Parashat VaEra, briser les chaînes de l’Egypte intérieure

 

 Francis Bicknell Carpenter Première lecture de la Proclamation d'émancipation du président Lincoln (tableau ( 1864)

Francis Bicknell Carpenter Première lecture de la Proclamation d’émancipation du président Lincoln (tableau ( 1864)

Shmariyahou Levin (1867-1935), dirigeant sioniste, porte-parole des congrès sionistes, disait: «Il est plus facile d’extraire les Juifs de l’exil que d’extraire l’exil des Juifs». Ces propos visant le comportement des Juifs de la diaspora trouvent probablement leur source dans  celui des Hébreux au moment de la sortie d’Egypte.  Moïse comprend que libérer les Hébreux d’Egypte, les extraire de leur condition d’esclaves exilés, ne relève point seulement de Pharaon mais avant tout d’une profonde prise de conscience des fils d’Israël. La Liberté n’est donnée que si l’on la recherche! L’urgence de sa première mission, bien avant sa rencontre avec Pharaon, consiste à extraire l’Egypte du cœur de ses frères hébreux:

יב וַיְדַבֵּר מֹשֶׁה לִפְנֵי יְהוָה לֵאמֹר הֵן בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל לֹא-שָׁמְעוּ אֵלַי וְאֵיךְ יִשְׁמָעֵנִי פַרְעֹה וַאֲנִי עֲרַל שְׂפָתָיִם (שמות ו: יב).ש

12 Mais Moïse s’exprima ainsi devant l’Éternel: « Quoi! les enfants d’Israël ne m’ont pas écouté et Pharaon m’écouterait, moi qui ai la parole non-circoncise! » (Exode 6: 12)[1]

Ne doit-on point considérer l’hésitation de Moïse comme légitime et compréhensible ? Celle-ci ne relève-t-elle point avant tout de l’incapacité objective des Fils d’Israël d’obéir à Moïse en raison de leur asservissement?  Moïse ne porte-t-il point encore les traces du traumatisme  toujours vivantes et gravées dans sa conscience de l’épisode au cours duquel l’Hébreu, son frère! dénonce celui qui fut son sauveur:

יג וַיֵּצֵא בַּיּוֹם הַשֵּׁנִי וְהִנֵּה שְׁנֵי-אֲנָשִׁים עִבְרִים נִצִּים וַיֹּאמֶר לָרָשָׁע לָמָּה תַכֶּה רֵעֶךָ. יד וַיֹּאמֶר מִי שָׂמְךָ לְאִישׁ שַׂר וְשֹׁפֵט עָלֵינוּ הַלְהָרְגֵנִי אַתָּה אֹמֵר כַּאֲשֶׁר הָרַגְתָּ אֶת-הַמִּצְרִי וַיִּירָא מֹשֶׁה וַיֹּאמַר אָכֵן נוֹדַע הַדָּבָר. (שמות ב: יג-יד).ש

13 Étant sorti le jour suivant, il remarqua deux Hébreux qui se querellaient et il dit au coupable: « Pourquoi frappes-tu ton prochain? » 14 L’autre répondit: « Qui t’a fait notre seigneur et notre gouvernant? Voudrais-tu me tuer, comme tu as tué l’Égyptien? » Moïse prit peur et se dit: « En vérité, la chose est connue! » (Exode 2: 13-14)

Selon les Sages du Midrash, Moïse  va, en tout premier lieu, relever le défi d’enseigner aux Hébreux le devoir impératif de Liberté au sein même de la famille d’Israël. Cette Liberté constitue le fondement du tissu social nécessaire à l’émergence d’Israël en tant que peuple en marche vers la terre promise:

יג וַיְדַבֵּר יְהוָה, אֶל-מֹשֶׁה וְאֶל-אַהֲרֹן וַיְצַוֵּם אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאֶל-פַּרְעֹה מֶלֶךְ מִצְרָיִם לְהוֹצִיא אֶת-בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל, מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם.  (שמות ו: יג).ש

