Ce qu’il faut pour pardonner

Vayechi 2017 / 5778

Rabbi Lord Jonathan Sacks

Rabbi Lord Jonathan Sacks

Joseph pardonne. Comme je l’ai dit précédemment, ce fut un tournant dans l’histoire. Car ce fut le premier acte rapporté de pardon dans la littérature

Il est important ici de faire une distinction essentielle  entre le pardon, qui est la  caractéristique de la tradition judéo-chrétienne et l’apaisement de la colère, qui est un principe universel de l’Humanité. Les gens  nuisent constamment  aux autres, qui deviennent alors fâchés, indignés et «irrespectueux». Si celui qui a offensé son prochain ne fait rien pour détourner sa colère,  ce dernier décidera de se venger.

La vengeance est l’un des moyens de restaurer l’ordre social, mais il s’agit d’un moyen très cher et dangereux chemin parce qu’il est susceptible de conduire à un cercle de représailles sans aucune limite de frein naturel[1].  L’un des membres de ma famille offense l’un des membres de votre famille,  (pensez aux Montagus et aux Capulets, ou aux Corleones et aux Tattaglias) alors l’un des proches de votre famille, alors un de ma famille prendra sa revanche, pour l’honneur de la famille, et cela continue, parfois pendant des générations. Le coût est souvent si élevé qu’il est dans l’intérêt de tous de trouver un moyen d’arrêter le cycle  de la vengeance. C’est universel. Cela existe dans chaque groupe humain, et dans certains groupes non-humains aussi[2].

La manière générale de mettre un terme à ce genre de conflit est ce que les anciens Grecs appelaient sungnome, souvent traduit par «pardon», mais qui en fait, comme le montre David Konstan dans son étude magistrale, Avant le Pardon[3]  signifie quelque chose comme pardon, apaisement, volonté de faire des concessions, ou accepter des excuses, ou accorder une indulgence. Le résultat final est que la victime renonce à se venger. Celui qui offense ne fait pas expiation. Au lieu de cela il ou elle fait une sorte de plaidoyer en faveur d’une atténuation: je ne pouvais pas m’en empêcher; ce n’était pas si mal que cela; c’est la nature humaine; J’ai été emporté trop loin. De plus, celui qui offense doit montrer, avec des mots ou par le langage corporel, une forme d’humilité ou de soumission.

L’un des exemples classiques dans la Torah est la conduite de Jacob envers Esaü lorsqu’ils se rencontrent à nouveau après plus de vingt ans, période durant laquelle Jacob était au loin chez Laban. Il savait qu’Esaü sentait que Jacob l’avait lésé et avait déclaré avoir l’intention de se venger après la mort de leur père Isaac.  C’est pourquoi Jacob s’est enfui en premier lieu. Quand ils se retrouvent, Jacob ne mentionne pas l’incident précédent. Mais il tente d’apaiser[4] Esaü en lui envoyant un important cadeau  de bétail, en s’humiliant devant lui, en s’inclinant devant lui sept fois et en l’appelant «mon seigneur», et lui-même «ton serviteur».  Pour sa part, Esaü ne mentionne pas l’épisode précédent, soit parce qu’il l’avait oublié, soit parce qu’il n’en était plus ulcéré ou parce qu’il était apaisé par l’auto-abaissement de Jacob. Ce n’était pas le remords et le pardon, mais la soumission et l’apaisement.

Ce que Joseph fait envers ses frères est différent. Quand il se révèle pour la première fois à eux, il dit:  » Et maintenant, ne vous affligez point, ne soyez pas irrités contre vous-mêmes de m’avoir vendu ici; car c’est pour le salut que l’Eternel m’y a envoyé avant vous « (Genèse 45: 5). Cela ressemble à du pardon, mais, comme la Parasha de cette semaine le dit clairement, ce n’est pas nécessairement le cas. Le mot «pardon» n’est pas employé. Et les frères ont pu supposer que, comme dans le cas d’Ésaü, Joseph avait l’intention de se venger, mais point pendant la vie de leur père. C’est ce qui provoque le drame à la fin de la paracha de cette semaine:

Or, les frères de Joseph, considérant que leur père était mort, se dirent: « Si Joseph nous prenait en haine! S’il allait nous rendre tout le mal que nous lui avons fait souffrir! » Ils mandèrent à Joseph ce qui suit: « Ton père a commandé avant sa mort, en ces termes: ‘Parlez ainsi à Joseph: Oh! Pardonne, de grâce, l’offense de tes frères et leur faute et le mal qu’ils t’ont fait!’ Maintenant donc, pardonne leur tort aux serviteurs du Dieu de ton père! » Joseph pleura lorsqu’on lui parla ainsi. (Gen. 50:15-17).

