Parashat Bereshit, la Création, un acte d’Amour

Le texte de la parasha Bereshit s’avère sans être aucun doute l’un des plus célèbres de tous les écrits bibliques. Mais est-il pour autant compris à sa juste mesure?

ש«בְּרֵאשִׁית בָּרָא אֱלֹהִים אֵת הַשָּׁמַיִם וְאֵת הָאָרֶץ» (בראשית א: א).ש

«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre». (Genèse 1: 1).

Ce premier verset est généralement traduit par au «Au Commencement le Tout-Puissant créa…» ou «En tête Elohîms créait…» (Bible André Chouraqui). Le Midrash Tan’houma propose une autre traduction: «Au moyen de la Sagesse [חָכְמָה HoKhMaH] le Seigneur créa…».

Quelle est l’origine de cette traduction? Quel lien unit la notion de Sagesse à celle de commencement? Que revêt cette Sagesse? Qu’implique une telle traduction?

Les Sages d’Israël se fondent sur le livre des Proverbes dans lequel le terme רֵאשִׁית Reshit («Commencement») est associé et identifié au terme חָכְמָה HoKhMah («Sagesse») et תּוֹרָה Tora («Enseignement»):

ש«יְהוָה קָנָנִי רֵאשִׁית דַּרְכּוֹ  קֶדֶם מִפְעָלָיו מֵאָז» (משלי ח: כב).ש

«L’Eternel me créa au début [ReShiT] de son action, antérieurement à ses œuvres, dès l’origine des choses». (Proverbes 8: 22).

Le terme רֵאשִׁית ReShiT est, selon ces Sages, à rapprocher du terme חָכְמָה/ HoKhMah/ «Sagesse»:

ש«יְהוָה בְּחָכְמָה יָסַד-אָרֶץ  כּוֹנֵן שָׁמַיִם בִּתְבוּנָה» (משלי ג: יט).ש

«L’Eternel, par la Sagesse, a fondé la terre; par l’intelligence, il a affermi les cieux». (Proverbes 3: 19)

Cette Sagesse (חָכְמָה HoKhMah) identifiée au רֵאשִׁית ReShiT n’est autre que la תּוֹרָה Tora:

«אֵין רֵאשִׁית אֶלָּא תּוֹרָה»

«Il n’y a point de commencement [de la Sagesse] si ce n’est la ToRaH [Sagesse]» [1].

L’Univers, qui serait donc la résultante d’une Réflexion, d’une Pensée et d’une Intelligence supérieure, renfermerait en son sein un sens, une intention primordiale, une Energie, une Volonté créatrice transcendant la matière. L’Univers serait plus qu’un ensemble de systèmes complexes liés au Vivant et renfermerait un programme cohérent révélant l’idée d’un Désir, celui de prodiguer une Vie pleine de sens à la matière qui en est dépourvue. Selon cette vision téléologique, le hasard et le déterminisme biologique sont totalement absents du processus complexe de la Création. Pourtant, Jacques Monod soutient la thèse[2] que la Création du monde n’est le fruit que de l’adaptation du Vivant à son milieu. Il introduira la notion de téléonomie opposée à celle de téléologie.

Si l’on tient pour vraie l’hypothèse d’une Sagesse divine régissant les lois de la Nature, comment alors saisir la place de l’Homme et concilier sa présence au sein de l’immensité cosmique avec l’Intention première d’une Création ex-nihilo?

L’Homme ne se résume point au nombre de ses cellules et aux lois biologiques déterminant son être physique. Il est voué à dépasser les limites et les contingences biologiques inhérentes à sa condition de créature en introduisant un sens, un dynamisme, une énergie à l’œuvre divine:

ש«וְכֹל שִׂיחַ הַשָּׂדֶה טֶרֶם יִהְיֶה בָאָרֶץ וְכָל-עֵשֶׂב הַשָּׂדֶה טֶרֶם יִצְמָח  כִּי לֹא הִמְטִיר יְהוָה אֱלֹהִים עַל-הָאָרֶץ וְאָדָם אַיִן לַעֲבֹד אֶת-הָאֲדָמָה» (בראשית ב: ה).ש

«Or, aucun buisson des champs ne paraissait encore sur la terre, et aucune herbe des champs ne poussait encore; car l’Éternel-Seigneur n’avait pas fait pleuvoir sur la terre, et d’homme, il n’y en avait point pour cultiver la terre». (Genèse 2: 5)

Rashi explique que le Monde statique, en état de potentialité, était dans l’attente de la première Mitsvah à accomplir pour l’Homme en obéissance pleine et entière à l’Eternel, étant ainsi responsable, par ses prières et son action consciemment positive, de produire l’arrivée des pluies nécessaires à la fécondité et l’abondance de la terre.

La Sagesse divine s’impose comme une Ethique. L’Homme ayant la possibilité d’exercer son libre-arbitre, non seulement en révèle le programme mais le met en œuvre. Sans Homme accomplissant sa Mitsvah par choix délibéré d’obéir au Créateur, la Création n’aurait aucune raison d’être. Cette notion fondamentale de libre-arbitre n’est compréhensible que si l’on se réfère au commentateur Sforno expliquant que le terme בְּרֵאשִׁית Bereshit équivaut à la création du temps: «בְּרֵאשִׁית Bereshit est le commencement du temps et c’est un instant premier impossible à diviser car il n’existait pas de temps avant lui». Il est donc permis de croire que la liberté de l’homme à penser, s’exprimer et agir s’inscrit non point dans la dimension de l’Espace mais dans celle du Temps.

