Parashat Devarim, l’échec de Moïse et la catastrophe du 9 Av

Jérusalem - mur occidental (kotel) le jour du 9 Av (Saimi Gluck via the PikiWiki - Israel free image collection project)

Jérusalem – mur occidental (kotel) le jour du 9 Av (Saimi Gluck via the PikiWiki – Israel free image collection project)

ש«גַּם-בִּי הִתְאַנַּף יְהוָה בִּגְלַלְכֶם לֵאמֹר גַּם-אַתָּה לֹא-תָבֹא שָׁם» (דברים א: לז).ש

«Contre moi aussi l’Éternel s’irrita à cause de vous, au point de dire: « Tu n’y entreras pas, toi non plus!» (Deut. 1: 37).[1]

La racine verbale de «s’irriter» (.א. נ. פ) n’est point sans rappeler le terme araméen אַנְפּוֹהִי tiré du livre de Daniel (2: 46) signifiant «visage». Il est probable que l’Eternel ait détourné sa Face de son fidèle serviteur!

Comment expliquer, toutefois,  que le plus grand des prophètes ait pu s’égarer au point de prendre une décision si lourde de conséquences (Nombres 13: 18-20)? Dix princes sur douze, représentant la grande majorité d’Israël, rendent un rapport tendancieux sur la terre promise dans le dessein de dissuader les fils d’Israël d’y entrer (Nombres 13: 27-29).

L’erreur fatale de Moïse d’accéder à la demande des princes (Deutéronome 1: 22) repose sur un malentendu. En effet, Moïse ne demande aux princes que d’explorer le pays, et, selon le terme hébraïque, de לָתוּר («visiter, explorer»), de se comporter en «touristes» (Nombres 13: 2; 17; 21; 25; 32). Or, les princes, loin d’explorer le pays pour en faire un compte-rendu objectif permettant d’encourager les Hébreux à entrer dans le Pays, vont en fait se comporter comme des espions, c’est-à-dire, regarder le Pays à travers des lunettes d’hommes de guerre observant l’ennemi à la loupe et faisant passer au second plan son potentiel économique énorme:

ש«וַיִּפְנוּ וַיַּעֲלוּ הָהָרָה וַיָּבֹאוּ עַד-נַחַל אֶשְׁכֹּל וַיְרַגְּלוּ אֹתָהּ.» (דברים א: כד).ש

«Ils partirent, s’avancèrent sur la montagne, atteignirent la vallée d’Echkol, et espionnèrent cette contrée.»  (Deutéronome, 1: 24).

Le châtiment subi par Moïse ne paraît-il point cependant disproportionné comparé à la faute d’un homme hors du commun qui sacrifia sa vie pour Israël?

La décision de Moïse, outre le fait qu’elle sera indirectement la cause des quarante années passées dans le désert (Nombres 14: 28-34), est à l’origine de la catastrophe de la destruction des deux Temples de Jérusalem (I Rois 25: 8-9), selon les Sages:

ש« וַתִּשָּׂא כָּל-הָעֵדָה וַיִּתְּנוּ אֶת-קוֹלָם וַיִּבְכּוּ הָעָם בַּלַּיְלָה הַהוּא ‘ (במדבר יד: א) אָמַר רָבָּה אָמַר רַב יוֹחָנָן: אוֹתוֹ הַלָיְלָה לֵיל תִּשְׁעָה בְּאָב הָיָה, אָמַר לָהֶם הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: אַתֶּם בְּכִיתֶם בְּכִיָּה שֶׁל חִינָּם וַאֲנִי קוֹבֵעַ לָכֶם בְּכִיָּה לְדוֹרוֹת». (בבלי טענית, כט: א).ש

«Alors toute la communauté se souleva en jetant des cris, et le peuple passa cette nuit à gémir. » (Nombres 14: 1). Rabba au nom de Rabbi Yo’hanan  dit: « Cette nuit fut celle du neuf Av. L’Eternel leur dit: « Vous avez versé des larmes gratuites, alors Moi je fixe pour vous des larmes qui dureront des générations» (Talmud de Babylone, Traité Ta’anit 29: a)

Pourquoi parler de «larmes gratuites»? De fait, Moïse espérait, avec ce voyage à l’intérieur du Pays, persuader les princes, qui entraîneraient avec eux les Hébreux. Or, il n’en a rien été, car les princes ont établi un compte-rendu faussé par leurs propres préjugés et leur regret sincère d’avoir quitté la terre d’Egypte:

ש«וַיֹּאמְרוּ אֶל-מֹשֶׁה הֲמִבְּלִי אֵין-קְבָרִים בְּמִצְרַיִם לְקַחְתָּנוּ לָמוּת בַּמִּדְבָּר מַה-זֹּאת עָשִׂיתָ לָּנוּ לְהוֹצִיאָנוּ מִמִּצְרָיִם. הֲלֹא-זֶה הַדָּבָר אֲשֶׁר דִּבַּרְנוּ אֵלֶיךָ בְמִצְרַיִם לֵאמֹר חֲדַל מִמֶּנּוּ וְנַעַבְדָה אֶת-מִצְרָיִם כִּי טוֹב לָנוּ עֲבֹד אֶת-מִצְרַיִם מִמֻּתֵנוּ בַּמִּדְבָּר» (שמות יד: יא-יב).ש

«Et ils dirent à Moïse: « Est-ce faute de trouver des sépulcres en Égypte que tu nous as conduits mourir dans le désert? Quel bien nous as-tu fait, en nous tirant de l’Égypte? N’est-ce pas ainsi que nous te parlions en Égypte, disant: ‘Laisse-nous servir les Égyptiens?’ De fait, mieux valait pour nous être esclaves des Égyptiens, que de périr dans le désert.» (Exode 14: 11-12).

Ce qu’ils regrettent, en fait, c’est le confort matériel qui leur était assuré en Egypte. Cette attitude prouve leur peu d’intérêt pour la Parole de l’Eternel, et sa réinterprétation par la négative:

ש«וְלֹא אֲבִיתֶם לַעֲלֹת וַתַּמְרוּ אֶת-פִּי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם וַתֵּרָגְנוּ בְאָהֳלֵיכֶם וַתֹּאמְרוּ בְּשִׂנְאַת יְהוָה אֹתָנוּ הוֹצִיאָנוּ מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם לָתֵת אֹתָנוּ בְּיַד הָאֱמֹרִי לְהַשְׁמִידֵנוּ» (דברים א: כו-כז).ש

«Mais vous refusâtes d’y monter [en Erets Cana’an], désobéissant ainsi à la voix de l’Éternel, votre Dieu; et vous murmurâtes dans vos tentes et vous dîtes: « C’est par haine pour nous que l’Éternel nous a fait sortir de l’Egypte!» (Deut. 1: 26-27)

Ce terme de «אָהֳלֵיכֶם vos tentes» renvoie à l’attitude très matérialiste de Lot qui, contrairement à son oncle Avraham s’installant en Canaan, convoite la richesse temporelle de l’endroit et préfère planter sa tente à Sodome en ignorant superbement la dépravation des mœurs, le culte païen et le crime qui y sévissent:

ש«אַבְרָם יָשַׁב בְּאֶרֶץ-כְּנָעַן וְלוֹט יָשַׁב בְּעָרֵי הַכִּכָּר וַיֶּאֱהַל עַד-סְדֹם» (בראשית יג: יב).ש

«Abram demeura dans le pays de Canaan; Loth s’établit dans les villes de la plaine et dressa sa tente  jusqu’à Sodome.» (Gen. 13: 12).

Ainsi, le terme «אָהֳלֵיכֶם vos tentes» du verset semble être une allusion aux trois fautes capitales responsables de la chute du Premier Temple (dépravation des mœurs, culte païen et crime prémédité), tandis que le terme  « שִׂנְאַת ה’ אֹתָנוּ haine pour nous» dont la communauté d’Israël accuse Moïse, rappelle la haine gratuite dont faisaient preuve les Judéens entre eux jusqu’à la veille de la ruine du Second Temple, haine gratuite qui sera la cause essentielle de sa destruction et de l’exil des Judéens. En effet, les diverses factions juives n’auront de cesse de brûler les denrées gardées par leurs frères dans la haine et, de cette manière, les troupes armées de Rome n’auront aucune difficulté pour raser le Temple, dont le Kotel HaMaaravi (Mur Occidental) constitue le dernier vestige.