Telle fut la réponse de Joseph:

Joseph leur répondit: Soyez sans crainte; car suis-je à la place de Dieu? Vous, vous aviez médité contre moi le mal: Dieu l’a combiné pour le bien, afin qu’il arrivât ce qui arrive aujourd’hui, qu’un peuple nombreux fût sauvé. Donc, soyez sans crainte: j’aurai soin de vous et de vos familles. » Et il les rassura et il parla à leur cœur. (Gen. 50:19-21)

C’est cela le pardon. Joseph n’emploie pas le mot, mais il précise clairement qu’il renonce à toute pensée de vengeance. Que se passe-t-il ici et pourquoi cela ne s’est-il pas produit dans d’autres cultures? C’est l’une des plus fascinantes spécificités du judaïsme, et c’est pourquoi cela a finalement fait une telle différence pour le monde.

Notez ce qui doit arriver pour que le pardon puisse naître .D’abord, Joseph s’engage  dans un plan élaboré et cache son identité pour s’assurer que ses frères étaient capables de remords et d’expiation. Cela arrive lors de leur première rencontre en Egypte, quand il les accuse d’être des espions, et qu’ils disent en sa présence – ne sachant pas qu’il pouvait les comprendre –  » Nous sommes assurément punis à cause de notre frère; nous avons vu son désespoir lorsqu’il nous criait de grâce et nous sommes demeurés sourds. Voilà pourquoi ce malheur nous est arrivé. » (Genèse 42:21). Ils savent qu’ils ont mal agi. Ils reconnaissent leur culpabilité.

Deuxièmement, Joseph organise un procès qui testera Juda, le frère qui a proposé de le vendre comme esclave en premier lieu, afin de savoir s’il a effectivement changé. Il a fait venir devant lui Benjamin avec une fausse accusation, et  s’apprête à le prendre comme son esclave  quand Juda intervient et offre de devenir esclave à sa place pour que Benjamin puisse retrouver sa liberté.  C’est ce que les Sages et Maïmonide ont appelé une complète repentance, c’est-à-dire que vous avez tellement changé que vous êtes maintenant une personne différente. Ces deux éléments nous disent ce qui a changé dans les frères, au point qu’ils peuvent être pardonnés, eux qui ont fait le mal.

Il y a aussi un changement chez Joseph, comme nous l’avons noté dans Covenant and Conversation de la semaine dernière. Il a recadré sa vie, de sorte que toute l’histoire de sa relation avec ses frères est maintenant devenue complètement secondaire par rapport au drame de la providence divine qui se déroule encore. Comme il l’explique:  » Vous, vous aviez médité contre moi le mal: Dieu l’a combiné pour le bien ». C’est ce qui permet à la victime, Joseph, de pardonner.

Tout cela, cependant, n’est que détail. Ce qui est absolument fondamental est que le judaïsme présente, pour la première fois dans l’histoire, une moralité de la culpabilité plutôt que de la honte. Cette année, nous avons déjà parlé de la différence entre les cultures où la tradition dirige et – ce que l’appel à Abraham a initié – des individus dirigés par leur for intérieur. Ceux qui sont dirigés par la Tradition, quand ils enfreignent les règles, ressentent de la honte. Ceux qui sont dirigés par leur for intérieur ressentent de la culpabilité.

Nous avons également parlé de la différence entre les cultures de l’œil et de l’oreille. Les cultures visuelles sont presque toujours des  cultures de la honte. La honte est ce que vous ressentez quand vous imaginez d’autres personnes observer ce que vous êtes en train de faire. Le premier instinct quand vous éprouvez de la honte est d’essayer de vous cacher ou d’être invisible[5]. Dans les cultures de l’écoute, cependant, la moralité est représentée par une voix intérieure, la voix de la culpabilité que vous ne pouvez pas cacher même si vous êtes  invisible au monde.

