Parashat Emor, le Pain des Faces

Shoul'han Lehem HaPanim

Shoul’han Lehem HaPanim

Dans le Mishkan (Tente du Désert), au cœur même du Saint (קוֹדֶשׁ) se trouve la Table des «pains des faces» (pains de proposition), aux côtés de la Ménorah et de l’autel de l’encens:

ה וְלָקַחְתָּ סֹלֶת וְאָפִיתָ אֹתָהּ שְׁתֵּים עֶשְׂרֵה חַלּוֹת שְׁנֵי עֶשְׂרֹנִים יִהְיֶה הַחַלָּה הָאֶחָת. ו וְשַׂמְתָּ אוֹתָם שְׁתַּיִם מַעֲרָכוֹת שֵׁשׁ הַמַּעֲרָכֶת עַל הַשֻּׁלְחָן הַטָּהֹר לִפְנֵי יְהוָה. ז וְנָתַתָּ עַל-הַמַּעֲרֶכֶת לְבֹנָה זַכָּה וְהָיְתָה לַלֶּחֶם לְאַזְכָּרָה אִשֶּׁה לַיהוָה. ח בְּיוֹם הַשַּׁבָּת בְּיוֹם הַשַּׁבָּת יַעַרְכֶנּוּ לִפְנֵי יְהוָה תָּמִיד מֵאֵת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל בְּרִית עוֹלָם. (ויקרא כד: ה-ח).ש

5 Tu prendras aussi de la fleur de farine, et tu en cuiras douze halot (pains tressés), chaque hala (pain tressé) contenant deux dixièmes. 6 Tu les disposeras en deux rangées, six par rangée, sur la table d’or pur, devant l’Éternel. 7 Tu mettras sur chaque rangée de l’encens pur, qui servira de mémorial aux pains, pour être brûlé en l’honneur de l’Éternel. 8 Régulièrement chaque jour de sabbat, on les disposera devant l’Éternel, en permanence, de la part des enfants d’Israël: c’est une alliance perpétuelle. (Lévitique 24: 5-8)[1]

Ces pains (‘halot חַלּוֹת) sont les «pain des faces»[2] disposés sur la table:

ל וְנָתַתָּ עַל-הַשֻּׁלְחָן לֶחֶם פָּנִים לְפָנַי תָּמִיד. (שמות כה: ל).ש

30 Et tu placeras sur cette table des pains de proposition, en permanence devant moi.(Exode 25: 30).

Que signifie cette expression «pain des faces, לֶחֶם פָּנִים» traduite en général par «pain de proposition»[3]?

Le grand commentateur Maïmonide (1135 ou 1138-1204) explique  l’expression «pain des faces» par le fait qu’«il était sans cesse exposé face à l’Eternel» «לִהְיוֹת הַלֶּחֶם תָּמִיד לִפְנֵי ה’». Quant au commentateur RaShBaM[4],  le petit-fils de Rashi, le terme «PaNiM» signifierait  «agréable, meilleur». Cette explication se fonde probablement sur l’épisode relatant l’histoire d’Elkana offrant une seule portion de nourriture à son épouse Hanna:

ה וּלְחַנָּה יִתֵּן מָנָה אַחַת אַפָּיִם  כִּי אֶת-חַנָּה אָהֵב וַיהוָה סָגַר רַחְמָהּ. (שמואל א, א: ה).ש

5 Mais à ‘Hanna il donna une part double, car il aimait ‘Hanna, mais l’Éternel l’avait rendue stérile. (I Samuel 1: 5)

Le terme אַפָּיִם,  traduit généralement par «double portion» alors que la source précise explicitement «une seule portion, מָנָה אַחַת»,  signifie «[une portion] de choix»[5] ou même, en se référant à l’araméen, «visage» (cf. Genèse 19: 1: «וַיִּשְׁתַּחוּ אַפַּיִם אָרְצָה», «il se prosterna la face contre terre»; 42; 6: «וַיִּשְׁתַּחֲווּ-לוֹ אַפַּיִם אָרְצָה, ils se prosternèrent devant lui la face contre terre»). Elkana, sensible à la profonde affliction « מָרַת נָפֶשׁ, marat nefesh» (I Samuel 1: 10) qui se lit sur la face de Hannah, lui offre la meilleure des parts à consommer. Le «pain des faces» est donc composé d’une semoule de très  haute qualité pure et fine, dépourvue de levain. Disposés respectivement en deux rangées sur la Table préparée à cette effet, le pain «des faces» est également dénommé « /לֶחֶם קֹדֶשׁ Le’hem Qodesh», le «pain du retrait, de la séparation» (I Samuel 21: 5) car il est exclusivement réservé aux Cohanim, le Jour du Shabbat, signe de l’Alliance entre Israël et l’Eternel.

Pourtant le prêtre de Nov, A’himelech ben A’hitov, prenant la défense de David fuyant Saül, remet alors au futur roi d’Israël, pour lui-même et ses serviteurs, en opposition à l’injonction toranique (Lévitique 24: 5-9) cinq pains- panim לֶחֶם פָּנִים  parmi les douze consacrés initialement et exclusivement aux prêtres le Jour du Shabbat, et ce, à la condition expresse de ne pas avoir approché de femme pendant trois jours:

ז וַיִּתֶּן-לוֹ הַכֹּהֵן קֹדֶשׁ  כִּי לֹא-הָיָה שָׁם לֶחֶם כִּי-אִם-לֶחֶם הַפָּנִים הַמּוּסָרִים מִלִּפְנֵי יְהוָה לָשׂוּם לֶחֶם חֹם בְּיוֹם הִלָּקְחוֹ.  (שמואל א כא: ד-ז).ש

7 Le prêtre lui donna donc du pain consacré, car il n’y en avait pas d’autre que les pains des faces, qu’on prélevait de devant le Seigneur, pour y substituer, le jour même, du pain chaud. (I Samuel 21: 4-7).

