Parashat VaYkra, L’Eternel en quête de l’Homme

Abraham Joshua Heschel, Un maître à penser, maître pour agir

Abraham Joshua Heschel, Un maître à penser, maître pour agir

«Toute l’histoire humaine telle que la décrit la Bible peut être résumée en une phrase: Dieu est en quête de l’homme… Quand Adam et Eve se dissimulèrent à sa Présence, le Seigneur appela : Où es-tu? (Gen. 3: 9)… Cet appel retentit sans cesse ni trêve. C’est le faible écho d’une faible voix, jamais exprimée en mots, jamais traduit en catégories de l’entendement, ineffable et mystérieux, aussi ineffable et mystérieux que la gloire qui emplit le monde entier». Ce texte remarquable rédigé par Avraham Yehoshoua Heschel, (1907-1972), l’un des plus grands penseurs juifs du XXe  siècle, ne cesse d’interpeller notre conscience.

Dans son œuvre  magistrale  «Dieu en quête de l’homme» (« Man’s Quest for God »), Avraham Yehoshoua Heschel, prophète des temps modernes engagé en faveur des droits civiques aux côtés du pasteur Martin Luther King, soutient la thèse que l’Eternel a autant besoin de l’homme que l’homme de l’Eternel. . C’est la raison pour laquelle le Seigneur décide d’appeler, ou plutôt interpeller, ADaM, le paradigme primordial du genre humain, alors que celui-ci vient d’enfreindre l’injonction de ne point consommer de l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal:

ש«וַיִּקְרָא יְהוָה אֱלֹהִים אֶל-הָאָדָם וַיֹּאמֶר לוֹ אַיֶּכָּה» (בראשית ג: ט).ש

«L’Éternel-Dieu interpella l’homme, et lui dit: « Où [en] es-tu?» (Gen. 3: 9)

«Où en es-tu avec ta propre conscience?»

Après l’assassinat de Hevel (Abel) par son frère Caïn, c’est au tour de la terre (ADaMaH) d’interpeller l’Eternel:

ש«וַיֹּאמֶר מֶה עָשִׂיתָ קוֹל דְּמֵי אָחִיךָ צֹעֲקִים אֵלַי מִן-הָאֲדָמָה» (בראשית ד: י).ש

«Le Seigneur dit: « Qu’as-tu fait! Le cri des sangs de ton frère s’élèvent, jusqu’à moi, de la terre». (Gen. 4: 10)

«Les sangs» représentent toutes les générations qui, assassinées et arrachées à leur Source de Vie, ne verront jamais le jour. Assassiner un homme relève donc d’une volonté délibérée de détruire toute sa descendance, et entraîne le déclin du niveau moral l’humanité entière[1].

L’Eternel, interpellé par Ses créatures souffrant la cruauté, ne peut en aucune manière demeurer indiffèrent! L’Eternel est-il, toutefois, en mesure de réparer la Brisure originelle? Non, le Tout-Puissant se doit de revenir vers Ses créatures, qui, elles seules, détiennent le pouvoir de changer le monde. Ainsi, l’épisode du buisson ardent révèle la promptitude avec laquelle Moïse répond à l’appel historique: «הִנֵּנִי, Hinneni» (Exode 3: 4) («Me voici», signifiant: «je me présente ici comme totalement dévoué à Ton Appel»).

ש«וַיַּרְא יְהוָה כִּי סָר לִרְאוֹת וַיִּקְרָא אֵלָיו אֱלֹהִים מִתּוֹךְ הַסְּנֶה וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה מֹשֶׁה וַיֹּאמֶר הִנֵּנִי» (שמות ג: ד).ש

«L’Éternel vit qu’il s’approchait pour regarder; alors Dieu l’appela du sein du buisson, disant: « Moïse! Moïse! » Et il répondit: « Me voici. »» (Ex. 3: 4)

L’Eternel réitère son appel à Moïse depuis la Tente du Rendez-Vous:

ש«וַיִּקְרָא אֶל-מֹשֶׁה וַיְדַבֵּר יְהוָה אֵלָיו מֵאֹהֶל מוֹעֵד לֵאמֹר» (ויקרא א: א).ש

«L’Éternel appela Moïse et lui parla de la Tente d’assignation, en ces termes» (Lev. 1: 1)[2]

Le retour vers la sphère suprême du Divin s’exprime essentiellement par l’attachement de l’homme à l’Eternel:

ש«וַאֲנִי קִרְבַת אֱלֹהִים לִי-טוֹב שַׁתִּי בַּאדֹנָי יְהוִה מַחְסִי לְסַפֵּר כָּל-מַלְאֲכוֹתֶיךָ» (תהלים עג: כח).ש

«Pour moi, la proximité avec le Seigneur fait mon bonheur; j’ai mis ma confiance dans le Seigneur l’Eternel, [prêt] à proclamer toutes tes œuvres» (Ps. 73: 28).

