Yom Kippour, Sainteté et Sexualité

Maurycy Gottlieb (1856-1879)

Maurycy Gottlieb (1856-1879)

L’extrait de la Parasha «Aharei Mot» [1]lue au Jour de Yom Kippour énumère de manière précise et explicite les diverses unions sexuelles illicites et dénonce plus  particulièrement l’inceste considéré comme l’ultime abomination.

Pourquoi ce passage biblique a-t-il été choisi en ce Jour solennel de Sainteté? N’eût-il point été préférable de le passer sous silence en ce Jour où la relation charnelle entre l’homme et la femme y est absolument prohibée?

Or, le commentateur Rashi remarque que toutes les fois où l’on trouve une limite à la débauche sexuelle, l’on trouve une mention de la sainteté (Lev. 19: 2 [20]; 21: 7-8; 20: 7 [10-21]; 21: 6 [7-9]):

ש«דַּבֵּר אֶל-כָּל-עֲדַת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם קְדֹשִׁים תִּהְיוּ  כִּי קָדוֹשׁ אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם» (ויקרא יט: ב). ש

«Parle à toute la communauté des enfants d’Israël et dis-leur: Soyez saints! Car je suis Saint, moi l’Éternel, votre Seigneur» (Lévitique 19: 2, Parashat Kedoshim).

L’une des raisons principales conduisant probablement les Sages d’Israël à introduire la lecture des «Araïyot» (Littéralement: «Nudités»), réside dans le dessein d’enseigner au peuple d’Israël rassemblé comme un seul faisceau en ce Jour de Pardon la voie de la sainteté et comment l’emprunter. Israël n’est-il point voué à devenir un «royaume de prêtres et un peuple saint» ? (Exode 19: 6). En effet, l’épisode tragique de l’édification du veau d’or se consume, si l’on sent tient à l’interprétation de Rashi, en une cérémonie orgiaque d’ordre sacré initiée par les Hébreux. Cette cérémonie réputée initiatique n’est point sans rappeler la civilisation de l’Egypte pharaonique et celle de Canaan où la débauche sexuelle est érigée en principe sacralisé:

ש «וַיַּשְׁכִּימוּ, מִמָּחֳרָת וַיַּעֲלוּ עֹלֹת וַיַּגִּשׁוּ שְׁלָמִים וַיֵּשֶׁב הָעָם לֶאֱכֹל וְשָׁתוֹ וַיָּקֻמוּ לְצַחֵק» (שמות לב: ו).ש

«Ils [les fils d’Israël] s’empressèrent, dès le lendemain, d’offrir des holocaustes, d’amener des victimes rémunératoires; le peuple se mit à manger et à boire, puis se livra à des réjouissances.» (Exode 32: 6).

Le commentateur Rashi, s’inspirant de l’histoire de Joseph repoussant les avances répétées de la femme de Potifar (Genèse 39: 17) et maîtrisant ses passions d’ordre sexuel, soutient la thèse selon laquelle le verbe לְצַחֵק/ LeTsaHeK signifie que les fils d’Israël se livrent à des ébats sexuels. L’on peut le déduire de l’attitude d’Itshak en train de לְצַחֵק/ LeTsaHeK avec Rebecca, ce qui a permis de faire comprendre à Avimelekh que cette dernière était sa femme (Genèse 26: 8).  Cette conduite revêtant un caractère sacré et, donc, un amalgame absolument incompatible entre le divin et l’humain conduira Moïse à briser les deux Tables de l’Alliance, du fait de l’adultère sacrilège commis envers l’Eternel, Dieu d’Israël. La vision sacrée de l’Eternel ne peut en aucun cas aller de pair avec celle de l’Egypte dont les Hébreux semblent encore imprégnés. Le texte lu à Yom Kippour rappelle que la prostitution était d’ordre cultuel en Egypte antique et en Canaan:

ש«כְּמַעֲשֵׂה אֶרֶץ-מִצְרַיִם אֲשֶׁר יְשַׁבְתֶּם-בָּהּ לֹא תַעֲשׂוּ וּכְמַעֲשֵׂה אֶרֶץ-כְּנַעַן אֲשֶׁר אֲנִי מֵבִיא אֶתְכֶם שָׁמָּה לֹא תַעֲשׂוּ וּבְחֻקֹּתֵיהֶם לֹא תֵלֵכוּ» (ויקרא יח: ג).ש

«Les pratiques du pays d’Egypte, où vous avez demeuré, ne les imitez pas, les pratiques du pays de Canaan où je vous conduis, ne les imitez pas et ne vous conformez point à leurs lois» (Lev. 18: 3).

Quelle peut être la racine de cette déviation sacrée du culte en Egypte?

