuple d’Israël, est un briseur de la Parole. Il n’est point de Parole qui ne soit dogmatique, fermée sur elle-même. C’est la raison pour laquelle les secondes Tables, loin d’être une copie fidèle des premières, se situent à un degré spirituel plus élevé encore:

ש«אָמַר הקב »ה לְמֹשֶה: אַל תִּצְטָעֵר בַּלֻחוֹת הָרִאשׁוֹנוֹת שֶׁלֹא הָיוּ אֶלָּא י’ דִבְּרוֹת לְבַד, וּבָלֻחוֹת הַשְּׁנִיִים אֲנִי נוֹתֵן לְךָ שֶׁיְהֵא בָהֶם כַּמָּה מִדְרָשׁ וַאֲגָדוֹת, הָדָא הוּא דִּכְתִיב: (איוב יא) ‘וְיַגֶּד-לְךָ, תַּעֲלֻמוֹת חָכְמָה כִּי-כִפְלַיִם לְתוּשִׁיָּה’» (שמו »ר מו: א).ש

«Le Saint Béni Soit-Il dit à Moïse: ne regrette point d’avoir brisé les premières Tables où ne se trouvaient que les Dix Paroles, alors que dans les seconde Tables, Je te donne d’y trouver des Midrashim[2] et des histoires à contenu éthique, ainsi qu’il est écrit: ‘Il te révélerait les mystères de la sagesse, car la vérité renferme un double aspect’ (Job 11: 6) (Shemot Rabba 46, 1).

ש«אָמַר רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בֶּן לֵוִי… ‘וְהַלֻּחֹת מַעֲשֵׂה אֱלֹהִים הֵמָּה וְהַמִּכְתָּב מִכְתַּב אֱלֹהִים הוּא חָרוּת עַל הַלֻּחֹת’ (שמות לב: ו), אַל תִּקְרָא חָרוּת אֶלָּא חֵרוּת, שֶׁאֵין לְךָ בֶּן חוֹרִין אֶלָּא מִי שֶׁעוֹסֵק בְּתַלְמוּד תּוֹרָה.» (פרקי אבות ו: ב).ש

«Rabbi Yehoshoua fils de Levi enseigne… ‘les Tables sont l’œuvre du Seigneur  et l’Ecriture celle du Seigneur gravée [חָרוּת / HaROuT] sur les Tables; Ne lis point  « gravée » [HaROuT] mais « Liberté » [ HeROuT] car il n’est d’homme libre que celui qui s’investit sans cesse dans l’étude de la Tora» (Maximes des Pères  6: 2 ).

L’épisode du veau d’or qui aurait pu s’achever sur la disparition totale d’Israël s’avère être un évènement fondateur et rédempteur pour le peuple hébreu qui, lors de son retour au Pays, intériorise la Parole divine.

ש«כִּי זֹאת הַבְּרִית אֲשֶׁר אֶכְרֹת אֶת-בֵּית יִשְׂרָאֵל אַחֲרֵי הַיָּמִים הָהֵם נְאֻם-יְהוָה נָתַתִּי אֶת-תּוֹרָתִי בְּקִרְבָּם וְעַל-לִבָּם אֶכְתְּבֶנָּה וְהָיִיתִי לָהֶם לֵאלֹהִים וְהֵמָּה יִהְיוּ-לִי לְעָם. וְלֹא יְלַמְּדוּ עוֹד, אִישׁ אֶת-רֵעֵהוּ וְאִישׁ אֶת-אָחִיו לֵאמֹר דְּעוּ אֶת-יְהוָה כִּי-כוּלָּם יֵדְעוּ אוֹתִי לְמִקְּטַנָּם וְעַד-גְּדוֹלָם נְאֻם-יְהוָה כִּי אֶסְלַח לַעֲו‍ֹנָם וּלְחַטָּאתָם לֹא אֶזְכָּר-עוֹד» (ירמיהו לא: לב-לג).ש

«Mais voici quelle Alliance je conclurai avec la maison d’Israël, au terme de cette époque, dit l’Eternel: Je ferai pénétrer ma Tora en eux, c’est dans leur cœur que je l’inscrirai; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. 33 Et ils n’auront plus besoin ni les uns ni les autres de s’instruire mutuellement en disant: « Reconnaissez l’Eternel! » Car tous, ils me connaîtront, du plus petit au plus grand, dit l’Eternel, quand j’aurai pardonné leurs fautes et effacé jusqu’au souvenir de leurs péchés». (Jérémie 31: 32-33)

ש«קָשְׁרֵם עַל-אֶצְבְּעֹתֶיךָ כָּתְבֵם עַל-לוּחַ לִבֶּךָ»ש

«Attache-les à tes doigts, inscris-les sur les tablettes de ton cœur» (Proverbes 7: 3).

