Parashat VaYera, Avraham, le Manifeste de Justice

 

Comment un homme, Avraham, a t-il pu être élu par l’Eternel et devenir une source de bénédictions pour l’Humanité entière? Ce choix relèverait-t-il de l’ordre du privilège?

כה חָלִלָה לְּךָ מֵעֲשֹׂת כַּדָּבָר הַזֶּה לְהָמִית צַדִּיק עִם-רָשָׁע וְהָיָה כַצַּדִּיק כָּרָשָׁע חָלִלָה לָּךְ הֲשֹׁפֵט כָּל-הָאָרֶץ לֹא יַעֲשֶׂה מִשְׁפָּט. (בראשית יח: כה).שש

25 Loin de toi d’agir ainsi, de frapper le juste avec le mechant, les traitant tous deux de même façon! Loin de toi! Celui qui juge toute la terre serait-il un juge inique? » (Gen. 18: 25)[1]

L’Eternel n’est-il donc point capable de distinguer seul le juste  du méchant? Or, à la suite de l’Alliance conclue entre Lui et Avraham, Il attend de ce dernier qu’il se porte garant de tout homme suivant les principes de cette même Alliance. Jusqu’à cette Alliance entre l’Eternel et Avraham, les premières générations ne semblent pas conscientes de la nécessité d’une responsabilité réciproque, et ce, depuis la réponse imbue d’indifférence de Caïn:

ט לֹא יָדַעְתִּי הֲשֹׁמֵר אָחִי אָנֹכִי. (בראשית ד:ט).ש

9 « Je ne sais; suis-je le gardien de mon frère? » (Genèse 4: 9).

A la suite de ce fratricide primordial, les liens entre le divin et l’Humanité iront en se détériorant jusqu’au Déluge et jusqu’à la génération qui bâtit la tour de Babel en aspirant à se faire un nom (Genèse 11: 4). Avraham, fort de son Alliance avec l’Eternel, inverse la tendance de l’indifférence. Or, l’on aurait pu croire que l’union voulue par  la génération de Babel en construisant sa tour avait pour but, en garantissant cette unité, de lutter contre cette indifférence. Or, cette même génération n’aspirait à ne sauvegarder que les intérêts de son propre groupe en manifestant la plus grande indifférence envers tous ceux qui n’y étaient pas inclus. L’Alliance dont «bénéficie» Avraham garantit, au contraire, que l’Humanité dans son entier agisse, à sa suite, avec une responsabilité mutuelle.  En cela, l’exemple d’Avraham est à méditer. En effet, alors qu’il se trouvait en lien avec la divinité qui venait de lui apparaître, il l’abandonne en quelque sorte pour s’occuper de ses invités inattendus (Genèse 18: 1-2). Il inculque la voie de Justice à ses enfants (Genèse 18: 19) et au genre humain dans son ensemble:

ד אֲנִי הִנֵּה בְרִיתִי אִתָּךְ וְהָיִיתָ לְאַב הֲמוֹן גּוֹיִם. (בראשית יז: ד)ש

4 « Moi-même, oui, je traite avec toi: tu seras le père d’une multitude de nations. (Genèse 17: 4)

Avraham considère qu’altruisme est synonyme d’altérité. Il court  au-devant des  «trois hommes» marchant dans le désert, non loin de lui, et les appelle afin de leur offrir gracieusement l’hospitalité sous un arbre (Genèse 18: 4).  D’où viennent ces trois personnages qui surgissent dans la lumière intense du désert? Nous ne le saurons jamais. Quel est leur nom? La source biblique les présente comme «ANaShiM»/ אֲנָשִׁים, «hommes». Or, la racine primordiale du terme אֲנָשִׁים est Enoch, אֱנוֹשׁ, le père fondateur de l’Humanité (Genèse 4: 26). Avraham concentre sa vision sur l’égalité unissant tous les hommes אֲנָשִׁים, בְּנֵי-אֱנוֹשׁ, fils d’Enoch, qui à sa naissance provoqua en quelque sorte un retour à l’Eternel:

כו וּלְשֵׁת גַּם-הוּא יֻלַּד-בֵּן וַיִּקְרָא אֶת-שְׁמוֹ אֱנוֹשׁ אָז הוּחַל לִקְרֹא בְּשֵׁם יְהוָה. (בראשית ד: כו).ש

26 A Seth, lui aussi, il naquit un fils; il lui donna pour nom Énoch. Alors on commença d’invoquer le nom de l’Éternel.  (Genèse 4: 26).

