Parashat Re’eh, Le sang de l’animal, la révolte divine

Giovanni Andrea de Ferrari (1598 - 25 décembre 1669) La tunique de Joseph remise à Jacob (1660)

Giovanni Andrea de Ferrari (1598- 1669). La tunique de Joseph remise à Jacob (1660)

ש «הִשָּׁמֶר לְךָ פֶּן-תַּעֲלֶה עֹלֹתֶיךָ בְּכָל-מָקוֹם אֲשֶׁר תִּרְאֶה.  כִּי אִם-בַּמָּקוֹם אֲשֶׁר-יִבְחַר יְהוָה בְּאַחַד שְׁבָטֶיךָ שָׁם תַּעֲלֶה עֹלֹתֶיךָ וְשָׁם תַּעֲשֶׂה כֹּל אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוֶּךָּ» (דברים יב: יג-יד).ש

«Garde-toi d’offrir tes holocaustes en tout lieu où bon te semblera: 14 mais uniquement au lieu que l’Éternel aura choisi dans l’une de tes tribus, là, tu offriras tes holocaustes, là, tu accompliras tout ce que je t’ordonne». (Deut. 12: 13-14)[1]

ש«אִישׁ אִישׁ מִבֵּית יִשְׂרָאֵל אֲשֶׁר יִשְׁחַט שׁוֹר אוֹ-כֶשֶׂב אוֹ-עֵז בַּמַּחֲנֶה אוֹ אֲשֶׁר יִשְׁחַט מִחוּץ לַמַּחֲנֶה.ד וְאֶל-פֶּתַח אֹהֶל מוֹעֵד לֹא הֱבִיאוֹ לְהַקְרִיב קָרְבָּן לַיהוָה לִפְנֵי מִשְׁכַּן יְהוָה דָּם יֵחָשֵׁב לָאִישׁ הַהוּא דָּם שָׁפָךְ וְנִכְרַת הָאִישׁ הַהוּא מִקֶּרֶב עַמּוֹ» (ויקרא יז: ג-ד).ש

«Tout homme de la maison d’Israël qui égorgera une pièce de gros bétail, ou une bête à laine ou une chèvre, dans le camp, ou qui l’égorgera hors du camp, 4 sans l’avoir amenée à l’entrée de la Tente d’assignation pour en faire une offrande à l’Éternel, devant son tabernacle, il sera réputé meurtrier, cet homme, il a répandu le sang; et cet homme-là sera retranché du milieu de son peuple» (Lev. 17: 3-4).

Rashi commente:

ש«דָּם יֵחָשֵׁב, כְּשׁוֹפֵךְ דַּם הָאָדָם, שֶׁמִּתְחַיֵּב בְּנַפְשׁוֹ».ש

«Du sang sera compté: Comme celui qui verse le sang d’un homme et qui se rend ainsi coupable sur son âme».

ש«דָּם שָׁפָךְ לְרַבּוֹת אֶת הַזּוֹרֵק דָּמִים בַּחוּץ»ש

«Il a versé du sang: Y compris celui qui asperge le sang d’une offrande hors du parvis » (Zeva‘him 106a).

La Torah interdit formellement la consommation de viande profane en-dehors de l’enceinte du Mishkan ou du Temple.  Toute consommation carnée- Bassar Ta’ava, consommation mue par la convoitise et la passion du goût – hors de la sphère sainte [séparée] du Divin est selon Rashi l’équivalent d’un homicide!

Comment Rashi accède-t-il à cette interprétation que nous pourrions considérer comme exagérée, comme dépassant toute mesure? La norme n’est-elle point de prétendre que le sang versé de l’animal serait d’importance moindre que celui de l’homme?

