Parashat Ki Tetsé, hybrides, un monde débridé?

Zébrâne, né d'un croisement entre un cheval et un zèbre

Zébrâne, né d’un croisement entre un cheval et un zèbre

ש«לֹא-תִזְרַע כַּרְמְךָ כִּלְאָיִם פֶּן-תִּקְדַּשׁ הַמְלֵאָה הַזֶּרַע אֲשֶׁר תִּזְרָע וּתְבוּאַת הַכָּרֶם.ש

 י לֹא-תַחֲרֹשׁ בְּשׁוֹר-וּבַחֲמֹר, יַחְדָּו

  לֹא תִלְבַּשׁ שַׁעַטְנֵז צֶמֶר וּפִשְׁתִּים יַחְדָּו» (דברים כב: ט-יא).ש

«N’ensemence pas ton vignoble de graines hétérogènes, si tu ne veux frapper d’interdit la production entière: le grain que tu auras semé et le produit du vignoble.

10 Ne laboure pas avec un bœuf et un âne attelés ensemble,

11 Ne t’habille pas d’une étoffe mixte, mélangée de laine et de lin». (Deutéronome 22: 9-11).[1]

Quel dénominateur commun caractérise ces trois versets ne formant qu’une seule et même entité ?

Ces trois versets renferment l’interdit fondamental de mélanger les genres: l’homme se doit de respecter strictement les diverses espèces végétales dans leurs différences, de ne point créer de croisements artificiels (le bœuf avec l’âne, la laine d’origine animale avec le lin d’origine végétale…) ni d’associer leurs forces inégales[2], selon ce verset:

ש«אֶת-חֻקֹּתַי תִּשְׁמֹרוּ בְּהֶמְתְּךָ לֹא-תַרְבִּיעַ כִּלְאַיִם שָׂדְךָ לֹא-תִזְרַע כִּלְאָיִם וּבֶגֶד כִּלְאַיִם שַׁעַטְנֵז לֹא יַעֲלֶה עָלֶיךָ.» (ויקרא יט: יט).ש

«Vous garderez mes lois: n’accouple point tes bêtes d’espèce différente; ne sème point dans ton champ des graines hétérogènes et qu’un tissu mixte (chaatnêz) ne couvre point ton corps». (Lévitique 19: 19)

Pourquoi la Torah insiste-t-elle sur le respect des genres et leur non-mixité?

Le substantif au duel Kil’aïm (כִּלְאָיִם) signifie «mélange de deux espèces» et renvoie à la notion d’hybridation[3]. La racine de ce terme כּ.לְ.א/ K.L.A. signifiant «emprisonner» (Nombres 11: 28), «enfermer» (Aggée 1: 10), «empêcher» (I Sam. 25: 33), «refuser» (Gen.23: 6) met en garde l’Humanité contre les Kil’aïm car une telle pratique risque de conduire à une impasse du Vivant, à la stérilité, la mort l’emportant sur la Vie. Si certes l’hybridation est permise sous certaines conditions au sein d’une même espèce animale ou végétale, l’Homme, en cherchant à jouer les apprentis-sorciers, se couperait de la Vie, de la Terre comme matrice porteuse de force et d’espoir. Le terme hébreu כִּלְאָיִם Kil’aïm rappelle aussi le terme KeEloHiM כֵּאלֹהִים/[4], toutefois dépourvu de la consonne du souffle divin Hé, ה à partir de laquelle le monde aurait été créé[5]. Pourtant, la Science est capable, sans le contrôle de la société civile et de comités d’éthique, de dévier de sa propre vocation en transformant le patrimoine vivant de la matière en chimères et ainsi peut menacer le futur de notre merveilleuse et unique Planète-Terre. Des scientifiques n’ont-ils point en effet tenté de créer des organes sur commande à partir de cellules souches embryonnaires humaines transplantées sur des porcs et des vaches afin de «remédier» à la pénurie d’organes? De plus, l’unicité des graines fabriquées par hybridation afin d’être plus résistantes aux pesticides, aux maladies et aux insectes «nuisibles» aurait pour effet de détruire le régime de biodiversité naturelle nécessaire à l’équilibre et au maintien de la Vie sur Terre. De récentes recherches démontrent clairement que les insectes, et plus particulièrement les abeilles, trompées par la modification génétique des cultures réalisée par l’homme, ne butinent plus certaines fleurs, rompant ainsi le cycle naturel de la pollinisation. L’homme, en voulant «améliorer» son environnement, perturbe et détruit la symbiose régnant harmonieusement entre les divers systèmes de la Nature. L’Homme, porté par son orgueil et transformé en apprenti-sorcier, croit pouvoir prendre la place de l’Eternel.