La conservation des débris des Tables de l’Alliance au sein de l’Arche du Témoignage –et non leur disparition- rappelle que la progression des fils d’Israël s’inscrit dans un processus de brisures successives conduisant à la naissance du peuple d’Israël:

ש«וַיְדַבֵּר מֹשֶׁה וְהַכֹּהֲנִים הַלְוִיִּם אֶל כָּל-יִשְׂרָאֵל לֵאמֹר הַסְכֵּת וּשְׁמַע יִשְׂרָאֵל הַיּוֹם הַזֶּה נִהְיֵיתָ לְעָם לַיהוָה אֱלֹהֶיךָ» (דברים כז: ט).ש

«Moïse, assisté des prêtres (Cohanim) descendants de Lévi, parla ainsi à tout Israël: « Fais silence et écoute, ô Israël! En ce jour, tu es devenu le peuple de l’Éternel, ton Seigneur». (Deut. 27: 9)

[1]Parashat Ki Tissa, Exode 30: 11- 34: 35

[2] Méthode exégétique qui, suscitant le questionnement, se caractérise par une infinie lecture du TaNaKh. L’anagramme du terme «DaVaR, parole» est «RaViD- collier» qui est constitué d’une multitude de perles et de pierres précieuses enfilées les unes auprès des autres.

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

,Avec toutes mes amitiés

Haïm Ouizemann

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4 Responses to Parashat Ki Tissa, Tolérance, Liberté ou l’Eclatement de la Parole

  1. Nessim dit :

    Bonjour Haim. Pouvez-vous S.V.P me dire pourquoi dans וידבר il n’y a pas de daguesh dans le Yod? Car après le ו ההפוך il devrait y en avoir un. De même pour ויכולו השמים ויכל אלוקים Merci de votre concours. Kol Touv. Nessim.

    נשלח מה-iPhone שלי

  2. cathou dit :

    Oui, je crois que la Parole Divine est totalement inaccessible aux humains.
    Dieu est là, toujours pour celui, ceux qui le cherchent.
    Non seulement on ne le voit pas, on ne l’entend pas, Parce que TOUT, autour de nous est Dieu: Un, mais Multitude.
    Personne ne peut s’approprier Dieu. Dieu est le même pour chacun de nous, mais NOUS, nous avons une multitude de possibilités pour le rencontrer, l’écouter.
    Dieu n’appartient pas à Israël, Dieu n’appartient pas aux Juifs….. Dieu appartient à Tous, à toute l’humanité. On dit d’ailleurs le Dieu des Juifs, Le Dieu des Chrétiens, le Dieu des Hindous. Il s’agit bien du même Dieu, mais chacun doit écrire son histoire vers le Divin.
    L’humain ne peut pas absorber passivement Dieu, ça ne servirait à rien qu’à faire de nous des clones passifs et esclaves du Divin, ou de celui se disant bras droit, ou représentant de Dieu.
    L’humain doit vivre pleinement et librement sa recherche du Divin, quelque soit le chemin qu’il choisisse.
    L’humain écrit le Divin, mais il n’est JAMAIS le bras de Dieu.
    Il est à remarquer que Moïse n’est pas l’homme représentant Dieu. Dieu se présente seul aux humains, sans intermédiaires.

    Il est d’ailleurs à noter dans les Évangiles chrétiens que Jésus ne se présente jamais comme Dieu. Sur la croix: « Père, pourquoi m’as tu abandonné? »

    .

  3. cathou dit :

    Oui parce que la Parole Divine est intérieure. Les écrits sont des témoins, seulement des témoins, voir des supports de transmission… qui ne servent à rien si on ne les étudie pas, jour après jour, mots après mots. si on ne fait pas sien, au plus profond de soi du chemin choisi vers Dieu.
    Dieu c’est tout ce qui nous entoure, et c’est la partie la plus intime en nous: notre cœur.

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