13 Alors l’Éternel parla à Moïse et à Aaron; il leur donna des ordres pour les enfants d’Israël et pour Pharaon, roi d’Égypte, afin de faire sortir les enfants d’Israël du pays d’Égypte (Exode 6: 13)

Les dix plaies d’Egypte, si elles sont certes destinées à briser l’orgueil de Pharaon, visent avant tout à éduquer Israël, esclaves aussi bien que leurs policiers hébreux, pour qu’ils reconnaissent l’Eternel comme leur Libérateur:

ז וְלָקַחְתִּי אֶתְכֶם לִי לְעָם וְהָיִיתִי לָכֶם לֵאלֹהִים וִידַעְתֶּם כִּי אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם הַמּוֹצִיא אֶתְכֶם מִתַּחַת סִבְלוֹת מִצְרָיִם. (שמות ו: ז).ש

7 Je vous adopterai pour peuple, je deviendrai votre Dieu; et vous reconnaîtrez que moi, l’Éternel, je suis votre Seigneur, moi qui vous aurai soustraits aux tribulations de l’Égypte. (Exode 6: 7)

Comment Israël peut-il témoigner de sa quête perpétuelle de Liberté et prétendre devenir la lumière des Nations (אוֹר גּוֹיִם, Isaïe 42: 6; 49: 6; 60: 3), s’il ne se montre capable lui-même de respecter le droit élémentaire des siens?

Le prophète Jérémie soulève cette dernière question à la lueur de l’iniquité grandissante pratiquée par les Judéens de son temps.

Au temps de Jérémie, les riches propriétaires de biens fonciers agissent sur le modèle des Hébreux asservissant leurs propres frères en Egypte. Ces derniers, soumis à l’esclavage puis émancipés, sont finalement ramenés à leur condition aliénante d’esclaves:

יג כֹּה-אָמַר יְהוָה אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל:  אָנֹכִי כָּרַתִּי בְרִית אֶת-אֲבוֹתֵיכֶם בְּיוֹם הוֹצִאִי אוֹתָם מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם מִבֵּית עֲבָדִים לֵאמֹר. יד מִקֵּץ שֶׁבַע שָׁנִים תְּשַׁלְּחוּ אִישׁ אֶת-אָחִיו הָעִבְרִי אֲשֶׁר-יִמָּכֵר לְךָ וַעֲבָדְךָ שֵׁשׁ שָׁנִים וְשִׁלַּחְתּוֹ חָפְשִׁי מֵעִמָּךְ וְלֹא-שָׁמְעוּ אֲבוֹתֵיכֶם אֵלַי וְלֹא הִטּוּ  אֶת-אָזְנָם.

(ירמיהו לד: יג-יד)

13 « Ainsi parle l’Eternel, Dieu d’Israël: J’avais conclu une Alliance avec vos ancêtres, au jour où je les fis sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude, en disant: 14 Au début de la septième année, chacun de vous affranchira son frère hébreu qui lui aura été vendu; quand il t’aura servi six années, tu le renverras libre[2]. Mais vos pères ne m’ont pas obéi, ils n’ont point prêté l’oreille. (Jérémie 34: 13-14).

Ce passage biblique n’est point sans rappeler le Fugitive Slave Act, deux textes de loi du Congrès des Etats-Unis d’Amérique (1793-1850) permettant le retour forcé d’esclaves noirs évadés vers leurs «maîtres» d’origine. Le Président Avraham Lincoln promulgue la «Proclamation d’émancipation» (Emancipation Proclamation)[3] qui annonce la future abolition totale de l’esclavage aux Etats-Unis d’Amérique.