ש«עֹשֶׂה גְדֹלוֹת וְאֵין חֵקֶר נִפְלָאוֹת עַד-אֵין מִסְפָּר» (איוב ה: ט; ראה גם תהלים קמה: ג).ש

«Il accomplit de grandes choses hors de porte a l’entendement, des merveilles qui ne peuvent se compter (Job 5: 9; cf. également Ps. 145: 3)

Le commentateur Na’hmanide soutient la thèse que l’homme en s’emparant du pouvoir divin (Lev. 19. 19; Gen. 1: 1) nie le Maître de l’ordre cosmique:

«הֲיָדַעְתָּ חֻקּוֹת שָׁמָיִם אִם-תָּשִׂים מִשְׁטָרוֹ בָאָרֶץ»

»Connais-tu les lois du ciel? Est-ce toi qui règles sa force d’action sur la terre? «

L’auteur du Sefer Ha’HiNouKh, au-delà des trois premiers interdits relatifs à l’hybridation,  en mentionne un quatrième qui, échappant à notre attention, revêt toutefois une importance capitale pour notre compréhension du texte :

ש«לֹא-תִזְרַע כַּרְמְךָ כִּלְאָיִם פֶּן-תִּקְדַּשׁ הַמְלֵאָה» (דברים כב: ט).ש

«N’ensemence point ton vignoble de graines hétérogènes, si tu ne veux frapper d’interdit la production entière» (Deutéronome 22: 9).

פֶּן-תִּקְדַּשׁ: Cette expression signifie «interdiction de jouir» (de toute la production[6] obtenue par voie d’hybridation).

Pourquoi la Torah utilise-t-elle la racine K. D. Sh/ ק. ד. שׁ.  pour interdire la jouissance de fruits ? Cette racine rapportée à Israël n’est-elle point synonyme de sa vocation d’améliorer le monde par le respect de limites relatives aux mœurs et à la maîtrise de soi (Exode19: 6)?

La source thoranique nous rappelle, pourtant, que la racine K. D. Sh/ ק. ד. שׁ. est ambivalente. Signifiant «séparer de» ou «mettre à l’écart de», cette racine comprise, cette fois-ci, dans son sens négatif, renvoie à l’interdit de la prostitution sacrée:

ש«לֹא-תִהְיֶה קְדֵשָׁה מִבְּנוֹת יִשְׂרָאֵל וְלֹא-יִהְיֶה קָדֵשׁ מִבְּנֵי יִשְׂרָאֵל» (דברים כג: יח).ש

«Il ne doit pas y avoir une prostituée parmi les filles d’Israël, ni un prostitué parmi les fils d’Israël». (Deut. 23: 18).

Pourquoi les termes de קְדֵשָׁה KeDeShaH [prostituée] et קָדֵשׁ KaDeSh [prostitué] figurent ici au lieu du terme hébraïque Zona/זוֹנָה, signifiant également «prostituée»?

Il est probable que les sociétés et cultures païennes aient encouragé cette prostitution en la considérant comme la voie royale du service des dieux dans l’espoir de s’attirer leurs faveurs. Le terme Zona זוֹנָה renverrait donc à une prostitution d’ordre profane, libertine et totalement séparée de toute notion sacrée.

