Parashat Bo, reconstruire le lien de la Transmission

 Pharaon, frappé durement par les plaies d’Egypte, fait appeler Moïse et Aaron afin que ces derniers, intercédant en sa faveur, mettent un terme au châtiment divin:

ח וַיּוּשַׁב אֶת-מֹשֶׁה וְאֶת-אַהֲרֹן אֶל-פַּרְעֹה וַיֹּאמֶר אֲלֵהֶם לְכוּ עִבְדוּ אֶת-יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם מִי וָמִי הַהֹלְכִים. (שמות י: ח).ש

8 Moïse et Aaron furent rappelés auprès de Pharaon, qui leur dit: « Allez servir l’Éternel votre Seigneur; quels sont ceux qui iront? » (Exode 10: 8)[1]

Pharaon semble se soumettre à la volonté de l’Eternel dont il mentionne le nom  (Tétragramme). Il semble également consentir  à libérer l’ensemble des fils d’Israël. Pourtant,  il s’adresse aux deux frères, Moïse et Aaron, en leur posant une étrange question: «Qui partira de l’Egypte?».

Que cache cette interrogation à l’air anodine? Quelle peut être la véritable intention de Pharaon? Or, cette dernière nous est révélée à travers la réponse directe de Moïse:

ט וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה בִּנְעָרֵינוּ וּבִזְקֵנֵינוּ נֵלֵךְ בְּבָנֵינוּ וּבִבְנוֹתֵנוּ בְּצֹאנֵנוּ וּבִבְקָרֵנוּ נֵלֵךְ כִּי חַג-יְהוָה לָנוּ. (שמות י: ט). ש

9 Moïse répondit: « Nous irons jeunes gens et vieillards; nous irons avec nos fils et nos filles, avec nos brebis et nos bœufs, car nous avons à fêter l’Éternel. » (Exode 10: 9)

Pharaon ayant échoué dans sa folle entreprise de «solution finale» (Exode 1: 15-16) reste convaincu que la division des générations conduira à la dissolution totale d’Israël.

Or, Moïse, conscient de cette menace présente et future, précise que les Anciens marcheront avec les enfants afin de préserver la chaîne de la transmission nécessaire à la pérennité d’Israël. Le défi de Moïse consiste non seulement à briser les chaînes de la servitude[2] mais aussi à reconstruire la chaîne de la transmission chez ses propres frères. Nous verrons que cette mission est d’une importance capitale car après la mort de Josué, le successeur de Moïse, les Hébreux oublieront de nouveau leur origine:

י וְגַם כָּל-הַדּוֹר הַהוּא

נֶאֶסְפוּ אֶל-אֲבוֹתָיו וַיָּקָם דּוֹר אַחֵר אַחֲרֵיהֶם אֲשֶׁר לֹא-יָדְעוּ אֶת-יְהוָה וְגַם אֶת-הַמַּעֲשֶׂה אֲשֶׁר עָשָׂה לְיִשְׂרָאֵל.  יב וַיַּעַזְבוּ אֶת-יְהוָה אֱלֹהֵי אֲבוֹתָם הַמּוֹצִיא אוֹתָם מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם וַיֵּלְכוּ אַחֲרֵי אֱלֹהִים אֲחֵרִים מֵאֱלֹהֵי הָעַמִּים אֲשֶׁר סְבִיבוֹתֵיהֶם וַיִּשְׁתַּחֲווּ לָהֶם וַיַּכְעִסוּ אֶת-יְהוָה. יג וַיַּעַזְבוּ אֶת-יְהוָה וַיַּעַבְדוּ לַבַּעַל וְלָעַשְׁתָּרוֹת. (שופטים ב: י; יב-יג)ש.

10 Quand toute cette génération, à son tour, fut réunie à ses pères, une autre génération lui succéda, qui ne connaissait point l’Eternel, ni ce qu’il avait fait pour Israël… 12 Abandonnant l’Eternel, le Seigneur de leurs pères, qui les avait tirés du pays d’Egypte, ils s’attachèrent à d’autres dieux, choisis parmi ceux des peuples d’alentour, se prosternèrent devant eux et irritèrent l’Eternel. 13 Ils abandonnèrent ainsi l’Eternel, pour servir Baal et les Astarot.  (Juges 2: 10; 12-13)

Pourquoi Moïse définit-il l’Eternel comme le «Dieu Puissant des Hébreux» (Exode 5: 3; 7: 16; 9: 1)?

