Parashat Lekh Lekha, l’Alliance Abrahamique, le Dialogue de l’Ultime

Lors de notre dernière étude relative à l’histoire de Noé et au renouveau terrestre, nous avions soulevé la question de la viabilité d’un Monde dans lequel l’Homme vivrait entièrement soumis au déterminisme, sans engagement de l’Homme. Le Tout-Puissant établit un monologue avec Noé (Gen. 6: 13; 7: 1; 8: 15-16), et Noé l’exécute rigoureusement (Gen. 6: 22), mais Il entre en dialogue avec Abraham, dans sa dimension d’amour et de miséricorde.

Noé bâtit un autel au Tout-Puissant, et lui offre des sacrifices d’animaux purs:

 

כ « וַיִּבֶן נֹחַ מִזְבֵּחַ לַיהוָה וַיִּקַּח מִכֹּל הַבְּהֵמָה הַטְּהֹרָה וּמִכֹּל הָעוֹף הַטָּהוֹר וַיַּעַל עֹלֹת בַּמִּזְבֵּחַ ». (בראשית ח: כ).ש

20 « Noé érigea un autel à l’Éternel; il prit de tous les quadrupèdes purs, de tous les oiseaux purs, et les offrit en holocauste sur l’autel ». (Gen. 8: 20)

Avraham, lui aussi, érige un autel, mais, alors que Noé l’avait érigé en l’honneur du Tout-Puissant, énergie créatrice dans sa dimension de justice, Avraham le bâtit en l’honneur de l’Eternel, qui est la même énergie créatrice dans sa dimension d’amour et de miséricorde, dimension qui n’agit point dans le monde de déterminisme qu’a connu Noé:

ז וַיֵּרָא יְהוָה אֶל-אַבְרָם וַיֹּאמֶר לְזַרְעֲךָ אֶתֵּן אֶת-

הָאָרֶץ הַזֹּאת וַיִּבֶן שָׁם מִזְבֵּחַ לַיהוָה הַנִּרְאֶה אֵלָיו. (בראשית יב: ז).ש

7 L’Éternel apparut à Abram et dit : »C’est à ta postérité que je destine ce pays. » Il bâtit en ce lieu un autel à l’Eternel qui lui était apparu. (Gen. 12: 7)[1]

Alors que le Tout-Puissant, dans sa dimension de justice, avait parlé à Noé sans se révéler à lui (וַיֹּאמֶר, וַיְדַבֵּר), l’Eternel, dans sa dimension d’amour, se révèle à Avraham  (וַיֵּרָא).  La révélation de l’Eternel, dans ce verset, entoure le nom d’Avraham.  C’est dire l’importance et la primordialité de la promesse du don de la terre accordé à Avraham, promesse inébranlable, dont nous voyons aujourd’hui la véracité et l’actualité.

Cette révélation divine à Avraham entraîne la réciprocité du lien unissant la créature à son Créateur: Avraham va appeler (וַיִּקְרָא) la divinité, créant ainsi un lien direct avec la divinité, rendant pratiquement inutile l’autel des sacrifices.

ד אֶל-מְקוֹם, הַמִּזְבֵּחַ אֲשֶׁר-עָשָׂה שָׁם בָּרִאשֹׁנָה וַיִּקְרָא שָׁם אַבְרָם בְּשֵׁם יְהוָה. ש 4 à l’endroit où se trouvait l’autel qu’il y avait précédemment érigé. Abram proclama le nom de l’Éternel. (Genèse 13: 4).

Or, ce lien s’était estompé depuis la génération de Shet et de son fils Enosh:

כו וּלְשֵׁת גַּם-הוּא יֻלַּד-בֵּן, וַיִּקְרָא אֶת-שְׁמוֹ אֱנוֹשׁ; אָז הוּחַל לִקְרֹא בְּשֵׁם יְהוָה. (בראשית ד: כו).ש

26 A Seth, lui aussi, il naquit un fils; il lui donna pour nom Énos. Alors on commença d’invoquer le nom de l’Éternel. (Genèse 4: 26).