Quel rapport pouvons-nous donc établir entre l’institution que représentait la  prostitution sacrée (קְדֵשָׁה KeDeShaH et קָדֵשׁ KaDeSh) et le quatrième interdit תִּקְדַּשׁ/TiKDaSh celui de ne pas jouir d’hybride végétal/animal, énoncé par l’auteur du Sefer Ha’Hinoukh?

Dans les deux cas, l’interrogation majeure qui se pose à l’Homme est celle de l’engendrement et de l’impasse qui s’ensuit. La semence de l’homme et de la femme se prostituant en faveur de Ba’al et d’Astarté est à jamais perdue. Quant à la Science, en manipulant dangereusement le secret de la Vie dans le domaine complexe des hybrides, elle est à même de se fermer à la Source de Toute Vie, l’Eternel.

Le recours par la Science à l’expérimentation visant à créer des hybrides à partir  d’espèces différentes pourrait, ainsi, s’apparenter à une forme de prostitution sacrée.  Un ordre a été instauré par le Divin lors de la Création du Monde -n’est-il point dit à maintes reprises ,פְּרִי לְמִינו «le fruit selon son espèce» (Genèse 1:11); LeMiNaH,  לְמִינָהּ,  [les bêtes sauvages et domestiques] «selon leurs espèces respectives» (Gen. 1: 25)? Cependant, certains scientifiques, peu scrupuleux sur le plan éthique, justifient leurs travaux de recherche par une réelle volonté de réparer la Terre et s’arrogent, de facto, le pouvoir de bouleverser l’harmonie des espèces végétales et animales sans prendre en compte les répercussions de leurs expériences sur le plan de la pérennité du genre humain et de l’équilibre écologique et géologique de la terre, mère nourricière de l’Homme.

La Torah rappelle à l’Homme les limites qui sont les siennes. L’Ordre divin – les lois immuables de la Vie  חֻקּוֹת [HouKoT] –ne peut en aucune manière être manipulé. Faute de méditer sur cette question, le genre humain pourrait disparaître à tout  jamais:

ש«כֹּה אָמַר יְהוָה אִם-לֹא בְרִיתִי יוֹמָם וָלָיְלָה חֻקּוֹת שָׁמַיִם וָאָרֶץ לֹא-שָׂמְתִּי»(ירמיהו לג: כה).ש

«Ainsi parle le Seigneur: Si mon Alliance avec le jour et la nuit pouvait ne plus subsister, si je cessais de fixer des lois au ciel et à la terre…» (Jérémie 33: 25).

 

[1] Parashat Ki Tetsé, Deutéronome 21: 10- 25: 19

[2] Tsa’ar Ba’alei HaYim (animaux maltraités).

[3] Voir la traduction araméenne d’Onkelos.

[4] «Comme le Tout-Puissant», «à la ressemblance du Tout-Puissant (Genèse 3: 5).

[5] ,בְּהִבָּרְאָם BeHiBaRaM (Genèse 2: 4). La lettre ה est plus petite car cette lettre du Nom de l’Eternel a servi à créer le monde.

[6]מְלֵאָה  littéralement «plein», selon le commentateur Rabbi David Kim’hi sur Exode 22: 28 et Nombres 18: 26.

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

hebreubiblique@gmail.com

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3 Responses to Parashat Ki Tetsé, hybrides, un monde débridé?

  1. MIMOUNI HENRI MEYER dit :

    HAZAK. « L ‘Eternel marque sa route par la tempête et l ‘ouragan. » Nahoum 1:3. 36. Marc. Amen. Y Achir. Didier. Lion de Judah. Avia. 5777. Ki-Tetse. Yom Naqam. HallellouYAH. Amen.