La sacralisation de l’inceste se fonde sur la relation charnelle que, selon la mythologie égyptienne, les dieux égyptiens entretenaient entre eux. Ainsi la déesse Isis, en épousant son propre frère le dieu Osiris, donne naissance à Horus, le dieu protecteur du pouvoir pharaonique. Cette relation  incestueuse se retrouve chez le dieu Shou qui, épousant sa sœur jumelle Tefnout, forme à eux deux, selon la mythologie égyptienne, le couple divin primordial créateur du monde.  Le culte d’Isis se répand en Grèce où de nombreux sanctuaires lui sont consacrés. La mythologie grecque fait également mention de la liaison incestueuse du dieu Zeus marié à sa propre sœur Héra ainsi que de Jupiter avec sa sœur Junon. Cette attitude, assez répandue dans les mythologies antiques, pourrait correspondre à la question posée par le premier couple humain biblique Adam et Eve: comment les tout premiers hommes auraient-ils pu se multiplier sans un mariage entre frères et sœurs? Cette question reste posée par la tradition hébraïque, sans y répondre formellement. Cependant, alors que les traditions antiques vont admettre l’inceste et le sacraliser en se basant sur l’exemple du premier couple humain divinisé, la tradition hébraïque va catégoriquement refuser toute forme d’inceste.

De la même manière, Canaan fut maudit (Genèse 9: 25) en raison de l’attitude immorale de son fils ‘Ham qui, selon les Sages d’Israël, aurait eu une relation incestueuse avec son père NoaH (Gen. 9: 22) ou bien avec sa mère. Nombreuses sont les figures bibliques qui échouent par la pratique de l’inceste: Lot cohabitant avec ses deux filles donne naissance à Amon et Moav, qui deviendront des ennemis d’Israël lors de la sortie d’Egypte; Amnon, le fils aîné de David, viole sa sœur Tamar; Avshalom viole les concubines de son père David (II Sam. 16: 22)… Tous deux mourront dans des conditions violentes en s’opposant à leur père David.

Pourtant, l’on peut établir un lien étroit entre le culte monothéiste, l’Alliance conclue avec les trois Patriarches,  la monogamie et le respect du conjoint/de la conjointe. La lecture de tous les interdits sexuels pendant le jour le plus solennel de l’année hébraïque a pour but de réparer la faute que des Hébreux commirent en faisant un amalgame douteux entre le culte égyptien dans lequel ils avaient immergé et le culte de l’Eternel d’Israël imposant des limites strictes entre le divin et l’humain, entre la connaissance de l’Autre et la connaissance sexuelle. Selon les Sages d’Israël, c’est au Jour de Yom Kippour que Moïse descend du mont Sinaï afin d’offrir à Israël les Seconde Tables de l’Alliance, témoignage du Pardon total de l’Eternel à l’égard de son peuple Israël qui, alors réconcilié avec l’Eternel, recouvre son titre de noblesse, celui d’un peuple à part parmi les Nations, celui d’un peuple modèle pour tous. Le renoncement à la chair par l’ensemble des membres du peuple d’Israël révèle une véritable volonté de renouveler l’Alliance au mont Sinaï. Ainsi, l’Eternel, par la voix de son fidèle serviteur Moïse, ordonne aux fils d’Israël d’éviter toute relation sexuelle pendant les trois jours précédant le Don de la Tora (Exode 19: 10-11).

Quel peuple au monde, tel le Grand-Prêtre pénétrant au cœur du Saint des Saints au moins une fois par an, peut-il prétendre maîtriser totalement l’une des plus puissantes forces vitales, à savoir la passion charnelle? Israël, Israël!

«כִּי-בַיּוֹם הַזֶּה יְכַפֵּר עֲלֵיכֶם לְטַהֵר אֶתְכֶם  מִכֹּל חַטֹּאתֵיכֶם לִפְנֵי יְהוָה, תִּטְהָרוּ»

»Car en ce jour [Yom Kipoour], on fera propitiation sur vous afin de vous purifier; vous serez purs de tous vos péchés devant l’Éternel. « (Lévitique 16: 30)

 

[1] Lévitique 18 lu à la prière de Min’ha de Yom Kippour

 

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom et Guemar Hatima Tova!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

hebreubiblique@gmail.com

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2 Responses to Yom Kippour, Sainteté et Sexualité

  1. Cathou dit :

    Il est à remarquer qu’Adam et Eve ne sont jamais présentés comme frère et soeur, mais comme Homme et Femme. Comme à aucun moment le récit biblique n’efface l’inceste, il est plus que suggéré qu’Adam et Eve ne sont pas issus de même parents…. la suite du récit nous le confirme, Il y a d’autres humains déjà présents. Donc on peut dire que le récit du monothéisme ne débute pas par un inceste. Si l’argument ne convainc pas, on remarque que l’acte sexuel n’est pas indiqué comme un désir mais comme une connaissance.. « Adam connut Eve »

    Sans doute que l’inceste apparaît en effet quand il s’agit pour l’humain de se reproduire et qu’il n’y a pas suffisamment d’hommes ou de femmes. Mais en effet il semble fréquent.
    Au delà de l’interdit de l’inceste, il s’agit bien de la maîtrise absolu du désir sexuel, pas de l’interdiction comme le prétendent beaucoup, mais de la maîtrise:être capable de choisir avec discernement et dans le respect son partenaire.

  2. Catherine Ksas-Hoelzer dit :

    Bonjour et merci infiniment pour ce beau partage, il y avait plusieurs choses que je ne savais pas.

    chavoua Tov

    Cordialement

    Catherine Ksas Hoelzer >

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