ג וַיָּבֹא מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן אֶל-פַּרְעֹה וַיֹּאמְרוּ אֵלָיו כֹּה-אָמַר יְהוָה אֱלֹהֵי הָעִבְרִים עַד-מָתַי מֵאַנְתָּ לֵעָנֹת מִפָּנָי שַׁלַּח עַמִּי וְיַעַבְדֻנִי. (שמות י: ג).  ש

3 Moïse et Aaron se rendirent chez Pharaon et lui dirent « Ainsi parle l’Éternel, le Dieu Puissant des Hébreux: ‘Jusqu’à quand refuseras-tu de fléchir devant moi? Laisse partir mon peuple, pour qu’il me rende un culte! (Exode 10: 3)

Cette dénomination du «Seigneur Puissant des Hébreux» doit être mise en relation avec la terre d’Israël dénommée «la terre des Hébreux» par Joseph qui, à aucun moment, ne dissimule son identité hébraïque:

טו כִּי-גֻנֹּב גֻּנַּבְתִּי מֵאֶרֶץ הָעִבְרִים וְגַם-פֹּה לֹא-עָשִׂיתִי מְאוּמָה כִּי-שָׂמוּ אֹתִי בַּבּוֹר. (בראשית מ: טו).ש

15 Car j’ai été enlevé, oui, enlevé du pays des Hébreux; et ici non plus je n’avais rien fait lorsqu’on m’a jeté dans ce trou. » (Genèse 40: 15)

Selon le célèbre commentateur du moyen-âge Na’hmanide (RaMBaN), la «terre des Hébreux» fait référence à la cité de Hébron où reposent les trois Patriarches d’Israël, Avraham, Its’hak et Yaakov: la «terre des [Patriarches] Hébreux». La source biblique nomme le premier patriarche «אַבְרָם הָעִבְרִי Avraham Ha’iVRi, l’Hébreu» (Genèse 14: 13).

La racine verbale ‘. V. R. /ע. ב. ר.  signifie à la fois «passer, traverser» mais aussi «transmettre à». Le Patriarche Avraham n’est point seulement celui qui a traversé l’Euphrate (Josué 24: 3) mais aussi celui qui a su transmettre la Connaissance de l’Unité divine à ses descendants et à une grande partie de l’Humanité. Le Prophète Moïse, après l’épisode du buisson ardent où l’Eternel se révèle à lui comme l’Eternel des Patriarches (Exode 3: 6), prend conscience que la sortie d’Egypte ne peut s’accomplir que par le maintien fidèle de la Tradition des Pères garants du respect de l’Alliance divine, de la flamme sacrée. La première personne à reconnaître l’identité hébraïque de Moïse n’est autre que la fille de Pharaon:

ו וַתִּפְתַּח וַתִּרְאֵהוּ אֶת-הַיֶּלֶד וְהִנֵּה-נַעַר בֹּכֶה וַתַּחְמֹל עָלָיו וַתֹּאמֶר מִיַּלְדֵי הָעִבְרִים זֶה. (שמות ב: ו).ש

6 Elle [la fille de Pharaon] ouvrit [le berceau], elle y vit l’enfant: c’était un garçon vagissant. Elle eut pitié de lui et dit: « C’est un enfant des Hébreux. » (Exode 2: 6)

Contrairement à son père, le tout-puissant Pharaon, celle que la Tradition d’Israël nomme BaTiaH -«la fille de l’Eternel»- s’ouvre [וַתִּפְתַּח], par le nom qu’elle lui donnera plus tard (מֹשֶׁה, Moïse), à la vocation de cet enfant qui «sauve [ses frères] des eaux». En effet, le verbe  וַתִּפְתַּח n’est suivi d’aucun substantif. Ainsi, une nouvelle lecture est rendue possible: «Elle ouvrit [se libéra des chaînes de sa tradition religieuse, cf. Isaïe 52: 2] et vit [prit conscience] qu’il s’agissait d’un adolescent [נַעַר/ Na’aR][3]… d’entre les fils des [Patriarches] Hébreux».