Rashi ne cite point ses sources. Toutefois, le commentaire du premier Grand Rabbin ashkénaze d’Israël, le Rav Avraham Isaac HaCohen Kook, relatif à la souffrance animale, est à même d’éclairer le sens de l’interprétation de Rashi:

ש«כִּיסוּי דָּם הַחַיָּה וְהָעוֹף (ויקרא יז: יג-יד) הוּא כְּמוֹ מֶחָאָה אֱלוֹהִית, לְעוּמַת הַהֵיתֶר, הַתָלוּי בִּיסוֹדוֹ בְּמָצָב הַנֶּפֶשׁ הַמְּקוּלְקֶלֶת שֶׁל הָאָדָם, ‘כִּי יֵצֶר לֵב הָאָדָם רַע מִנְּעֻרָיו’ (בראשית ח: כא), וְנַפְשׁוֹ זֹאת אוֹמֶרֶת ‘אֹכְלָה בָשָׂר, כִּי תְאַוֶּה לֶאֱכֹל בָּשָׂר’, וְגַם אוֹכֶלֶת ‘בָּשָׂר, בְּכָל-אַוַּת נַפְשָׁה’ (דברים יב: כ), בְּאֵין שׁוּם רַעֲיוֹן שֶׁל הִתְנַגְּדוּת פְּנִימִית, מִצַּד רֶגֶשׁ  הַטּוּב וְהַצֶּדֶק. אָמְרָה תּוֹרָה, כַסֵּה הַדָּם, הַסְתֵר בּוּשָׁתְּךָ וְרִפְיוֹן מוּסָרִיוּתְךָ».ש

«Le fait de recouvrir le sang de l’animal sauvage et de l’oiseau[2] (Lev. 17: 13-14) ressemble à une protestation divine, face à l’autorisation qui découle, en son principe, de l’état de l’âme dissolue de l’Homme- « car le penchant du cœur de l’Homme est mauvais depuis sa jeunesse » (Gen. 8: 21) – dont l’âme réclame: « Je voudrais manger de la viande, désireux que tu seras d’en manger, tu pourras manger de la viande au gré de tes désirs ». (Deut: 12: 20)- et sans aucune intention d’objection intérieure provenant  du sentiment de Bien et de Justice, la Tora ordonne: « Couvre le sang, cache ta honte et la faiblesse de ta moralité »».[3]

Le Rav Isaac HaCohen Kook, se révoltant contre l’autorisation faite à l’homme de pouvoir consommer la viande d’un quelconque animal, soutient, toutefois, la thèse[4] selon laquelle  l’Humanité n’est toujours point disposée et préparée à adopter l’idéal édénique d’un total régime végétalien en raison de son immoralité:

ש«רָאֲתָה הַחָכְמָה הָאֱלוֹקִית שֶׁהָאָדָם נָפַל מִמָצָבוֹ הַמּוּסָרִי, וְעַד שֶׁיַעֲלֶה בְּמַעֲלָה זוֹ, שֶׁיִתְנָעֵר וְיָבוֹא לַהֲכָּרָה הַמּוּסָרִית הָאֲמִתִית, עַד הָעֵת הַמְּאוּשָׁרָה וְהַנְּאוֹרָה הַהִיא, אֵין אוֹתָה הַמַּעֲלָה הַמּוּסָרִית שֶׁל הֲכָּרַת מִשְׁפָּטָם שֶׁל בַּעֲלֵי חַיִּים רְאוּיָּה לוֹ כְּלָל… לְיִתְחַסֵּד בְּמִדַּת הַחֲסִידוּת, הַבִּלְתִּי הוֹלָמְתּוֹ, שֶׁאֵינָה מְבִיאָה לוֹ כִּי אִם עִרְבּוּבְיָא בְּדֵעוֹתָיו וַהֲלִיכוֹת חַיָּיו».ש

«La Sagesse divine considéra que l’Homme fut déchu de son état moral, et jusqu’à ce qu’il retourne à cet état moral, qu’il ne s’éveille et n’arrive à son véritable niveau de conscience éthique, jusqu’à cette ère de bonheur et de lumière, ce même degré éthique de reconnaissance du droit animal ne lui convient en aucune manière… car en désirant faire preuve d’une miséricorde qui ne lui convient point, cette dernière  ne  conduirait qu’au désordre en ses pensées et en son mode de vie».