Revenons au livre des Proverbes. L’un de ses versets renforce cette vision du Temps:

ש «מֵעוֹלָם נִסַּכְתִּי מֵרֹאשׁ מִקַּדְמֵי-אָרֶץ» (משלי ח: כג).ש

«Dès les temps antiques [antérieurement au temps], je fus formée tout au commencement, bien avant la naissance de la terre». (Proverbes 8: 23).

Le verbe נִסַּכְתִּי [forme passive du Nif’al] dont le sujet est רֵאשִׁית (ReShiT), a pour racine N.S.Kh/ נ.ס.כ. qui signifie «couronner», «oindre». Le Temps («מֵעוֹלָם») serait la Couronne («נִסַּכְתִּי») de la Création! Cette racine verbale n’est point sans rappeler celle du verbe K.T. R. /כ.ת.ר.  «couronner», pouvant signifier également «prendre son temps», «faire preuve de patience» (Job 36: 2) que les Sages identifient à l’attribut divin de longanimité [אֶרֶךְ אַפַּיִם eReKH aPayiM, «Etre long à la colère»]. La Sagesse חָכְמָה, identifiée selon les Sages à רֵאשִׁית, constitue donc le diadème כֶּתֶר (KeTeR) de la Création en référence à  l’idée d’étreinte[3] amoureuse. L’Eternel embrasse sa Création. Le premier acte divin de la Création serait donc l’expression d’un Amour absolu, d’un élan mu par le Don et le Partage de soi.

Le genre humain devra, pour le bien-être global de la planète Terre, accorder sa propre sagesse à Celle de l’Eternel: faire montre de patience, de mansuétude à l’égard d’autrui et de tendresse envers toute créature.

ש«בְּרֵאשִׁית בָּרָא אֱלֹהִים אֵת הַשָּׁמַיִם וְאֵת הָאָרֶץ» (בראשית א: א).ש

 «Avec Amour l’Eternel créa les cieux et la terre…».

Patience, patience,
patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr.

Paul Valéry[4]

[1] Genèse Rabba 1: 1; Rashi sur Genèse 1: 1.

[2] Dans son livre «Le Hasard et la Nécessité».

[3] Autre signification du terme «כֶּתֶר»: «entourer».

[4] Cet extrait du poème « Palme » de Paul  Valéry est aussi le titre du livre « Patience dans l’Azur » de l’astrophysicien Hubert Reeves

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

hebreubiblique@gmail.com

 

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5 Responses to Parashat Bereshit, la Création, un acte d’Amour

  1. Ratto dit :

    C’est génial et tellement profond.

  2. cathou dit :

    La traduction de ma Bible est: « Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre….. »
    J’aime beaucoup cette traduction qui délaisse le « au commencement.. »
    «  »Lorsque » » implique qu’à un moment Dieu prend une décision, celle de « créer ». Là aussi on a une notion de temps et non d’espace, une notion qui s’inscrit dans l’éternité: à partir du moment où Dieu prend la décision de commencer la création.

    la notion de vide à remplir est bien présente: « la terre était déserte et vide et la ténèbre à la surface de l’abîme… » l’abîme: trou abyssale, bouche béante, en attente. On ignore ce qui se trouve dans cet abîme mais il est dit que la ténèbre est à la surface.
    le vide décrit ne s’inscrit pas, non plus, dans l’espace, ce vide est délimité par la terre déserte, par la ténèbre, l’abîme, le souffle divin et les eaux: ce n’est pas un espace infini, libre de tout.
    ce vide s’animera quand ce sera le moment.

    « la Création du monde n’est le fruit que de l’adaptation du Vivant à son milieu ».
    cette phrase peut choquer, mais au fond, je trouve qu’elle n’est pas fausse; bien que l’humain n’est pas le créateur de la pensée, l’humain développe et adapte sa pensée…. au fil du temps.
    La pensée, aussi vaste qu’elle puisse être ne s’inscrit pas dans l’espace, mais OUI elle s’inscrit dans le temps.

    Oui Haïm ce début de la Bible, si connu, lu souvent très vite comme une belle histoire, est un enseignement, une réflexion intense. Je suis depuis des années sur cette genèse et j’en découvre encore et toujours la richesse.

  3. frederique de CARA dit :

    Quel beau et bon commentaire porteur de tant d’espérance merci!

  4. Christan Anga dit :

    Kol Akavod !…
    Quoi de mieux que de commencer l’année par une ré-lecture et étude de la Torah, imprégné de cette valeur essentielle à la vie qu’est l’Amour!
    Toda Rabba Haim.

  5. cathou dit :

    Le temps!! fait curieux c’est un des rares mots français dont l’étymologie s’est perdue… dans le temps.
    le récit biblique, comme tous les textes fondateurs, s’articulent autour du Temps.
    D’ailleurs le Créateur n’est il pas aussi appelé Éternel, plaçant ainsi tout processus de création sous la notion de temps.
    Le temps est infini, au fond c’est peut-être la seule chose réellement infinie…. sans début, sans fin le temps coule… éternellement.
    Ni l’œil, ni l’oreille, ni la bouche, ni le nez, ni la peau ne perçoit le temps.

    le symbole du TEMPS symbole est un rond ou une spirale qui indique bien qu’une fois où un temps est fini, où la boucle est terminée, un autre commencement débute… forcément différent mais aussi très semblable (ce qu’exprime peut-être mieux la spirale pour certains)

    Ne dit on pas: « il faut laisser le temps au temps », « prendre le temps »: savoir attendre
    Le temps est aussi ce que l’on en fait: temps d’amour, temps de partage, mais aussi temps de haine, temps de discorde…. la sagesse ne s’acquiert qu’au fil du temps

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