Parashat VaYshlakh, El Shaddaï, Réparer le Monde

Manifestation contre la guerre au Vietnam, Washington devant le Pentagone, "La Jeune fille à la fleur", Marc Riboud, 21 octobre 1967

Manifestation contre la guerre au Vietnam, Washington devant le Pentagone, « La Jeune fille à la fleur », Marc Riboud, 21 octobre 1967

Après la traversée du Yabok et la confrontation historique de Jacob l’opposant au mystérieux homme apparu dans la nuit, la bénédiction de l’Eternel s’épand sur Israël, nom que Jacob a obtenu après cette confrontation:

יא וַיֹּאמֶר לוֹ אֱלֹהִים אֲנִי אֵל שַׁדַּי פְּרֵה וּרְבֵה גּוֹי וּקְהַל גּוֹיִם יִהְיֶה מִמֶּךָּ וּמְלָכִים מֵחֲלָצֶיךָ יֵצֵאוּ. (בראשית לה: יא)

11 Et Dieu lui dit: « Je suis le Dieu tout puissant: tu vas croître et multiplier! Un peuple, un essaim de peuples naîtra de toi et des rois sortiront de tes entrailles (Gen. 35: 11)[1]

Que revêt la signification du Nom divin אֵל שַׁדַּי/ El Shaddaï?

Ce Nom divin, mentionné à maintes reprises dans le TaNaKh, apparaît pour la première fois au moment où l’Eternel bénit le premier Patriarche d’Israël, Avraham:

א וַיְהִי אַבְרָם בֶּן-תִּשְׁעִים שָׁנָה וְתֵשַׁע שָׁנִים וַיֵּרָא יְהוָה אֶל-אַבְרָם וַיֹּאמֶר אֵלָיו אֲנִי-אֵל שַׁדַּי הִתְהַלֵּךְ לְפָנַי וֶהְיֵה תָמִים. (בראשית יז: א). ש

1 Abram étant âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, le Seigneur lui apparut et lui dit: « Je suis le Seigneur tout-puissant; conduis-toi à mon gré, sois irréprochable (Genèse 17: 1)

Puis, le Nom El Shaddaï réapparaît lorsque le Patriarche Isaac bénit son fils Jacob:

ג וְאֵל שַׁדַּי יְבָרֵךְ אֹתְךָ וְיַפְרְךָ וְיַרְבֶּךָ וְהָיִיתָ לִקְהַל עַמִּים. (בראשית כח: ג).ש

3 Le Seigneur tout puissant te bénira, te fera croître et multiplier et tu deviendras une congrégation de peuples. (Gen. 28: 3)

Cette bénédiction s’inscrit donc dans la continuité de celle prononcée par l’Eternel au futur Patriarche Avraham.

L’on peut remarquer que l’Eternel se révélant à Moïse au buisson ardent insiste fortement sur le fait que si les Patriarches prirent connaissance du Nom El Shaddaï en y adhérant pleinement, le Tétragramme, quant à lui, ne leur fut point accessible:

ג וָאֵרָא אֶל-אַבְרָהָם אֶל-יִצְחָק וְאֶל-יַעֲקֹב בְּאֵל שַׁדָּי וּשְׁמִי יְהוָה לֹא נוֹדַעְתִּי לָהֶם. (שמות ו: ג).ש

3 J’ai apparu à Abraham, à Isaac, à Jacob, comme Divinité souveraine; et je ne leur ai pas fait connaître mon nom d’Étre immuable. (Ex. 6: 3)

Ce rappel du Nom El Shaddaï à Moïse a pour dessein de le réconforter: El Shaddaï (qui donne la Promesse aux Patriarches) deviendra réalité (Tétragramme).

Le commentateur Rachi, contrairement à son habitude,  commente à plusieurs reprises le Nom El Shaddaï:

  • Daï veut dire « assez » : J’ai assez de puissance divine pour toutes les créatures. (sur Genèse 17: 1)
  • Celui [El Shaddai] qui a assez (daï) de bénédictions pour ceux qui sont bénis par Lui, qu’Il te (Jacob) bénisse. (sur Genèse 28: 3)

יד וְאֵל שַׁדַּי יִתֵּן לָכֶם רַחֲמִים לִפְנֵיהָ אִישׁ וְשִׁלַּח לָכֶם אֶת-אֲחִיכֶם אַחֵר וְאֶת-בִּנְיָמִין וַאֲנִי כַּאֲשֶׁר שָׁכֹלְתִּי שָׁכָלְתִּי. (בראשית מג: יד). ש

14 Que le Seigneur tout puissant vous fasse trouver compassion auprès de cet homme, afin qu’il vous rende votre autre frère et Benjamin. Pour moi, j’ai pleuré mes fils, je vais les pleurer encore. » (Genèse 43: 14)
  • El Shaddaï: Celui dont il suffit (daï) que l’on reçoive de Lui le don de Sa miséricorde et qui possède assez (daï) de puissance en Sa main pour donner, qu’Il vous fasse trouver grâce. Tel est le sens simple du texte. Quant au midrach (Beréchith raba 92, 1), il explique : Celui qui a dit à l’univers : daï (« assez ! »), qu’Il dise daï à mes souffrances, car je n’ai pas eu de repos depuis mes jeunes années. J’ai souffert par Lavan, j’ai souffert par ‘Essaw, j’ai souffert par Ra‘hel, j’ai souffert par Dina, j’ai souffert par Yossef, j’ai souffert par Shim‘on, j’ai souffert par Binyamin.