Nul homme ne peut s’arroger le droit de posséder, voire même d’acheter comme du bétail, un autre homme! L’Alliance conclue avec les Patriarches d’Israël appelle, d’ailleurs, à l’émancipation des esclaves leur ouvrant les portes de la Liberté absolue! Le roi Sédécias (Tsidkiyahou/ צִדְקִיָּהוּ) tente, lors du renouvellement de l’Alliance, d’abolir l’esclavage (Jérémie 34: 8-9), en vain:

ח הַדָּבָר אֲשֶׁר-הָיָה אֶל-יִרְמְיָהוּ מֵאֵת יְהוָה אַחֲרֵי כְּרֹת הַמֶּלֶךְ צִדְקִיָּהוּ בְּרִית אֶת-כָּל-הָעָם אֲשֶׁר בִּירוּשָׁלִַם לִקְרֹא לָהֶם דְּרוֹר. ט לְשַׁלַּח אִישׁ אֶת-עַבְדּוֹ וְאִישׁ אֶת-שִׁפְחָתוֹ הָעִבְרִי וְהָעִבְרִיָּה חָפְשִׁים  לְבִלְתִּי עֲבָד-בָּם בִּיהוּדִי אָחִיהוּ אִישׁ. (ירמיהו לד: ח-ט).ש

8 Parole adressée à Jérémie par l’Eternel, après que le roi Sédécias eut conclu une alliance avec tout le peuple de Jérusalem, à l’effet d’y proclamer l’émancipation, 9 afin que chacun remit en liberté son esclave et chacun sa servante, d’origine hébreue, afin que nul ne retînt dans la servitude son frère judéen. (Jérémie 34: 8-9)

Alors que les troupes de Nabuchodonosor se détournent vers l’Egypte, Sédécias ne réussit que temporairement dans sa mission d’abolir l’esclavage:

טז וַתָּשֻׁבוּ וַתְּחַלְּלוּ אֶת-שְׁמִי וַתָּשִׁבוּ אִישׁ אֶת-עַבְדּוֹ וְאִישׁ אֶת-שִׁפְחָתוֹ אֲשֶׁר-שִׁלַּחְתֶּם חָפְשִׁים לְנַפְשָׁם וַתִּכְבְּשׁוּ אֹתָם לִהְיוֹת לָכֶם לַעֲבָדִים וְלִשְׁפָחוֹת (ירמיהו לד: טז).ש

16 Puis, vous ravisant, vous avez profané mon nom, et chacun a repris son esclave et chacun sa servante, que vous aviez rendus, libres, à eux-mêmes, et vous les avez contraints à redevenir vos esclaves! (Jérémie 34: 16)

Profaner l’intégrité morale et physique de l’Homme équivaut à profaner le Nom divin. L’on ne peut en aucune façon dissocier l’Alliance divine de la dignité humaine. L’Eternel, en concluant une Alliance perpétuelle avec les Patriarches, a voulu sauvegarder son peuple Israël d’une dérive éthique menaçant toute civilisation d’une disparition totale. Jérusalem sera totalement détruite pour ne point avoir respecté ce principe fondateur de la nation hébraïque:

נה כִּי-לִי בְנֵי-יִשְׂרָאֵל עֲבָדִים עֲבָדַי הֵם אֲשֶׁר-הוֹצֵאתִי אוֹתָם מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם  אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם. (ויקרא כה: נה).ש

55 Car c’est à moi que les fils d’Israël appartiennent comme serviteurs; ce sont mes serfs à moi, qui les ai tirés du pays d’Egypte, moi, l’Éternel, votre Seigneur! » (Lévitique 25: 55)

 

[1] Parashat VaEra, Exode 6: 2-9: 35

[2] Exode 21: 2; Deutéronome 15: 12

[3] Deux décrets (1862, 1863)

 

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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1 Response to Parashat VaEra, briser les chaînes de l’Egypte intérieure

  1. cathou dit :

    Très bon article Haïm!! merci!!
    Chacun doit faire son chemin vers la Liberté, nous sommes toujours asservis à qq chose: nos origines, les traditions, l’argent et les biens matériels…

    Pour Israël, je te répondrai de vive voix très bientôt. Je ne voudrai pas, que ma pensée, peut-être mal formulée soit mal interprétée. le dialogue sera passionnant pour moi.

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