Parashat Shemini, Du Sacré au Saint

Le Grand-Prêtre dans le Saint des Saints ( צילום: ציור וקסברגר)

Le Grand-Prêtre dans le Saint des Saints ( צילום: ציור וקסברגר)

Pourquoi l’Eternel décide-t-il, le jour même de l’inauguration du Mishkan, de la Tente du Rendez-Vous, de terrasser Nadav et Avihou, rendant ainsi impur par la mort ce lieu le jour même de sa consécration? Or, cet acte extrême est dû à leur comportement hors cadre:

ש«וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּתְּנוּ בָהֵן אֵשׁ וַיָּשִׂימוּ עָלֶיהָ קְטֹרֶת וַיַּקְרִיבוּ לִפְנֵי יְהוָה אֵשׁ זָרָה אֲשֶׁר לֹא צִוָּה אֹתָם» (ויקרא י: א).ש

«Les fils d’Aaron, Nadav et Avihou, prenant chacun leur encensoir, y mirent du feu, sur lequel ils jetèrent de l’encens, et apportèrent devant le Seigneur un feu étranger sans qu’il le leur eût ordonné». (Lévitique 10: 1 )[1]

Comment expliquer que l’outrepassement à l’interdit d’offrir «un feu étranger» (אֵשׁ זָרָה , Esh Zarah), connu des fils d’Aaron (Ex. 30: 9), ait pu conduire à leur tragique disparition?  Quelle signification donner à ce «feu étranger»?

Le «feu (אֵשׁ, Esh)» expression de l’enthousiasme religieux de Nadav et Avihou -אשדת] ]אֵשׁ דָּת , Esh Dat, (Deutéronome 33: 2) est «זָרָה, zarah» (étranger) parce qu’il n’est point directement commandé par l’Eternel, et, ainsi, témoigne du fait que les deux fils d’Aaron n’ont point écouté la Parole de l’Eternel, suivant l’exemple d’Adam et Eve au Gan Eden, ce qui leur a valu d’être chassés de la Présence de l’Eternel. L’adjectif féminin «zarah»  (זָרָה) rappelle le substantif «זֵר, Zer» signifiant à la fois «limite», «bordure» et «couronne» qui circonscrivent l’Arche d’Alliance, la Table des Pains de Proposition et l’Autel de l’Encens[2].

Nadav et Avihou, en offrant אֵשׁ זָרָה, un «feu étranger» auraient tenté de briser la distance infinie séparant l’homme du Divin, l’existant à l’Essence divine, de la même manière qu’Adam et Eve ont cru qu’en mangeant du fruit de l’arbre interdit, en enfreignant la limite imposée, ils pourraient devenir eux-mêmes le Divin:

ש«וִהְיִיתֶם כֵּאלֹהִים» (בראשית ג: ה).ש

«…vous serez comme le Seigneur» (Genèse 3: 5)

Or, les Sages d’Israël enseignent:

ש«הוּא מְקוֹמוֹ שֶׁל עוֹלָם וְאֵין עוֹלָמוֹ מְקוֹמוֹ» (בראשית רבה, סח: ט).ש

«L’Eternel est le Lieu du Monde mais le Monde n’est point son Lieu» (Genèse Rabbah, 68: 9).

Autrement dit, si certes le Divin se révèle dans la Nature, Il ne se confond, toutefois, nullement avec ce dernier. Toute hypothèse panthéiste est ici écartée. L’Eternel ne se confond pas à sa propre Création. Or, Nadav et Avihou, dans leur aspiration à fusionner avec le Divin, auraient commis l’erreur d’avoir sacralisé le Divin, de l’avoir fossilisé. Le professeur Armand Abécassis écrit à ce propos:

«En effet, pour le païen, le sacré c’est le divin dans le monde, lié à un objet précis, adhérant à l’espace et au temps. Cette confusion a été bien rendue par l’Ecole sociologique française (Hubert, Mauss, Durkheim) qui a confondu saint et sacré, et a fait du sacré la caractéristique de l’attitude et de la conscience religieuses. Cette analyse est vraie pour le paganisme et pour le polythéisme. En effet, il nous semble que la notion de sainteté empêche l’expérience du sacré de verser dans le paganisme. YHWH est le Saint d’Israël: c’est alors qu’il se révèle dans le monde dans un lieu et un espace précis, sans y adhérer et en en restant séparé. Le monde n’est pas le corps de Dieu… Créer signifie séparer»[3].

