Parashat Noah, l’Alliance unilatérale ou le Nouveau Monde

Cette parasha marque un tournant dramatique dans l’Histoire de l’Humanité. En effet, lorsque le genre humain atteint le summum de la violence (‘HaMaS), le Créateur décide de détruire Sa propre Création:

ש«וַיִּמַח אֶת-כָּל-הַיְקוּם אֲשֶׁר עַל-פְּנֵי הָאֲדָמָה מֵאָדָם עַד-בְּהֵמָה עַד-רֶמֶשׂ וְעַד-עוֹף הַשָּׁמַיִם וַיִּמָּחוּ מִן-הָאָרֶץ וַיִּשָּׁאֶר אַךְ-נֹחַ וַאֲשֶׁר אִתּוֹ בַּתֵּבָה» (בראשית ז: כג).ש

«Dieu effaça toute Vie [littéralement Existence] qui était sur la face de la terre, depuis l’homme jusqu’à l’animal domestique, jusqu’au reptile, jusqu’à l’oiseau du ciel et ils furent effacés de la terre. Il ne resta que Noé et ce qui était avec lui dans l’arche.» (Genèse 7: 23).[1]

La racine verbale מ.ח.י. (M. ‘H. I.) signifiant «effacer» témoigne de l’intervention divine visant à construire un nouveau monde fondé sur l’Alliance conclue avec Noé, le juste de sa génération (Genèse 7: 1) et l’Humanité entière:

ש«וַהֲקִמֹתִי אֶת-בְּרִיתִי אִתְּכֶם וְלֹא-יִכָּרֵת כָּל-בָּשָׂר עוֹד מִמֵּי הַמַּבּוּל וְלֹא-יִהְיֶה עוֹד מַבּוּל לְשַׁחֵת הָאָרֶץ» (בראשית ט: יא).ש

«J’établirai mon alliance avec vous nulle chair, désormais, ne périra par les eaux du déluge; nul déluge, désormais, ne désolera la terre» (Gen. 9: 11).

Quelle est la signification d’une telle alliance et quelle en est sa portée?

Au moment où toutes les créatures sont entrées, l’Eternel ferme l’arche:

ש«וַיִּסְגֹּר יְהוָה בַּעֲדוֹ» (בראשית ז: טז).ש

«Alors l’Éternel ferma sur lui [Noé] l’arche» (Genèse 7: 16).

Que revêt le sens de cette fermeture?

ש«כִּי-עָצֹר עָצַר יְהוָה בְּעַד כָּל-רֶחֶם לְבֵית אֲבִימֶלֶךְ עַל-דְּבַר שָׂרָה אֵשֶׁת אַבְרָהָם» (בראשית כ: יח).ש

»Car l’Eternel avait fermé toute matrice dans la maison d’Avimélekh, à cause de Sara, épouse d’Abraham.« (Genèse 20: 18)

Si les eaux purificatrices du déluge rappelant les eaux originelles de la Création peuvent être apparentées au liquide amniotique protégeant l’embryon contre toute infection extérieure, l’arche, quant à elle, constitue, sur le modèle de la matrice, l’espace du renouveau considéré non point dans sa dimension de croissance mais plutôt de potentialité. L’arche constituant un espace clos, hermétique, est avant tout le lieu de la retenue, de la conservation et de la préservation des espèces animales et végétales, le processus de procréation étant interrompu momentanément. Au retrait des eaux, réapparaît le mouvement de la Vie, mouvement soumis et régi par la Bénédiction divine:

ש «וַיְבָרֶךְ אֱלֹהִים אֶת-נֹחַ וְאֶת-בָּנָיו וַיֹּאמֶר לָהֶם פְּרוּ וּרְבוּ וּמִלְאוּ אֶת-הָאָרֶץ» (בראשית ט: א).ש

 «Le Seigneur bénit Noé et ses fils, en leur disant: « Croissez et multipliez, et remplissez la terre!» (Genèse 9: 1).

Noé est, comme le Premier Homme ADaM (Genèse 1: 28), placé sous le signe de la bénédiction et non point de la Mitsvah (Injonction divine) dont le premier héraut sera le Patriarche Avraham, futur père de l’Humanité chargé d’accomplir l’Alliance divine.

Pourquoi Noé n’évolue-t-il point dans la sphère de la Mitsvah mais plutôt dans celle de la Bénédiction ?

ש«וַהֲקִמֹתִי אֶת-בְּרִיתִי אִתָּךְ וּבָאתָ אֶל-הַתֵּבָה אַתָּה וּבָנֶיךָ וְאִשְׁתְּךָ וּנְשֵׁי-בָנֶיךָ אִתָּךְ» (בראשית ו: יח). ש

«J’établirai mon Alliance avec toi: tu entreras dans l’arche, toi et tes fils, et ta femme et les femmes de tes fils avec toi». (Genèse 6: 18).

Selon le Rav Moshé David Cassuto, ce verset succédant à l’intention divine  de faire périr «tout ce qui habite la terre» (Genèse 6: 17) en déduit que le terme בְּרִית BeRiT renferme l’idée de promesse dont l’arc-en-ciel, symbole de paix, sera le signe évocatoire et universel.