  2. Max JOUAN dit :

    Merci Haïm pour ce rappel à l’ordre voulu de Dieu lui même: respecter le fruit ‘selon son espèce’. De nombreuses semences dans l’agrochimie aujourd’hui sont trafiquées par des grands groupes très connus qui sont en train de faire disparaître de la terre les semences naturelles ‘selon leurs espèces’. Ce sont des semences OGM, des semences avec pesticides… des semences dont l’objectif est de produire de plus en plus, mais ces semences générées ne permettent souvent pas le réensemencement. Pour les pays pauvres qui paient chers ces semences, ils se condamnent à devoir en acheter chaque année (brevet industriel), car ils ne trouvent souvent plus assez de semences naturelles pour planter (par ex les semences de coton). Nos aliments semblent devenir des coquilles vides. Les blés sont trafiqués… et de plus en plus de personnes ne les supportent plus (allergies). Depuis un siècle on estime que près de 90% des variétés qui existaient (liée en partie à la l’agriculture mécanique) ont disparu. Et ceux qui luttent pour garder des semences naturelles en essayant de les multiplier dans leurs propres champs découvrent que leur production de semences ont été polluées par des champs d’OGM proches!
    Une expression dans le livre de l’Apocalypse a toujours attirée mon attention « ceux qui détruisent la terre » (Apo 11,18). C’est un signe de la fin des temps et de la venue prochaine du Messie pour l’apôtre Jean. Tout jeune je ne comprenais pas comment il était possible de détruire la terre. Aujourd’hui je comprends ce que cela veut dire. Nous constatons tous que les équilibres naturels et biologiques sont pertubés. S’en prendre aux semences c’est s’en prendre à la terre et à tout ce qu’elle produit naturellement : c’est perturber l’ordre voulu par Elohim. Le Livre de la Genèse rappelle à l’humanité et à tous les croyants que les fils d’Adam doivent à la fois et « en même temps » disait Paul Ricoeur cultiver et garder la terre. Il ne s’agit pas de cultiver sans se préoccuper de ce qu’il y a aussi à « garder ». Nous avons aussi à garder la terre et tout ce qu’elle produit naturellement. Le patrimoine de la Terre est notre affaire! Pourons-nous dire à Elohim « suis-je le gardien de la terre », comme Abel avait répondu « suis-je le gardien de mon frère »? Il en va de l’Amour de Dieu et de nos Frères en Adam!
    « L’Eternel prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour qu’il le cultive et le garde « . (Gen.2. verset 15). Nous avons à maintenir ce patrimoine de semences naturelles (don de Elohim) en évitant de les corrompre en tenant compte du cadre voulu par Dieu. Une belle mission!
    Max JOUAN

  3. cathou dit :

    Voilà encore un article qui nous dit combien le récit biblique est toujours d’actualité aujourd’hui.
    Pourquoi l’humain a t’il besoin, continuellement au fil des millénaires, d’agir, d’intervenir pour modifier une nature qui fonctionne très bien sans l’humain??
    Pourquoi ne se révolte t’il pas, avec vigueur devant la prostitution, la modification des semences, les bricolages génétiques qui vont jusqu’à bricoler notre propre reproduction???
    Est ce donc si « moderne », si « évolué », si « intelligent »:
    -de vendre ou d’acheter du sexe?
    -de louer le ventre d’une jeune fille pour se faire faire l’enfant qu’on ne peut avoir?
    -de bricoler des semences, soit disant plus résistantes, mais si privée de vie qu’elles deviennent incapables de se reproduire?
    -Ira t’on jusqu’à tester un mélange humain/cheval? Bon il parait que c’est à l’essai, et c’est vrai que l’imaginaire légendaire de l’humain a déjà créé ce genre d’espèce mythologique, est il utile d’en vérifier la possibilité quand on est déjà en voie de destruction???

    Qui a besoin de réparer une terre, capable de se construire, de se détruire, de se réparer seule?? En dehors des profits financiers gigantesques pour ceux qui proposent, puis imposent ce genre de pratique, je ne vois aucun intérêt à entrer dans la surconsommation idiote, avilissante, qui n’est que le résultat de notre désir immédiat et égoïste à satisfaire, voir rester dans un état infantile au lieu d’avancer vers une maturité libératrice…
    Soyons fiers de ce que nous sommes, des immenses capacités qui nous sont données, mais soyons humbles devant un univers qui n’a nullement besoin de nous pour continuer sa marche en avant.

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