La révélation de l’Eternel à Moïse au buisson ardent illustre la réflexion d’Armand Abécassis: Moïse, appelé au buisson ardent, se garde en effet d’observer la flamme, dès qu’il a conscience que la Présence Divine s’y trouve. Il s’en écarte absolument:

ש«וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה אָסֻרָה-נָּא וְאֶרְאֶה אֶת-הַמַּרְאֶה הַגָּדֹל הַזֶּה מַדּוּעַ לֹא-יִבְעַר הַסְּנֶה… וַיַּסְתֵּר מֹשֶׁה פָּנָיו כִּי יָרֵא מֵהַבִּיט אֶל-הָאֱלֹהִים» (שמות ג: ג; ו).ש

«Et Moïse dit: Je veux me détourner pour voir quelle est cette grande vision, et pourquoi le buisson ne se consume point… Moïse se cacha le visage, car il craignait de regarder le Seigneur». (Exode 3: 3; 6)

Cette distance par rapport au Divin est dénommée « קֹדֶשׁ Kodesh»: «Séparation absolue».

ש«וַיָּבֹאוּ עַד גֹּרֶן נָכוֹן וַיִּשְׁלַח עֻזָּה אֶל-אֲרוֹן הָאֱלֹהִים וַיֹּאחֶז בּוֹ כִּי שָׁמְטוּ הַבָּקָר.וַיִּחַר-אַף יְהוָה בְּעֻזָּה וַיַּכֵּהוּ שָׁם הָאֱלֹהִים עַל-הַשַּׁל וַיָּמָת שָׁם עִם אֲרוֹן הָאֱלֹהִים» (שמואל ב, ו: ו-ז).ש

«Comme on arrivait à l’aire de Nakhôn, Ouzza s’élança vers l’Arche du Seigneur et la retint, parce que les bœufs avaient glissé. La colère du Seigneur s’alluma contre Ouzza, et il le frappa sur place pour cette faute; et il mourut là, à côté de l’Arche du Seigneur.» (II Samuel 6: 6-7).

L’attitude dont fait preuve Ouzza n’est-elle point légitime, lui qui tente de retenir l’Arche d’Alliance portant la Parole du Seigneur sur le point d’être renversée et profanée? Or, Ouzza est frappé de mort pour avoir enfreint la distance séparant l’humain du Divin. L’on ne peut ni sacrer ni sacraliser l’Arche d’Alliance et les Tables qui s’y trouvent comme tenteront de le faire les Philistins (I Sam. 5: 2). Fait marquant, le nom d’Avinadav (אֲבִינָדָב), le père d’Ouzza, est la contraction des noms des fils d’Aaron: נָדָב Nadav et אֲבִיהוּא Avihou (Exode 6: 23) qui trouveront la mort en offrant un feu étranger.

Rappelons que, selon les Sages d’Israël, l’Eternel félicite Moïse brisant les deux Tables du Témoignage après le veau d’or, afin d’éviter que ces dernières ne soient transformées en un objet sacré, fossilisé[4]. Selon le dictionnaire Littré, l’étymologie du terme  «sacrifice» signifie «action de faire une œuvre sacrée» («sacré» vient du latin «sacrificium», de «sacer, consacré à une divinité», et «facere, faire»). Ainsi, le terme «sacrifice» traduisant généralement «קָרְבָּן Korban» (Lévitique 1: 2…), est une traduction impropre. Ce terme ne signifie point «sacrifice» visant à obtenir les faveurs d’une entité divine lointaine et indifférente, mais «rapprochement», attestant une volonté de l’homme de se trouver proche du divin, de l’écouter, comme un père avec son fils. La notion hébraïque de sainteté renvoie à l’idée de délimitation face à la transcendance divine, à la manière d’un bébé découvrant peu à peu ses propres limites par rapport à ses parents. Un enfant est tout entier composé de ses parents, mais il en est totalement différent, sinon proche par les liens invisibles de l’amour. L’Essence de la Divinité reste inaccessible à l’entendement humain, et pourtant, elle peut être proche de l’homme par les liens de l’amour. Ainsi, comme au buisson ardent où l’Eternel enjoint à Moïse (Exode 3: 5) de ne point s’approcher du «sol de sainteté»[5], les Hébreux, par le biais de Moïse, devront également respecter l’interdiction absolue, celle de ne pas toucher la montagne où et au-delà de laquelle leur seront données les Tables de l’Alliance (Ex. 19: 12-13).