Ayant donc reconnu des אֲנָשִׁים, בְּנֵי-אֱנוֹשׁ, Avraham offre généreusement son hospitalité, non point seulement par un acte de compassion  (HeSseD, חֶסֶד),  propre à sa personne, mais aussi par un acte de Justice, de TseDaKaH צְדָקָה. Non point une grâce à l’égard du passant inconnu mais un devoir! La noble attitude dont fait montre Avraham est révolutionnaire. La course d’Avraham après les trois hommes n’est point sans rappeler le verset:

כ צֶדֶק צֶדֶק תִּרְדֹּף לְמַעַן תִּחְיֶה וְיָרַשְׁתָּ אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לָךְ. (דברים טז: כ).ש

20 C’est la justice, la justice seule que tu dois rechercher, si tu veux te maintenir en possession du pays que l’Éternel, ton Dieu, te destine. (Deutéronome 16: 20)

Ouvrir sa porte à celui qui le requiert s’avère être un acte de bonté; par contre initier l’hospitalité et créer les conditions de rencontre interhumaine, c’est répondre en être humain, d’être humain à être humain, à la question de Caïn: «Oui, Je suis le gardien de mon frère». Comme le Patriarche Avraham, chaque être humain peut lever son regard (וַיִּשָּׂא עֵינָיו Genèse 18: 2) – sur tout être créé à l’image de l’Eternel – en être responsable. Le véritable service divin ne réside point dans les jeûnes de contrition ou les sacrifices offerts à l’Eternel (Proverbes 21: 3) mais essentiellement dans le partage de notre pain au démuni, l’offre d’un toit au sans-abri et d’un habit à l’homme nu:

ז הֲלוֹא פָרֹס לָרָעֵב לַחְמֶךָ וַעֲנִיִּים מְרוּדִים תָּבִיא בָיִת: כִּי-תִרְאֶה עָרֹם וְכִסִּיתוֹ וּמִבְּשָׂרְךָ לֹא תִתְעַלָּם (ישעיהו נח: ז).ש

7 puis encore, de partager ton pain avec l’affamé, de recueillir dans ta maison les malheureux sans asile; quand tu vois un homme nu, de le couvrir, de ne jamais te dérober à ceux qui sont comme ta propre chair! (Isaïe 58: 7).

Le Patriarche Avraham élu par l’Eternel est un homme de Justice et de Bonté (עֹשֶׂה מִשְׁפָּט וּצְדָקָה OSseH MiShPaT ouTsEDaKa):

יט כִּי יְדַעְתִּיו לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו, וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם אֵת אֲשֶׁר-דִּבֶּר, עָלָיו. (בראשית יח: יט).ש

19 Si je l’ai (Avraham) distingué, c’est pour qu‘il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la vertu et la justice; afin que l’Éternel accomplisse sur Abraham ce qu’il a déclaré à son égard. » (Genèse 18: 19)

Le verbe יְדַעְתִּיו , dont la racine Y. D. ‘. /י. ד. ע] signifie «connaître, aimer, choisir-élire- distinguer» (Ex. 33: 5; Amos 3: 2), «élever» (Cf. RaMBaN/ Nahmanide), constitue l’anagramme de la racine: Y.’. D (י.ע.ד), signifiant «avoir pour dessein, se vouer à, rencontrer et témoigner en faveur de (Job 9: 19) ». L’élection d’Avraham par l’Eternel se fonde sur la promesse de l’accomplissement de sa vocation, celle de témoigner de la Justice divine parmi les hommes (Psaume 99: 4; Isaïe 5: 16) et permettre à ceux-ci de se rencontrer dans la paix des cœurs réconciliés.

C’est à cette condition que l’accomplissement du don de la terre d’Israël, Erets Israël, devient effectif. Cette vocation abrahamique constitue la clé d’entrée en Erets Israël (Deut. 1: 16-17) et la clé de la Rédemption finale:

כז צִיּוֹן בְּמִשְׁפָּט תִּפָּדֶה וְשָׁבֶיהָ בִּצְדָקָה (ישעיהו א: כז).ש

27 Sion sera sauvée par la justice, et ceux qui y retournent par l’indulgence de la Justice. (Isaïe 1: 27).

L’Alliance conclue avec Avraham a pour dessein de responsabiliser ceux qui le suivront [le premier LeMa’aN/לְמַעַן «pour que» du verset Genèse 18: 19], celui qui deviendra un modèle de Justice par excellence pour les générations futures [mention du second « LeMa’aN/לְמַעַן   «afin que» Gen. 18: 19). Moïse, David, Salomon (I Rois 3: 11; Prov. 1: 3) et l’ensemble des juges et prophètes d’Israël marcheront sur les pas du Patriarche Avraham.

ש«רַבָּן שִׁמְעוֹן בֶּן גַּמְלִיאֵל אוֹמֵר, עַל שְׁלשָׁה דְבָרִים הָעוֹלָם עוֹמֵד עַל הַדִּין וְעַל הָאֱמֶת וְעַל הַשָּׁלוֹם, שֶׁנֶּאֱמַר (זכריה ח: טז) «אֱמֶת וּמִשְׁפַּט שָׁלוֹם שִׁפְטוּ בְּשַׁעֲרֵיכֶם» (פרקי אבות א: יח).ש

«Le maître Shimon ben Gamaliel enseignait: Le monde repose sur trois piliers (choses), sur la rigueur de la loi (הַדִּין HaDiN), sur la Vérité (הָאֱמֶת eMeT)  et sur la Paix (הַשָּׁלוֹם HaShaLoM) conformément à ce qui est dit: «rendez des sentences de vérité, de justice et de paix dans vos portes!» (Zacharie 8: 16)»  (Maximes des Pères, I: 18).

 

[1] Parashat VaEra, Genèse 18:1- 22: 24

 

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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1 Response to Parashat VaYera, Avraham, le Manifeste de Justice

  1. norbert dit :

    un grand merci pour cette paracha très complète
    Sabbath shalom

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