Ainsi Moïse, toutes les fois où il parle du «Seigneur Puissant des Hébreux», signifie à Pharaon que, conformément à la promesse divine donnée à Avraham (Genèse 15: 13-14), les Hébreux, en affirmant haut et fort leur origine hébraïque, sortiront d’Egypte afin de retourner sur leur terre ancestrale. Avraham, descendu en Egypte en raison de la grave famine en Canaan, y était rapidement remonté. (Genèse 12: 10-20).

Si certes la dimension particulière de l’affirmation de l’identité hébraïque et de sa transmission de père en fils a permis de sauver le peuple d’Israël devenu, en 1948, une Nation souveraine et indépendante en Erets Israël, après un exil et une dispersion dans toutes les Nations de 1900 ans, ce retour sur sa terre ne peut se faire sans l’approbation de ces mêmes Nations. Ainsi, les Hébreux ne purent sortir d’Egypte sans l’approbation formelle de Pharaon et des Egyptiens:

יט וַאֲנִי יָדַעְתִּי כִּי לֹא-יִתֵּן אֶתְכֶם מֶלֶךְ מִצְרַיִם, לַהֲלֹךְ וְלֹא, בְּיָד חֲזָקָה. כ וְשָׁלַחְתִּי אֶת-יָדִי וְהִכֵּיתִי אֶת-מִצְרַיִם בְּכֹל נִפְלְאֹתַי אֲשֶׁר אֶעֱשֶׂה בְּקִרְבּוֹ וְאַחֲרֵי-כֵן יְשַׁלַּח אֶתְכֶם. (שמות ג: יט-כ).ש

19 Or, je sais que le roi d’Égypte ne vous laissera point partir, pas même en présence d’une puissance supérieure. 20 Mais j’étendrai ma main et je terrasserai l’Égypte par tous les prodiges que j’accomplirai dans son sein; alors seulement on vous laissera partir. (Exode 3: 19-20).

De la même manière, l’état indépendant d’Israël n’aurait pu voir le jour sans le consentement des Nations et le vote aux Nations Unies du 29 Novembre 1947.  Ce vote donnant le feu vert à la création de deux états, un israélien et un palestinien, fut fondamental pour les Israéliens qui acceptèrent ce plan de partage, pourtant peu avantageux à leur égard, tandis que les Palestiniens et le monde arabe le refusèrent, ce qui amena à la création dans le sang de la guerre d’un état hébreu israélien libre et indépendant, sur la terre de ses ancêtres. Le rêve utopique de Théodore Herzl, ce visionnaire qui avait compris qu’il fallait l’assentiment des Nations pour la création d’un foyer juif, voit enfin le jour.

S’il reste encore beaucoup à faire pour la reconnaissance d’Israël par toutes les Nations du monde entier, la contribution de l’Etat d’Israël au progrès des Nations est aujourd’hui un fait reconnu de tous. Israël excelle dans des domaines de pointe aussi variés que la gestion des eaux usées, le refleurissement du désert, la lutte contre la faim et le développement de la haute technologie au service de l’homme. L’on peut affirmer que la bénédiction d’Avraham (Genèse 12: 2)  ne s’accomplit pleinement que lorsque le peuple d’Israël vit sur la terre de ses ancêtres, pratiquant l’Enseignement reçu des Patriarches ses pères fondateurs, avec le plein assentiment des Nations.

ז זְכֹר יְמוֹת עוֹלָם בִּינוּ שְׁנוֹת דֹּר-וָדֹר

  שְׁאַל אָבִיךָ וְיַגֵּדְךָ זְקֵנֶיךָ וְיֹאמְרוּ לָךְ. (דברים לב: ז)ש

7 Souviens-toi des jours antiques, médite les annales de chaque siècle; interroge ton père, il te l’apprendra, tes Anciens, ils te le diront! (Deut. 32: 7)

[1] Parashat Bo, Exode 10:1- 13: 16

[2]  Cf. Parashat VaEra.