L’homme doit-il, pour réparer la cassure, la faille cosmique, offrir des korbanot (sacrifices de rapprochement) à l’Eternel?

ש«וְקֶרֶב אִישׁ וְלֵב עָמֹק» (תהלים סד: ז).ש

«L’être intime de l’homme, son cœur, est insondable… » (Psaumes 64: 7)

L’Eternel n’aspire en rien aux sacrifices d’animaux et de végétaux qui, tous créés par Lui, ne constituent que des succédanés qui, pour avoir répondu à la nécessité du moment, ne peuvent être que temporaires:

ש«וַיֹּאמֶר שְׁמוּאֵל הַחֵפֶץ לַיהוָה בְּעֹלוֹת וּזְבָחִים כִּשְׁמֹעַ בְּקוֹל יְהוָה: הִנֵּה שְׁמֹעַ מִזֶּבַח טוֹב לְהַקְשִׁיב מֵחֵלֶב אֵילִים» (שמואל א, טו: כב).ש

«Samuel répondit « Des holocaustes, des sacrifices ont-ils autant de prix aux yeux de l’Eternel que l’obéissance à la voix divine? Ah! L’obéissance vaut mieux qu’un sacrifice, et la soumission que la graisse des béliers!» (I Sam. 15: 22).

Le véritable sacrifice- littéralement «rapprochement intime (Gen. 41: 21) est celui de l’abnégation de l’homme face à l’accomplissement de sa vocation historique. Rashi enseigne que, dès lors que le texte biblique fait mention de l’Appel de l’Eternel adressé à Moïse, cela témoigne de l’ «affection» («Hibah») que lui manifeste le Créateur: «Toutes les fois que Hachem s’est adressé à Moise en lui « parlant », en lui « disant » et en lui « ordonnant », il a commencé par « l’appeler », expression d’affection» (Yoma 4: b).

L’Eternel suscite l’éveil de la conscience de l’homme.

Le terme hébraïque « מִקְרֵא MiKRaH» (Néhémie 8: 8; Daniel 5: 16), dont la racine ק.ר.א. signifie aussi bien «Ecriture» que «Lecture» et «Appel» au sens de «Con-vocation»: c’est répondre à une vocation commune où, dans un esprit harmonieux, l’homme et l’Eternel collaborent à l’édification d’un monde meilleur. Les fêtes et temps hébraïques sont également dénommés «מִקְרָאֵי קֹדֶשׁ ; MiKRaeY KoDeSh» (Lev. 23:  2; 4; 37), «Convocations de sainteté (de séparation)». Ce n’est donc point seulement l’Eternel qui s’exprime, «l’Ecriture» (la Parole) contraignant l’homme à conserver le silence, mais aussi l’homme, qui, choisi par le Divin, doit se présenter face à l’Eternel, son Créateur et son Salvateur:

ש«שְׁמַע אֵלַי יַעֲקֹב וְיִשְׂרָאֵל מְקֹרָאִי אֲנִי-הוּא אֲנִי רִאשׁוֹן אַף אֲנִי אַחֲרוֹן» (ישעיהו מח: יב).ש

«Ecoute-moi, Jacob, et toi Israël, mon élu [littéralement: ‘appelé par Moi’]! Je suis toujours le même, je suis le Premier comme je suis le Dernier» (Isaïe 48: 12).

C’est à partir de cet attachement au Divin et de notre aptitude à répondre à l’Appel divin que se forge l’identité profonde d’Israël. Israël restitue, alors,  à l’homme le visage véritable de celui qui, créé à l’image de l’Eternel, «se cachera וַיִּתְחַבֵּא» après la faute (Genèse 3: 8).