En frappant Nadav et Avihou, les deux fils d’Aaron, il semble que l’Eternel ait voulu signifier, le jour même de l’inauguration du Mishkan, que les Cohanim dans le Mishkan, étant eux-mêmes délégués pour les Hébreux auprès de la Divinité, ne peuvent se permettre aucun écart, aucune infraction car ils sont les représentants du peuple d’Israël:

ש«כִּי עַם קָדוֹשׁ אַתָּה לַיהוָה אֱלֹהֶיךָ בְּךָ בָּחַר יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לִהְיוֹת לוֹ לְעַם סְגֻלָּה מִכֹּל הָעַמִּים אֲשֶׁר עַל-פְּנֵי הָאֲדָמָה» (דברים ז: ו).ש

«Car tu es un peuple séparé appartenant à l’Éternel, ton Seigneur: il t’a choisi, l’Éternel, Seigneur, pour lui être un peuple singulier d’entre tous les peuples qui sont sur la face de la terre». (Deut. 7: 6)

Effectivement, le peuple d’Israël, à la suite d’Abraham, est lui-même un intermédiaire entre l’Eternel et les Nations que l’Eternel a créées:

ש« וְנִבְרְכוּ בְךָ כֹּל מִשְׁפְּחֹת הָאֲדָמָה» (בראשית יב: ג).ש

« Et par toi seront bénies toutes les familles de la terre.» (Genèse 12: 3).

 

[1] Parashat Shemini, Lévitique 9: 1- 11: 47

[2] Arche: Ex. 25: 11; Table des Pains: Ex. 25: 24-25; Autel de l’encens: Ex. 30: 3.

[3] Armand Abécassis, «La Pensée juive  2- de l’état politique à l’éclat prophétique», p. 114, Editions livre de Poche, 1987.

[4] ישעיהו ליבוביץ

קדוש קדוש ולא-קדוש http://www.leibowitz.co.il/leibarticles.asp?id=16

[5] «אַדְמַת-קֹדֶשׁ, ADMaT KoDeSh»: Sol à partir duquel s’exprime la dimension transcendantale de l’Eternel- le sol n’est en rien sacré par lui-même.

Si l’étude du TaNaKh vous fait rêver, n’hésitez pas à me joindre:

hebreubiblique@gmail.com

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

,Avec toutes mes amitiés

Haïm Ouizemann

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4 Responses to Parashat Shemini, Du Sacré au Saint

  1. cathou dit :

    Ah ça fait du bien de lire cet article, qui sort mon esprit des préoccupations des élections.
    Merci Haïm.

    Je dirai plutôt que lorsque Adam et Eve mangent du fruit… Ils s’emparent du divin, ils l’ont consommé et dorénavant le Divin est en eux, est en l’humain, ce qui n’était pas le cas avant .
    « Voici que l’humain est devenu comme l’un de nous… Genèse 4,22″ »
    En s’appropriant le Divin, ils s’en voient interdire la demeure.
    Oui le Divin habite l’humain… mais la demeure du Divin est interdite à l’humain. Dieu remet l’humain qui souhaiterait se prendre pour Dieu à sa place d’humain. J’oserai même dire que c’est cette brisure, cette séparation qui donne la Vie à l’Humain. C’est d’ailleurs après sa sortie de l’Eden que l’homme et la femme se reproduisent, se multiplient.

    Ce jardin d’Eden, Haïm, me fascine de plus en plus. Pas pour la vie sans soucis, des délices, qui semble s’y dérouler….. NON pour tout ce qu’il nous apprend sur nous et le Divin.

    Nos sociétés perdent la notion du sacré. Dommage!!

  2. cathou dit :

    Sacré: qui appartient au monde du Divin. Dans ce cas un sacrifice demandé par le Divin devient une offrande sacrée; OUI un rapprochement de l’Humain avec le Divin.

  3. Ralph Elias dit :

    Merci Haim pour ce souffle de vie qui flotte au-dessus de tes écrits et qui s’infiltre dans tes paroles pour résonner dans nos têtes et nos coeurs et les mettre en émois !

  4. Yves Boutboul dit :

    לְעַם סְגֻלָּה

    on pourrait revenir sur ce terme .

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