Ces trois commentaires de Rachi se rapportant à l’interprétation du Nom divin El Shaddaï révèlent comme dénominateur commun l’attribut d’Omnipotence du Divin: l’Eternel est à la fois la Source unique de la Bénédiction et de la Miséricorde infinie qu’Il prodigue à Ses créatures.

RaMBaM (Maïmonide) dans son livre «Le Guide des Egarés» (Moreh Nevoukhim) explique que  «l’Eternel est El Shaddaï- שָׁדַי  dans le sens de שֶׁדַי  (Sheddaï) , ‘qui est suffisant’, ce qui veut dire qu’il n’a besoin d’aucun (être) en-dehors de lui pour que ce qu’il produit arrive à l’existence et continue d’exister, mais que la seule existence de Dieu suffit pour cela» (Chapitre 1: 63)[2].

RaMBaN (Na’hmanide) soutient la thèse selon laquelle le Nom Shaddaï aurait pour racine Sh. D. D (  שׁ.ד.ד.) signifiant «détruire, vaincre» le pouvoir des astres[3]. Autrement dit, le Seigneur domine et transcende absolument les forces de la Nature.

Outre ces commentaires, nombreux sont ceux parmi les Sages à vouloir rapprocher le Nom Shaddaï (Genèse 49: 25) du terme שָׁד, ShaD,  «sein-poitrine de la femme» (Cantiques des Cantiques 4: 5) ou du terme שֹׁד-ShoD signifiant «mamelle» (Isaïe 66: 11). El Shaddaï représentant l’aspect féminin du Divin prodigue avec clémence et amour Ses bienfaits à Sa créature, l’Homme, à l’image d’une mère allaitant son enfant.

L’idée d’Omnipotence divine traverse l’ensemble du TaNaKh:

ט כִּי הוּא אָמַר וַיֶּהִי הוּא-צִוָּה וַיַּעֲמֹד. (תהלים לג: ט).ש

9 Car il a parlé, et [tout] naquit; il a ordonné, et [tout] fut là. Ps. 33: 9)

ה  גָּדוֹל אֲדוֹנֵינוּ וְרַב-כֹּחַ   לִתְבוּנָתוֹ אֵין מִסְפָּר. (תהלים קמז: ה).ש

5 Grand est notre Maître et tout-puissant, sa sagesse est sans limites. (Ps. 147: 5)

כז הִנֵּה אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵי כָּל-בָּשָׂר הֲמִמֶּנִּי יִפָּלֵא כָּל-דָּבָר. (ירמיהו לב: כז).ש

27 « Certes, je suis l’Eternel, Dieu de toute chair: est-il pour moi rien de trop difficile?  (Jérémie 32: 27)

Cette notion d’Omnipotence divine développée par les Sages d’Israël se fondant sur les sources bibliques n’entre-t-elle donc point toutefois en contradiction avec la notion de Libre-Arbitre faisant de l’Homme le partenaire du Divin? Comment l’Homme peut-il s’exprimer, s’épanouir et remplir sa vocation, celle d’améliorer le Monde,  si le Divin détient le pouvoir absolu sur la Création et le cours de l’Histoire? Prétendre que le Seigneur est Omnipotent ne fait-il point de Lui, en définitive, un Maître absolu dirigeant par avance les hommes qui, dépourvus d’une libre volonté d’agir, seraient soumis au pouvoir  totalitaire du Divin?

Cette dernière interrogation, connue sous le nom de «Paradoxe de l’Omnipotence», peut-elle être résolue à la lueur des sources?

Le commentateur David ben Joseph Aboudirham ( דָּוִד בַּר יוֹסֵף אַ‏בּ‏וּ‏דִרְהַ‏ם) propose une thèse passionnante.  Commentant la prière de Rosh HaShana, il avance la thèse que le Nom El Shaddaï se rapporte à la volonté divine de limiter Son pouvoir infini!

«וּכְשֶׁאֲנִי תּוֹלֶה חֲטָאָיו שֶׁל אָדָם אֲנִי נִקְרָא שַׁדַּי».(שמות רבה ג: ו).ש

«Lorsque Je suspends les péchés de l’Homme [jusqu’à Yom Kippour], l’on m’appelle Shaddaï» (Exode Rabba, 3:6).

L’Eternel, par un acte de pure volonté, limite Son propre attribut de justice rigoureuse afin de sauver Israël.