Le peuple d’Israël,  le moindre parmi les Familles de la Terre, n’en est pas moins demeuré une grande nation comme en témoignent  son histoire et sa vitalité permanente. Israël, répondant à l’Appel de sa vocation historique, va, contre vents et marées,  propager la lumière divine à travers l’univers:

ש«שִׁמְעוּ אִיִּים אֵלַי וְהַקְשִׁיבוּ לְאֻמִּים מֵרָחוֹק יְהוָה מִבֶּטֶן קְרָאָנִי מִמְּעֵי אִמִּי הִזְכִּיר שְׁמִי» (ישעיהו מט: א).ש

«Iles, écoutez-moi, et vous, peuples des contrées lointaines, soyez attentifs! L’Eternel m’a désigné dès le berceau; il a énoncé mon nom dès le sein de ma mère». (Isaïe 49: 1)

Quelle est l’essence de cette vocation?

Le dessein d’Israël, en répondant fidèlement à l’Appel divin, vise à préserver et conserver l’identité propre de l’homme créé à l’image de l’Eternel. Ruth, la Moabite, en intégrant la famille de Boaz, va jouir d’une nouvelle identité (Ruth 4: 11), d’une nouvelle histoire et d’une nouvelle lignée, celle de Juda, l’ancêtre du Messie qui, sur l’exemple d’Avraham (Genèse 12: 8), le premier Patriarche, rendra gloire au Maître du Monde.

Cet appel, «un faible écho d’une faible voix» comme l’écrit Avraham Yehoshoua Heschel, renvoie au dialogue intime entre l’Eternel et le prophète Eliahou  (I Rois 19: 12-13) découvrant la puissance intérieure de l’Appel divin.

L’homme saura-t-il entendre cette voix: «קוֹל דְּמָמָה דַקָּה Kol Demama Daka» («un faible écho d’une faible voix») (I Rois 19: 12) face à «קוֹל דְּמֵי אָחִיךָ Kol Demei A’hikha» («La voix des sangs de ton frère») (Genèse 4: 10)?

 

[1]Voir le commentaire de Rashi et Talmud de Babylone, traité Sanhèdrin 37a

[2] Parashat VaYkra, Lévitique 1:1- 5: 26

 

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

,Avec toutes mes amitiés

Haïm Ouizemann

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2 Responses to Parashat VaYkra, L’Eternel en quête de l’Homme

  1. cathou dit :

    Je ne sais pas si Dieu, si l’Éternel a besoin de l’Humain ou si c’est l’Humain ayant tellement besoin du divin qui s’imagine son utilité auprès du divin.
    Bref je vais réfléchir sérieusement à cette question, jamais posée, même si en effet c’est bien souvent que Dieu appelle l’humain.
    Tiens au fait c’est Dieu qui parle à Jeanne d’Arc (ses voix qui lui disent de sauver la France). Il serait bon d’avoir un candidat à la présidentielle à qui Dieu a parlé. Oui enfin aujourd’hui il passerait pour fou ce candidat.

    Trêve de plaisanterie, il est certain que Divin et Humain sont étroitement liés, incorporés, assemblés, unis, en osmose. L’un ne va pas sans l’autre sans doute parce que seul l’humain a la capacité de percevoir le DIEU qui est en toutes choses, en, autour, au-dessus, au-dessous, à coté, partout;
    La brisure, ou plutôt cette succession d’épisodes qui se succèdent dans la vie humaine depuis la nuit des temps, appartient au divin: ainsi il crée toute chose appelée à se faire, se défaire, se refaire éternellement. Mais en effet le divin ne peut pas réparer, mais je pense que nous non plus, ne pouvons pas réparer parce que tout est en mouvement, rien n’est figé, tout est appelé à prendre un chemin à la fois identique et autre, toute action aussi bonne soit elle, en annonce déjà la fin … Le retour en arrière est impossible. Dieu nous explique comment vivre, comment faire face, comment avancer pour que lorsque la brisure arrive nous ne soyons pas trop démunis, que nous sachions être forts, surmonter, nous adapter.

  2. Yves Boutboul dit :

    אַיֶּכָּה Si possible revenir sur cette expression lors d’un cours.

    שַׁתִּי Je ne vois pas la racine….

    Il n’y a plus « d’erreurs techniques » ! on sent la relecture attentive.

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