[3] נַעַר / Na’aR, nom se rapportant aux futurs prophètes responsables du maintien de l’identité hébraïque.

 

Au plaisir de vous retrouver,

Shabbat shalom!

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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3 Responses to Parashat Bo, reconstruire le lien de la Transmission

  1. MIMOUNI dit :

    Hazak. Let my people G.o in the world !!! Li-Altar Li-Gueoula Chelema !!! Amen.

  2. Cathou dit :

    Oui c’est intéressant de constater qu’en dehors de la période des rois David et Salomon les hébreux, puis les israélites ne sont jamais unis réellement, continuellement divisés, et pourtant ils ont, tous, la même force de transmission, même quand ils se laissent séduire par la Grèce, aujourd’hui par le matérialisme occidental.

    C’est amusant il y a peu je me suis fait cette réflexion, que Canaan étant sous domination égyptienne il avait fallu l’autorisation de Pharaon pour partir, mais sans doute aussi pour s’installer dans le Sinaï, même si le récit biblique ne se présente pas tout à fait ainsi.
    Qu »il était curieux qu’avec un retour assez constant durant 2000 ans sur la terre Palestine, les juifs aient eu besoin d’attendre l’autorisation des Nations pour reconnaître un foyer juif, puis un état d’Israël. En fait je n’arrive pas à comprendre pourquoi, aujourd’hui, en 2018 ils ont encore besoin de cette reconnaissance: Israël est un pays, avec un gouvernement, une production, une monnaie,bref un pays en expansion… n’est toujours pas un pays libre.
    Et au final les juifs d’aujourd’hui, fidèles à leur division d’il y a 2000 ans et plus sont encore divisés. L’histoire se répète inlassablement, en voilà une preuve qui devrait faire réfléchir les gouvernements de l’UE sur l’histoire de leurs pays respectifs.

  3. Cathou dit :

    En fait le terme de « solution finale » pour les hébreux, au temps de Pharaon est bizarre.
    Les hébreux, peuple nomade et de bergers principalement, semblent installer depuis environ 400 ans en Égypte, sans doute parce que la vie y est plus facile.

    Or en Égypte, à cette époque, les écrits sont très clairs: seuls les égyptiens sont reconnus de plein droit égyptiens, et ont les avantages de la nationalité égyptienne. Aucun égyptien ne travaillera aux travaux les plus pénibles des grands chantiers commandés par Pharaon.
    Les hébreux, comme tous les autres peuples avoisinants ou venant de plus loin, n’ont jamais eu le statut égyptien. Si les hébreux sont les habirous ou hapirous cités dans les écrits, le mot hébreux n’étant à ce jour jamais apparu dans les archives très détaillées égyptiennes, ils sont considérés comme étrangers. Être étranger en Égypte c’est être inférieur aux égyptiens, donc soumis au bon vouloir des égyptiens et de Pharaon. Sans forcément être esclave, c’est une condition assez approchante, une condition inférieure.
    Donc lorsque Pharaon à besoin de main d’œuvre pour les travaux les plus pénibles, tous ces étrangers vivants en Égypte ne sont pas en position de refuser.
    Certes les hébreux deviennent de plus en plus nombreux, sans doute moins nombreux que bon nombre d’autres étrangers, tous aussi peu considérés. Et quand les projets de Pharaon l’exigent, toute cette main d’œuvre est obligée de se mettre au travail pour le compte de Pharaon. On ne peut guère parler de « solution finale » le but n’étant pas d’exterminer une population, mais de la faire travailler, certes durement. D’autre part les hébreux ne sont pas seuls dans cette situation, ce que le récit biblique omet soigneusement.

    Bref, si on poursuit ce raisonnement, les israélites, une fois leur pays détruit, vont être considérés comme étrangers dans les pays d’accueil, et comme tout étranger non blanc, non européen, considéré comme inférieur. Et à ce niveau les asiatiques, comme les africains seront longtemps considérés comme inférieurs, et corvéables, et encore aujourd’hui d’ailleurs.

    Et au fond aujourd’hui Israël, toujours soumis aux décisions des Nations est toujours considéré comme inférieur par l’occident. Ce qui est curieux, puisque la population d’Israël aujourd’hui est principalement occidentale.

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