Quant au commentateur Isaac ben Judah Abarbanel (1437–1508), il fait remarquer que le terme בְּרִית BeRiT renvoie à la notion de «limite» sans laquelle  la Création ne saurait se maintenir:

ש«כֹּה אָמַר יְהוָה אִם-לֹא בְרִיתִי יוֹמָם וָלָיְלָה חֻקּוֹת שָׁמַיִם וָאָרֶץ לֹא-שָׂמְתִּי» (ירמיהו לג: כה).ש

«Ainsi parle le Seigneur: Si mon Alliance avec le jour et la nuit pouvait ne plus subsister, alors je cessais de fixer des lois au ciel et à la terre» (Jérémie 33: 25).

Les eaux destinées à rester concentrées et confinées en un point unique ( מִקְוֵה מַיִם Genèse 1: 10) vont, en raison de la transgression par l’homme des limites de la loi naturelle assurant l’équilibre de la Création, submerger cette dernière en ne laissant derrière elles que ruine et désolation.

Mais quel peut être le sens de cette בְּרִית BeRiT / alliance associée au verbe  הֲקִמֹתִי HaKiMoTi «J’établirai», dont la racine verbale K.Ou.M. (ק. ו. מ.à la forme du Hifil)?

Si l’on se réfère à Genèse 26: 3, l’on comprend que L’Eternel s’engage unilatéralement, inconditionnellement, à tenir sa promesse à l’égard de Noé et de l’Humanité comme Il le fera également avec Its’hak:

ש«גּוּר בָּאָרֶץ הַזֹּאת וְאֶהְיֶה עִמְּךָ וַאֲבָרְכֶךָּ  כִּי-לְךָ וּלְזַרְעֲךָ אֶתֵּן אֶת-כָּל-הָאֲרָצֹת הָאֵל וַהֲקִמֹתִי אֶת-הַשְּׁבֻעָה אֲשֶׁר נִשְׁבַּעְתִּי לְאַבְרָהָם אָבִיךָ» (בראשית כו: ג).ש

«Habite dans ce pays-ci, je serai avec toi et je te bénirai; car à toi et à ta postérité je donnerai tous ces pays, accomplissant ainsi le serment que j’ai fait à ton père Abraham» (Genèse 26: 3).

L’alliance unilatérale conclue avec Noé s’enracine dans l’amour inconditionnel qu’éprouve l’Eternel à l’égard de son œuvre et de ses créatures. La reconstruction du monde nécessite l’établissement d’une nouvelle ère de HeSseD, de bonté et d’amour gratuit où l’action de l’Homme n’affecterait en rien l’élan vital parcourant l’Univers. Mais l’Homme peut-il demeurer indéfiniment le réceptacle passif de cette infinie bonté divine?  Noé, en hébreu נֹחַ Noa’H, signifie « se reposer» mais aussi «s’assoupir» ou « camper » (deux premieres radicales de la racine verbale  H. N. I/ ח. נ. י).

Noé n’entre et ne sort de l’arche que sur ordre divin. Il ne pose jamais de questions et ne dévoile à aucun instant sa propre intention de sauver l’Humanité. Seuls sa femme, ses enfants et ses brus y trouvent refuge.   Noé érige l’arche car l’Eternel le lui a demandé. Il ne fait preuve d’aucune initiative personnelle contrairement à Moïse qui, également porté par les eaux du Nil, sera celui par qui celles-ci seront divisées pour le bien des Hébreux. L’Histoire de Noé ne rapporte, par ailleurs, aucun dialogue entre l’Eternel et Noé. Des hommes, des femmes et des enfants vont disparaître dans la tourmente du déluge et le mutisme de Noé s’inscrit dans le déterminisme de ce renouveau!

L’Alliance universelle visant certes à sauver le genre humain d’une perte sans espoir de retour n’introduit-elle point toutefois un profond déséquilibre dans le lien unissant le Divin (Donateur) à la créature humaine (Récepteur)?  L’essence de la vocation humaine n’est-elle donc point de participer activement à l’œuvre divine dans le dessein de la parfaire?  Un monde de HeSsed où ne règnerait que l’Amour de l’Eternel sans que la responsabilité de l’Homme ne soit engagée est-il viable?

ש«חַסְדֵי יְהוָה עוֹלָם אָשִׁירָה לְדֹר וָדֹר אוֹדִיעַ אֱמוּנָתְךָ בְּפִי כִּי-אָמַרְתִּי עוֹלָם חֶסֶד יִבָּנֶה שָׁמַיִם תָּכִן אֱמוּנָתְךָ בָהֶם» (תהלים פט:ב, ג).ש

«Toujours je chanterai les bontés du Seigneur; d’âge en âge, ma bouche proclamera ta fidélité Car, dis-je, le Monde est construit sur l’amour; dans les cieux tu as rendu immuable ta fidélité». (Psaume 89: 2-3).