La principale différence entre les deux est que dans les cultures de la honte, les actes répréhensibles sont comme une tache sur la personne. Par conséquent, la seule façon d’être réhabilité est de recouvrir la tache tant bien que mal (c’est le sens, comme nous l’avons noté, du verbe k-p-r). Vous faites cela en apaisant la victime en affirmant que vous avez tort afin qu’elle  «ferme les yeux» sur ce que vous lui avez fait. Son ressentiment, son indignation et son désir de vengeance ont été apaisés.

Dans les cultures de culpabilité, cependant, il existe une distinction fondamentale entre la personne et ses actes. C’est l’acte qui était mauvais, pas la personne. C’est ce qui rend le pardon possible. Je vous pardonne parce que, lorsque vous admettez  avoir  tort, exprimant des remords et faisant tout pour vous racheter, surtout lorsque je vois que, quand vous avez l’opportunité (comme Juda) de répéter le crime, vous ne le faites point, parce que vous avez changé, alors je vois que vous avez pris de la distance avec votre acte. Le pardon signifie que je réaffirme fondamentalement votre valeur en tant que personne, malgré le fait que nous savons tous les deux que votre acte était mauvais[6].

Le pardon existe dans les cultures de probité et de culpabilité. Cela n’existe point dans les cultures d’honneur et de honte comme dans la Grèce antique et la Rome préchrétienne.

La culture contemporaine en Occident, souvent pensée par les laïcs pour être moralement supérieure à l’éthique de la Bible hébraïque, est en fait – pour le meilleur et pour le pire – une régression à la Grèce préchrétienne et à Rome. C’est pourquoi, de nos jours, les gens qu’on prend en flagrant délit sont publiquement couverts de honte. Les exemples ne sont pas nécessaires: ils abondent dans les nouvelles chaque jour. Dans une culture de la honte, la principale chose à faire est de ne pas être découvert, car une fois que vous l’êtes, il n’y a pas de point de retour. Il n’y a point de place dans une telle culture pour le pardon. Au mieux, vous cherchez l’apaisement. Comme dans la Grèce antique, le coupable argue,  «je n’ai pas pu m’en empêcher; ce n’était pas une si mauvaise chose; c’est la nature humaine; je me suis trop emporté». Ils subissent un certain rituel d’abaissement. En définitive, ils espèrent, non point que les gens vont leur pardonner, mais qu’ils vont oublier. C’est une triste sorte de culture.

C’est pourquoi le judaïsme reste l’alternative éternelle. Ce qui compte, ce ne sont pas les apparences mais la voix intérieure. Et quand nous faisons le mal, comme nous le faisons tous, il y a un moyen d’avancer: confesser, exprimer des remords, expier, réparer, et, comme Juda, changer. Savoir que, aussi mauvaises que soient nos actions, «l’âme que Tu m’as donnée est pure », et que si nous travaillons assez dur sur nous-mêmes, nous pourrons être pardonnés, c’est habiter une culture de grâce et d’espérance. Et c’est une idée qui change la vie.

Shabbat Shalom,

Jonathan Sachs

[1] René Girard, dans Violence et le sacré, pense que la religion est née en essayant de trouver une manière de cesser les cycles de représailles et vengeance.

[2].Voir Franz de Waal, Peacemaking among primates, Harvard University Press, 1989.

[3] David Konstan, Before Forgiveness: the origins of a moral idea, Cambridge University Press, 2010.

[4] Notez que le mot que Jacob utilise pour lui-même (Genèse 32:21) vient du verbe k-p-r qui sera utilisé plus tard dans Lévitique pour signifier «expiation», et est la source de l’expression Yom Kippour {Jour du Grand Pardon]. Cela signifie littéralement «couvrir d’une couverture». C’est ce que fait Noé quand il couvre l’arche avec de la poix (Genèse 6:14). Cette racine signifie aussi «une rançon» (Nombres 35:32) qui pourrait être payée pour dédommager une famille pour le meurtre d’un de ses membres, ce qui est interdit dans la loi juive.

[5] C’est ce qui, je le suggère, était en jeu dans le jardin d’Eden, qui parle avant tout de honte et de dissimulation. Adam et Eve ont suivi leurs yeux plutôt que leurs oreilles.