Le Rav Avraham Isaac HaCohen Kook pense que l’avènement prématuré d’une ère végétalienne conduirait paradoxalement l’Humanité au pire, à savoir, à s’entredévorer. Hobbes ne dira-t-il point que «l’homme est un loup pour l’homme»? Le compromis temporaire de consommer la chair d’un animal aurait pour dessein de réfréner ou, pour le moins, de juguler et modérer d’une certaine manière la cruauté inhérente à l’éducation de l’Homme.

L’on peut dire que la thèse du Rav Avraham Isaac HaCohen Kook se trouve confirmée à deux reprises dans la source biblique, une première fois lors de l’épisode de la ligature d’Isaac finalement remplacé par un bélier (Genèse 22: 13), une seconde fois, lorsque les fils du Patriarche Jacob rapportent la tunique de leur frère Joseph imbibée du sang d’un chevreau innocent:

ש«וַיִּקְחוּ אֶת-כְּתֹנֶת יוֹסֵף וַיִּשְׁחֲטוּ שְׂעִיר עִזִּים וַיִּטְבְּלוּ אֶת-הַכֻּתֹּנֶת בַּדָּם» (בראשית לז: לא).ש

 «Ils prirent la robe de Joseph, égorgèrent un chevreau et trempèrent la robe dans son sang» (Genèse 37: 31).

Ainsi, la racine verbale Sh. ‘H. T. (ש. ח. ט. ) constitue un dénominateur commun unissant l’intention meurtrière des frères de Joseph à l’acte d’égorger un animal:

ש«אִישׁ אִישׁ מִבֵּית יִשְׂרָאֵל אֲשֶׁר יִשְׁחַט שׁוֹר אוֹ-כֶשֶׂב אוֹ-עֵז בַּמַּחֲנֶה אוֹ אֲשֶׁר יִשְׁחַט מִחוּץ לַמַּחֲנֶה» (ויקרא יז: ג).ש

«Tout homme de la maison d’Israël qui égorgera une pièce de gros bétail, ou une bête à laine ou une chèvre, dans le camp, ou qui l’égorgera hors du camp, » (Lévitique 17: 3).

Le sacrifice animal pourtant permis dans l’enceinte du Mishkan (Tente du Rendez-Vous) demeure cependant un crime. L’homme s’arroge le pouvoir d’ôter la Vie à l’animal créé à l’égal de l’homme, tous deux dénommés «נֶפֶשׁ חַיָּה NeFeSh HaYaH» («Ame douée de Vie, de sensibilité et de sentiment», Genèse 1: 30; 2: 7).

De plus, pourquoi la Tora interdit-elle tout recouvrement de sang dans le cas d’animaux domestiques? N’aurait-il point dû être lui aussi caché des hommes? Le Rav Kook répond: «Le sang ne sera point recouvert afin que ses yeux [ceux de l’homme] puissent voir qu’en chaque recoin il versa le sang, que les sangs crient vers lui[5]. Et cette voix[6] qui monte en un très léger murmure, puisse l’homme l’entendre dès lors que cela lui sera donné d’entendre, de voir dès lors que les yeux des aveugles se dessilleront et d’y  prêter attention dès lors que les oreilles des sourds s’ouvriront car au jour de la douce promesse, « J’écarterai le cœur de pierre de votre chair afin de vous donner un cœur de chair »  (Ezéchiel 36: 26)».