Ce dialogue entamé il y a peu continue entre Avraham et son Créateur: après le renouvellement de la promesse du don de la Terre, (Gen. 13: 14-17), Avraham plante sa tente à Hébron où il élève un autel:

יח וַיֶּאֱהַל אַבְרָם וַיָּבֹא וַיֵּשֶׁב בְּאֵלֹנֵי מַמְרֵא אֲשֶׁר בְּחֶבְרוֹן וַיִּבֶן-שָׁם מִזְבֵּחַ לַיהוָה. (בראשית יג: יח). ש

18 Abram alla dresser sa tente et établir sa demeure dans les plaines de Mamré, qui sont en Hébron; et il y éleva un autel au Seigneur. (Genèse 13: 18).

Ainsi, la tente d’Avraham, plantée à Hébron, est le lieu d’où surgit la lumière pour Israël et les Nations. En effet, la racine A.H.L./א. ה. ל. «dresser une tente» signifie également «répandre la lumière (de la lune)» (Job 25: 5). Cette racine verbale, que l’on rapproche de  H.L.L. / ה. ל. ל. (louer), voulant également dire «briller, luire» (Job 29: 3), signifierait également «louer» l’Eternel. Lot, neveu d’Avraham, tente, lui aussi, d’être une lumière pour les hommes de Sodome (Gen. 13: 12) mais sa tentative est vouée à l’échec car, loin de vouloir glorifier le Nom divin, il ne recherche que l’abondance matérielle pour lui-même. La source biblique précise que LoT choisit délibérément de s’installer dans les «Villes alentours/ de la Plaine» de Sodome, les «AreY HaKiKaR» (Gen. 13: 12),  expression qui pourrait se traduire par «les cités de la miche de pain» (Ex. 29: 23) ou «cités des lingots d’or» (II Sam. 12: 30).  LoT, dont le nom signifie «voile»[2], ne manifestant aucun lien avec l’Eternel, s’éloigne de son oncle Avraham, source de Bénédiction (Genèse 12: 2). Cette faculté d’être source de Bénédiction résulte du dialogue direct entretenu entre Avraham et l’Eternel et est propre à conduire les Nations à reconnaître l’Eternel comme le Dieu d’Israël, prototype de toute l’Humanité:

יח וּמַלְכִּי-צֶדֶק מֶלֶךְ שָׁלֵם הוֹצִיא לֶחֶם וָיָיִן וְהוּא כֹהֵן לְאֵל עֶלְיוֹן. ש

18 Melchisédek, roi de Salem, apporta du pain et du vin: il était prêtre du Dieu suprême.

יט וַיְבָרְכֵהוּ וַיֹּאמַר  בָּרוּךְ אַבְרָם לְאֵל עֶלְיוֹן, קֹנֵה שָׁמַיִם

וָאָרֶץ.  (בראשית יד: יח-יט).ש

19 Il le bénit, en disant: « Béni soit Abram de par le Dieu suprême, auteur des cieux et de la terre! (Genèse 14: 18-19).

Le dialogue implique une discussion et des questions sur des points difficiles à comprendre, ainsi qu’une réponse de la part de l’Eternel, comme au sujet de la destruction de Sodome et Gomorrhe, Adma et Tsevoiim, ainsi que sur la réalisation de la promesse du don de la Terre:

ח וַיֹּאמַר  אֲדֹנָי יְהוִה בַּמָּה אֵדַע כִּי אִירָשֶׁנָּה. (בראשית טו: ח).ש

8 Il répondit: « Dieu-Seigneur, comment saurai-je que j’en suis possesseur? » (Genèse 15: 8).

L’Eternel enjoint, alors, Avraham d’offrir plusieurs animaux sur l’autel des sacrifices (Genèse 15: 9-11). Puis Il conclut une Alliance avec celui qui, appelé à devenir le premier Patriarche d’Israël, révolutionne le sens de l’Histoire humaine par une très grande découverte, celle de l’aptitude à poser une question. L’Homme, à l’instar d’Avraham, a non seulement le droit mais le devoir de questionner l’Eternel et lui rappeler que Sa rigueur doit être à la mesure de Sa miséricorde:

יח « בַּיּוֹם הַהוּא כָּרַת יְהוָה אֶת-אַבְרָם בְּרִית לֵאמֹר  לְזַרְעֲךָ נָתַתִּי אֶת-הָאָרֶץ הַזֹּאת מִנְּהַר מִצְרַיִם עַד-הַנָּהָר הַגָּדֹל נְהַר-פְּרָת ». (בראשית טו: ט-יא).ש

18 « Ce jour-là, l’Éternel conclut avec Abram une Alliance, en disant: « J’ai octroyé à ta descendance ce territoire, depuis le torrent d’Egypte jusqu’au grand fleuve, le fleuve d’Euphrate » (Genèse 15: 18)

L’alliance entre le Tout-Puissant et Noé se caractérise par l’expression: «VaHaKiMoTi eth BeRiTY וַהֲקִמֹתִי אֶת-בְּרִיתִי» (Genèse 6: 18), alors que celle entre l’Eternel et Avraham utilise l’expression «KaRaT BeRiT   כָּרַת יְהוָה אֶת-אַבְרָם-בְּרִית». Or, cette racine verbale K. R. T. / כ. ר. ת.   signifie «couper», voire meme «fendre»:

יח וְנָתַתִּי אֶת-הָאֲנָשִׁים, הָעֹבְרִים אֶת-בְּרִתִי, אֲשֶׁר לֹא-הֵקִימוּ אֶת-דִּבְרֵי הַבְּרִית, אֲשֶׁר כָּרְתוּ לְפָנָי הָעֵגֶל אֲשֶׁר כָּרְתוּ לִשְׁנַיִם, וַיַּעַבְרוּ בֵּין בְּתָרָיו. (בראשית לד: יח).ש 18 Et je livrerai ces hommes, violateurs de mon pacte, qui n’ont pas exécuté les termes de l’alliance conclue devant moi, en divisant un veau en deux parts et en passant entre les morceaux. (Jérémie 34: 18).

Avraham, en fendant en deux l’animal, exprime sa volonté de respecter le serment conclu avec l’Eternel et, ce faisant, implique toute sa descendance. Les hommes prenant sur eux cette alliance mais n’en pratiquant point les termes, s’exposent à de graves sous conséquences (Jérémie 34: 19-20)

L’ampleur de l’Alliance abrahamique dépasse la famille d’Israël et s’étend aux Familles de la Terre (Avraham étant «אַב-הֲמוֹן גּוֹיִם, père d’une multitude de nations», Genèse 17: 5) pour s’engager à ne jamais rester indifférentes face à l’iniquité et à la barbarie humaine. Saurons-nous, en ce XXIe siècle, mettre un terme à l’ère génocidaire initiée au siècle précédent, ensanglanté par les multiples massacres et ethnocides, du génocide arménien dès le début du siècle à la Shoah?

«Ce que le prophète dit à Dieu lorsque Dieu lui parle n’est pas tenu pour moins saint que ce que Dieu dit lui-même au prophète. Ainsi donc la Bible n’est pas seulement la parole de Dieu: Elle est la parole de Dieu et de l’homme, le témoignage d’une révélation et d’une réponse, le drame de l’alliance entre Dieu et l’homme.»[3].

 

[1] Parashat Lekh Lekha, Genèse 12: 1- 17: 27

[2] racine verbale: L.Ou.T. / : ל. וּ. ט «couvrir, envelopper» (Isaïe 25: 7), «faire disparaître» et même «tour de magie» (Ex. 8: 3), sans parler de sa signification en araméen: «malédiction».

[3] Avraham Yeshoua Heshel, Dieu en quête de l’homme, Philosophie du Judaïsme, aux Editions du Seuil, Paris, p. 275.

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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