[6] Notez que dans certaines cultures, le pardon n’est pas considéré comme nécessitant le remords, l’expiation et autres. Maïmonide lui-même dit (Hilkhot Deot 6: 9) que si vous considérez la personne qui vous a fait du tort comme incapable de faire face à la critique, alors vous pouvez lui pardonner unilatéralement.Notez cependant que ce genre de pardon ne signale pas que vous réaffirmez la valeur morale de la personne que vous pardonnez. Au contraire, vous le considérez comme méprisable. Le judaïsme semble l’avoir toujours su. Le théologien chrétien qui comprit cela est Dietrich Bonhoeffer qui l’appelait «grâce bon marché».

Version anglaise: http://rabbisacks.org/takes-forgive-vayechi-5778/

Traduction: Haïm et Myriam Ouizemann

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4 Responses to Ce qu’il faut pour pardonner

  1. Schroeder Philippe dit :

    Excellente analyse !
    il est vrai que souvent notre pardon accordé et demandé, n’est pas sincère car il n’est pas suivi et précédé d’actes de repentances ! l’exemple de Joseph est parlant et je ne m’étais jamais attardé sur la mise à l’épreuve de ses frères. Merci pour ce nouvel éclairage !
    Seigneur, aide moi à pardonner !
    On remarque que Joseph pardonne sans que ses frères lui demande explicitement pardon. Les paroles attribuées en mentant à Israël peuvent peut-être être interprétées par une demande de pardon collective …
    La racine KPR me fait également penser au sang qui couvrait le Propitiatoire de l’Arche.
    mais cela concerne le pardon d’Hachem ! et dans ce sens, j’aime la prière de David du Psaume 51.
    encore merci Myriam et Haïm pour cet excellent partage !
    bénédictions !
    Shabbat Shalom !

  2. Shalom ! C’est très intéressant. Merci ! Lorsque je lis « Dans les cultures de culpabilité, cependant, il existe une distinction fondamentale entre la personne et ses actes. », il y a de choses à dire. D’abord, nommer ces cultures « de culpabilité » pose 1 difficulté pour répondre à la question : qui est coupable : la personne ou l’acte (initial de l’autre) ? La réponse probable est : « la personne ». Ceci ferait que le jugement soit fini par la désignation d’un « coupable » à exclure/enfermer ce qui isole. A mon humble sens, il vaudrait mieux parler de cultures « de la responsabilité » ou « responsables ». Par conséquent, la question à poser est : qui est responsable : la personne ou l’acte (initial de l’autre) ? La réponse est : les 2 ont 50% et 50% de responsabilité ! Les 2 personnes ont à y réfléchir et à subir les conséquences de leurs actes. Les 2 ont à : 1. faire 1 travail de révision des comportements lors des actes en questions +2. trouver/donner 1 sens aux conséquences de l’acte initial. Les 2 ont a sortir de leur nombril et à se soumettre au point de vue d’un troisième observateur neutre et source de vérité et de justice. Ainsi, la personne et les actes sont liés entre eux et c’est pareil pour l’autre. A la fin, les personnes sont en mesure d’établir la relation de leur responsabilité des effets de leur comportement envers l’autre et envers lui-même. Ceci mène à un travail de connaissance de soi-même donc de l’Autre=Dieu et par conséquent favorise la relation avec l’autre, miroir de soi-même. En résumé, cette proposition de nommer la culture de la responsabilité/responsabilisation mène à la inter-relation entre soi, L’Autre et l’autre. Bref, cette proposition mette en relation au lieu d’isoler par la culpabilité. J’espère avoir bien exprimé ce que je voulais dire.

  3.  » la personne et les actes sont liés entre eux » : dans le sens de responsabilité que la personne a des propres actes et de ses conséquences. Cependant, la personne n’est pas l’acte. La personne n’est pas l’acte mauvais donc la personne n’est pas mauvaise ni a exclure. C’est l’acte qui est mauvais et qui doit être modifié ! La personne a donc la voie de modifier son comportement pour être à nouveau en relation avec l’autre suite à sa rencontre et à sa relation avec l’Autre/Dieu/Alter-ego.

  4. gabriel dit :

    Oui Seigneur, aide moi à pardonner!
    Jésus nous encourage à pardonner à l’infini : 70 x 7 = 490 fois
    Matthieu 18.21-22 :
    Alors Pierre s’approcha de Jésus et lui demanda : Seigneur, si mon frère se rend coupable à mon égard, combien de fois devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? 22 Non, lui répondit Jésus, je ne te dis pas d’aller jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.

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