Le Rav Avraham Isaac HaCohen Kook, dans le cadre de son commentaire sur la mise à mort de l’animal, ne manque point de faire allusion aux sangs d’Abel (Hevel) qui, versés par Caïn (Gen. 4: 10), n’ont jamais été recouverts, car la terre en a été imbibée. Ces sangs, aussi bien de l’animal que de l’homme, souillant la terre (Psaume 106: 38), les sangs de ces générations à jamais perdues, ne cessent d’en appeler à la Justice afin qu’elle leur soit rendue. Le sang de l’animal domestique consommé comme viande profane n’est point non plus recouvert afin de rappeler à l’Humanité que le sang de l’animal est aussi rouge que celui de l’homme, que rien ne les distingue! Le Patriarche Jacob en fera la difficile expérience. L’interdiction de consommer le sang animal, propriété exclusive de l’Eternel, Source de toute Vie, invite le genre humain à réfléchir sur sa propre condition:

ש«כִּי-נֶפֶשׁ כָּל-בָּשָׂר דָּמוֹ בְנַפְשׁוֹ הוּא» (ויקרא יז: יד; ראה בראשית ט: ד)ש

«Car le principe vital de toute créature, c’est son sang qui est dans son corps» (Lévitique 17: 13; cf. Gen. 9: 4).

Ne sommes-nous point en droit de nous interroger, en ce début du XXIe siècle, sur un retournement de l’Histoire humaine? N’est-il point légitime de penser que tuer un animal puisse être considéré comme un crime, même si cela trouble et perturbe encore les consciences?  La révolte de l’Eternel ne doit-elle point constituer un modèle de sainteté?

L’adoption de l’idéal du Végétarisme –Végétalisme réconcilie non seulement l’homme de moralité au monde animal mais aussi et surtout conduit à l’harmonisation de l’être avec sa nature primordiale de créature créée droite:

ש «אֲשֶׁר עָשָׂה הָאֱלֹהִים אֶת-הָאָדָם יָשָׁר» (קוהלת ז: כט).ש

«C’est que Dieu a fait les hommes droits» (Ecclésiaste 7: 29).

 

[1] Parashat Re’eh, Deutéronome 11: 26- 16: 17

[2]  De l’oiseau sauvage aussi bien que domestique.

[3]   «HaZoN HaTsiM’HoNouT VeHaShaloM» Alinéa 8 à propos de la « Mitsva du recouvrement du sang ». Traduction Haïm Ouizemann

[4] Le livre «HaZoN HaTsiM’HoNouT VeHaShaloM» a été rédigé au tout début du XXe siècle, bien avant  la Shoah où six millions de Juifs seront décimés.

[5] L’on pourrait aussi traduire «contre lui».

[6] La voix des sangs.

 

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

hebreubiblique@gmail.com

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3 Responses to Parashat Re’eh, Le sang de l’animal, la révolte divine

  1. cathou dit :

    «  » »Dieu dit: Voici que je vous donne toute herbe qui porte sa semence sur toute la surface de la terre et tout arbre dont le fruit porte sa semence, ce sera votre nourriture » » » »
    Jusqu’au XXème siècle les Hindous suivirent ce régime qui exclut toute plante poussant dans la terre (carottes, oignons, ail, pommes de terre etc…) les quelques exceptions tel que le gingembre sont traités avec grand respect, et sont « source de vie » pour les humains.
    Pas forcément végétariens selon les régions géographiques de l’Inde et le degré de pauvreté.
    La sève des végétaux n’est pas du bon sang bien rouge, mais il est bien aussi du sang porteur de Vie.

    C’est avec grand respect que nous devons manger, car cuits ou crus les aliments que nous consommons sont tous porteurs de vie.
    C’est avec grand respect que nous devons boire l’eau qui manque à tant d’humains, certes l’eau n’a ni sève, ni sang, mais elle nous est indispensable à tous. (humains, animaux, végétaux, pierres, sables…). Indispensable à la vie!

    De même que les végétaux doivent être cultivés et cueillis avec respect, bien engrangés pour éviter les dégâts et les pertes, les animaux se doivent d’être élevés, abattus et dépecés dans de bonnes conditions de respect et d’hygiène.
    Autrefois et encore dans certaines familles, on demande à Dieu de bénir le repas avant de s’asseoir pour manger, subtile façon de rappeler que la nourriture, toute la nourriture, nous vient de Dieu et du travail des humains.

    Mangez ce que vous voulez, mais Mangez le avec respect!! voilà ma devise!!

  2. norbert dit :

    juste un grand merci

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