La puissance du Seigneur (El) doit être comprise dans sa dimension de limitation (Shaddaï, She-daï, שֶׁדַי, «[la force divine qui dit:] cela suffit»), de retrait et de pardon.  Traduire donc «Tout-Puissant» n’a non seulement plus de sens mais constitue un contre sens! Affirmer que l’Omnipotence divine n’existe point, n’est-ce point fragiliser la Présence de l’Eternel en ce Monde et, en définitive, retirer à l’Homme son devoir d’agir selon la voix de sa conscience? L’Omnipotence divine se retient elle-même. Ainsi, immédiatement après la faute impardonnable des explorateurs, Moïse fait appel à la puissance divine dans sa dimension de miséricorde:

יז וְעַתָּה יִגְדַּל-נָא כֹּחַ אֲדֹנָי כַּאֲשֶׁר דִּבַּרְתָּ לֵאמֹר. יח יְהוָה אֶרֶךְ אַפַּיִם וְרַב-חֶסֶד נֹשֵׂא עָו‍ֹן וָפָשַׁע וְנַקֵּה לֹא יְנַקֶּה- פֹּקֵד עֲו‍ֹן אָבוֹת עַל-בָּנִים עַל-שִׁלֵּשִׁים וְעַל-רִבֵּעִים. יט סְלַח-נָא לַעֲו‍ֹן הָעָם הַזֶּה כְּגֹדֶל חַסְדֶּךָ וְכַאֲשֶׁר נָשָׂאתָה לָעָם הַזֶּה מִמִּצְרַיִם וְעַד-הֵנָּה. (במדבר יד: יז-יט).ש

17 Maintenant donc, de grâce, que la puissance d’Adonaï se déploie, comme tu l’as déclaré en disant: 18 « L’Éternel est plein de longanimité et de bienveillance; il supporte le crime et la rébellion, sans toutefois les absoudre, faisant justice du crime des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et à la quatrième génération. » 19  Pardonne, je t’en prie, le crime de ce peuple selon ta clémence infinie, et comme tu as pardonné à ce peuple depuis l’Egypte jusqu’ici! » (Nombres 14: 17-19).

De plus, si l’on considère l’Omnipotence divine comme un axiome, comment, alors, expliquer la place du mal en ce Monde? Le mal n’est-il point le fait du genre humain? Comment notre Monde peut-il encore demeurer indifférent face aux images d’horreur révélant la vente de milliers d’esclaves en Lybie au XXIe siècle! Pouvons-nous encore parler de « Toute Puissance » de l’Eternel et attendre passivement que le Maître du Monde libère ces pauvres hommes et femmes?

Les trois prières quotidiennes du peuple d’Israël instituées par les Sages s’achèvent toutes par l’expression «LeTaKeN OLaM BeMaLKhouT ShaDDaï» («réparer le monde par le règne de El Shaddaï»). Israël a reçu, en vertu de l’Alliance garante de la Promesse conclue avec les trois Patriarches, la suprême vocation de «réparer le Monde en y instituant un royaume où règnera l’attribut de bonté Shaddaï». Ainsi,  de la même manière que le Divin modère sa puissance par le pardon en espérant le Retour- TeShouVaH-  de Son Peuple rebelle, ce dernier a, à son tour, le devoir de compassion à l’égard de tout être.

Toute puissance se distingue par la place donnée aux plus humbles et aux démunis, le respect qu’il leur porte et le soin qu’il en prend:

ו  מְעוֹדֵד עֲנָוִים יְהוָה  מַשְׁפִּיל רְשָׁעִים עֲדֵי-אָרֶץ. (תהלים קמז: ו).ש

6 L’Eternel soutient les humbles, il abaisse jusqu’à terre les méchants. (Psaumes 147: 6).

 

 

[1]Parashat VaYshlakh, Genèse 32: 4- 36: 43

[2] Traduction: Shlomo Munk, Ed. Franck, Paris, 1856.

[3] Cf. Exode 32: 12; Isaïe 21: 2

 

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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1 Response to Parashat VaYshlakh, El Shaddaï, Réparer le Monde

  1. Cathou dit :

    J’aime beaucoup la photo qui accompagne ton article Haïm. La fragilité apparente face aux armes.
    Omnipotence: toute puissance

    L’humain est créé à l’image du divin, l’humain ne peut donc pas créer le mal tout comme il ne peut créer le bien. Je pense très important de ne pas dissocier le mal du bien, on a trop tendance à juger en terme de bien et de mal.
    La compassion permet d’accepter que bien et mal sont en nous.
    Le divin nous donne le libre arbitre… oui, mais sommes nous si libres que ça? Nos choix dependent de notre maturité, de notre environnement, de beaucoup de choses en fait.
    Le divin est multiple, la toute puissance est multiple, le libre arbitre est multiple, la pensée est multiple.

    En pratique il y a un exemple simple.. Je suis chrétienne, il est donc évident pour moi qu’Israël est un pays de religion juive, et que c’est ainsi qu’on doit le reconnaître et le respecter.
    Oui, mais ça me fait oublier que la réalité est multiple, donc jamais simple… et lorsqu’il est décidé d’acheter des terres en Palestine pour en faire un foyer juif, les paysans arabes perdent leur terre, donc leur nourriture. Alors où est le bien? Où est la toute puissance? La compassion suffit elle à résoudre le problème, à réparer? Franchement, je ne sais pas.

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