Le prophète Jérémie retient toute la souffrance de son peuple. Comme tout prophète, il porte la conscience collective en son être déchiré:

ש«וְדָמֹעַ תִּדְמַע וְתֵרַד עֵינִי דִּמְעָה כִּי נִשְׁבָּה עֵדֶר יְהוָה (ירמיה יג’, יז’) אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר שָׁלוֹשׁ דְּמָעוֹת הַלָּלוּ לָמָּה? אַחַת עַל מִקְדָשׁ רִאשׁוֹן וְאַחַת עַל מִקְדָשׁ שֵׁנִי וְאַחַת עַל יִשְׂרָאֵל שֶׁגָלוּ מִמְּקוֹמָן» (מסכת חגיגה דף ה’: ב).ש

«…mes yeux verseront des larmes, et encore des larmes et des larmes, puisque le troupeau de l’Eternel aura été capturé. (Jérémie 13: 17). Rabbi Eleazar enseigne: « pourquoi le texte rapporte-t-il trois fois le mot ‘larme’? Une fois au souvenir de la destruction du Premier Temple, une deuxième fois au souvenir du Second Temple et la troisième fois au souvenir d’Israël qui fut contraint à l’exil» (Talmud Babylone, Traite ‘Haguiga 5: b).

Dès la journée tragique du  9 Av achevée, le peuple d’Israël réuni dans toutes les synagogues d’Israël et de diaspora se réconforte à la lecture des paroles de consolation du prophète Isaïe qui, s’il admoneste Israël afin d’éviter la chute du Temple, est aussi celui qui annonce, après sa destruction au temps de Jérémie, sa reconstruction (Shabbat Haftarat Na’hamou, Na’hamou).

ש«נַחֲמוּ נַחֲמוּ עַמִּי יֹאמַר אֱלֹהֵיכֶם דַּבְּרוּ עַל-לֵב יְרוּשָׁלִַם וְקִרְאוּ אֵלֶיהָ כִּי מָלְאָה צְבָאָהּ כִּי נִרְצָה עֲו‍ֹנָהּ כִּי לָקְחָה מִיַּד יְהוָה כִּפְלַיִם בְּכָל-חַטֹּאתֶיהָ»ש

«Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem, et criez-lui que son temps d’épreuve est fini, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur double peine pour toutes ses fautes» (Isaïe 40: 1-2).

Moïse s’est donc laissé entraîner à fauter par les princes et le peuple, incapables à accepter le cadeau de la terre d’Israël. Les conséquences sont incommensurables puisqu’elles se répercutent de génération en génération. Cependant, malgré ses faiblesses et ses erreurs, Moïse reste néanmoins le plus grand parmi les prophètes, le seul qui ait pu jamais parler avec l’Eternel «face à face». Le pardon de «la double peine» -l’exil du désert et celui du Premier Temple- par l’Eternel octroiera aux exilés de l’époque du Second Temple l’espoir d’un retour aux sources de leur profonde identité ancestrale: Erets Israël. De la même manière que l’Eternel fit preuve de la plus grande compassion à l’égard de Ses enfants et de Jérusalem (Zacharie 1: 16), Israël se doit d’aimer son prochain, et de répondre à la haine gratuite par l’amour gratuit, pour garantir l’édification inébranlable de sa capitale une et indivisible, Jérusalem, où afflueront toutes les Nations.

[1] Parashat Devarim, Deutéronome 1: 1- 3: 22

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

hebreubiblique@gmail.com

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3 Responses to Parashat Devarim, l’échec de Moïse et la catastrophe du 9 Av

  1. Cathou dit :

    Il est amusant de constater que de tous temps les humains regrettent un confort bien éphémère, finissant, plutôt que de réfléchir, de raisonner avec objectivité. Et le monde occidental d,aujourd’hui n’échappe pas à cette éternelle logique humaine..

    Une nation ne peut pas se bâtir sur la haine. Pour que les Nations reconnaissent et affluent vers Israël, Israël ne doit pas se construire sur le renfermement, sur le déni et la haine de l’Autre, sur la division. Israël doit avancer sur le chemin de la Paix et de l’Unité avec lucidité et clairvoyance… Les Nations ne doivent pas affluer par intérêt matériel, factice et qui conduira une nouvelle fois ce pays à la destruction, mais pour la richesse spirituelle vécue au quotidien.

  2. Thibault dit :

    Tres intéressant cher Haim cette analyse de la faute d’Israël au moment d’entrer en Terre Promise. Je n’avais jamais réalisé que les 40 ans sont la conséquence de cette faute. Les 40 ans sont comme l’expiation de la faute, non? De plus, cette faute est comme toujours « un calcul politique » qui est une incapacité à faire confiance dans le Seigneur. Comme cette faute est en moi aussi.
    Merci, d’écrire d’autre commentaire sur le plus grand des prophètes,

  3. MIMOUNI dit :

    MARC AMEN. Y ACHIR DIDIER. LION DE JUDAH. AVIA. ALYAH FOR EVER. 5777. YOM NAQAM.

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