[1] Parashat Noah Genèse 6: 9- 11: 32

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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5 Responses to Parashat Noah, l’Alliance unilatérale ou le Nouveau Monde

  1. Cathou dit :

    Noé nous dit qu’avant toute libération il faut apprendre à obéir. L’obéissance est protectrice.
    Comme le jeune enfant doit apprendre l’obéissance avant de prendre son indépendance, l’humain à besoin du cocon de l’obéissance avant de s’en affranchir.

    D’Abraham à Jésus il y a une évolution de la spiritualité, qui commence par une obéissance totale au divin, apparaît l’échange, la discussion avec le divin, pour finir au moment où l’humain à pleinement conscience de la part divine qu’il porte en lui et qu’il a fait sien l’enseignement divin.

    Noé obéit, avec passivité aux ordres divins. Jésus-Christ n’a plus besoin ni d’obéissance passive, ni de porter le peuple d’Israël, ni de cocon protecteur…. Il vit pleinement l’enseignement divin, il le porte en lui avec force, c’est avec une pleine et entière acceptation qu’il accomplit son chemin… jusqu’à la mort. Jésus-Christ, au fond, est le symbole de la maturité d’Israël.

    Mais le récit biblique nous indique aussi que certains humains seront des Noé bien obéissants toute leur vie, que tous les humains n’arriveront jamais à sortir du cocon de l’obéissance, que tous les humains ne savent parfois pas entrer dans le cocon indispensable de l’obéissance et vont ainsi à leur perte…

  2. Cathou dit :

    On peut aussi dire que la passivité de Noé est une action de résistance.
    En effet que fait Noé devant ce déluge annoncé, qui va mettre fin à toute vie?? Il construit un abri capable de le protéger, lui et sa famille. Un abri capable de résister aux éléments qui se déchaînent.
    Au fond au lieu de se laisser périr, comme les autres, il va refermer sa vie sur elle-même pour mieux attendre des temps plus propices. Il y a une action certaine dans sa passivité.

    Noé nous dit… quand tout devient débâcle, qu’on ne maîtrise plus ce qui se passe, la seule solution est de se refermer sur soi et d’attendre, avec confiance, des jours meilleurs. Lutter avec violence ne servant plus à rien, la lutte devient « passive », elle se laisse porter au gré du courant jusqu’à l’accalmie.
    Et on peut penser à cette phrase de Gandhi « les juifs doivent se laisser exterminer, ils en sortiront grandis ». Phrase effarante pour un occidental, mais dans la plus parfaite logique Hindou. L’hindou vit tellement en osmose avec le divin qu’il a parfaitement intégré cette notion que vie et mort sont 2 visages de la Vie. Que commencements et fins sont 2 visages de l’Éternité. Que au milieu de la mort, la vie est là…. au plus fort du déluge qui détruit tout, qui n’apporte que mort et désolation, la vie est là sous les traits de Noé et de son arche. Noé, qui, tout en étant passif, résiste à la destruction, en attente. Noé sort plus fort de cette épreuve et peut reconstruire un nouveau monde, nouvelle étape du monothéisme.
    Mais Noé nous dit aussi que pour reconstruire, créer un commencement il faut un maillon qui rattache la fin et le commencement..

    Au fond Noé, Jésus et Gandhi nous disent la même chose, de manière différente= N’ayez pas peur de la destruction, n’ayez pas peur de la mort… destruction et mort ne sont que 2 faces de la VIE. Regardez la mort avec non violence et vous vivrez! La destruction, la mort ne sont que des fins qui permettent un commencement plus vigoureux.
    Oui je conçois que c’est un peu difficile à mettre en application

  3. cathou dit :

    l’histoire de Noé donne à réfléchir sur bien des choses.
    DÉLUGE: débordement, surabondance

    Le déluge est présenté comme une punition divine. Il perdure encore aujourd’hui dans l’esprit occidental cette séparation entre le bien et le mal. Dieu punit les méchants et récompense les bons.

    Mais si on reprend le récit, plus lentement, il nous est dit que l’humain commence à se multiplier, le divin se mélange à l’humain, l’esprit ne supprime pas les besoins de la chair:
    « les fils de Dieu virent que les filles d’homme étaient belles… » et le Seigneur dit « mon esprit ne dirigera pas toujours l’humain, il n’est que chair.. »

    Si ce déluge est réel avec des trombes d’eau qui détruisent tout sur leur passage, dans ce cas l’humain n’est guère responsable de cette destruction…. il subit les outrages du Temps, contre lesquels on ne peut rien faire, sauf s’y préparer et accepter.

    Si ce déluge est le symbole d’une surabondance matérielle, des débordements en tous genres; l’humain en porte la responsabilité, même Noé. La différence entre Noé et les autres humains, est que Noé a compris les origines du déluge et sait comment y faire fasse.

  4. marise2017 dit :

    Saut Haïm,
    Toda Rabba,
    J’aimerai recevoir les vidéo des cours pour revoir dont j’ai participer, car c’était très enrichissant. Que Dieu vous bénisse avec toute votre famille, car vous être une source de bénédiction pour moi. Encore merci beaucoup et longue vie.
    FLORIMOND Maryse
    De Martinique.

    Provenance : Courrier pour Windows 10

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