Peut-on affirmer, eu égard à la noble attitude de A’himelech ben A’hitov dérogeant doublement à la Loi stricte dans le dessein de sauver David et ses serviteurs affamés, que celui-ci ait vraiment enfreint la parole divine en offrant ces pains?

ז הֲלוֹא פָרֹס לָרָעֵב לַחְמֶךָ וַעֲנִיִּים מְרוּדִים תָּבִיא בָיִת  כִּי-תִרְאֶה עָרֹם וְכִסִּיתוֹ וּמִבְּשָׂרְךָ לֹא תִתְעַלָּם. (ישעיהו נח: ז).ש

7 puis encore, de partager ton pain avec l’affamé, de recueillir dans ta maison les malheureux sans asile; quand tu vois un homme nu, de le couvrir, de ne jamais te dérober à ceux qui sont comme ta propre chair! (Isaïe 58: 7(

La préservation de la Vie est plus importante que le sens strict de la mitsvah enjoignant aux Cohanim seuls de manger le pain «des visages»:

כא  אִם-רָעֵב שֹׂנַאֲךָ הַאֲכִלֵהוּ לָחֶם  וְאִם-צָמֵא הַשְׁקֵהוּ מָיִם.(משלי כה: כא).ש

21 Si ton ennemi a faim, donne lui à manger; s’il a soif, donne-lui à boire; (Proverbes 25: 21)[6]

Ce pain est aussi appelé «Le’hem Panim לֶחֶם פָּנִים » car il est important  d’accueillir «les visages/ les faces» de son prochain avec aménité et bienveillance (en hébreu: «בְּסֶבֶר פָּנִים יָפוֹת») sur l’exemple du Patriarche Avraham qui «lève et porte וַיִּשָּׂא»[7]  son regard vers ses futurs hôtes de passage.

ב וַיִּשָּׂא עֵינָיו וַיַּרְא וְהִנֵּה שְׁלֹשָׁה אֲנָשִׁים נִצָּבִים עָלָיו וַיַּרְא וַיָּרָץ לִקְרָאתָם מִפֶּתַח הָאֹהֶל וַיִּשְׁתַּחוּ אָרְצָה. (בראשית יח: ב).ש

2 Comme il levait les yeux et regardait, il vit trois hommes debout près de lui. En les voyant, il courut à eux du seuil de la tente et se prosterna contre terre. (Genèse 18: 2).

Nous pouvons ainsi comprendre pourquoi ce pain de l’humilité et de partage est, selon le Sage Ben Zoma, défini comme «possédant des visages»:

ש «בֶּן זוֹֹמָא אוֹמר: לֶחֶם פָּנִים, שֶׁהָיוּ לוֹ פָּנִים». (מנחות צו.).ש

«Ben Zoma dit: ‘pain des visages’, possédant des visages» (Talmud de Babylone, Traité Mena’hot 96, a).

Ces «visages du pain» sont ceux de la Vie, et définissent le sens profond de l’Alliance, qui est d’être fondamentalement une Alliance de Vie.

ה וּשְׁמַרְתֶּם אֶת-חֻקֹּתַי וְאֶת-מִשְׁפָּטַי אֲשֶׁר יַעֲשֶׂה אֹתָם הָאָדָם וָחַי בָּהֶם:  אֲנִי יְהוָה.  (ויקרא יח: ה).ש

5 Vous observerez donc mes lois et mes statuts, parce que l’homme qui les pratique obtient, par eux, la Vie: Je suis l’Éternel. (Lévitique 18: 5)

 

[1] Parashat Emor, Lévitique 21: 1- 24: 23

[2] Le penseur André Chouraqui est le seul traducteur de la Bible à avoir traduit littéralement «Le’hem Panim לֶחֶם פָּנִים» par «pain des faces».

[3] Traduction de Louis Second, John Darby et Samuel Cahen, la Bible de Jérusalem traduisant «pains d’oblation».

[4] Rabbénou Shmouel ben Méïr, 1080- 1160.

[5] La Bible de Jérusalem traduit ce verset ainsi: « et il n’en donnait qu’une à Anne bien qu’il préférât Anne» et la Bible David Martin (1744) traduit: «  il donnait à Anne une portion honorable; car il aimait Anne»..

[6] Cf. Evil-Merodach, roi de Babylone, gracia le roi Joïachin, roi de Juda et «l’admit constamment à sa table, toute sa vie durant וְאָכַל לֶחֶם תָּמִיד לְפָנָיו, כָּל-יְמֵי חַיָּיו » (II Rois 25: 27-29). Cette dernière expression n’est point sans rappeler le passage relatif au «pain des faces» dans le livre des Nombres (4: 7) «וְלֶחֶם הַתָּמִיד עָלָיו יִהְיֶה quant au pain perpétuel, il restera dessus».

[7] racine N. S. A./נ ש.א., «porter, lever, supporter».

 

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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4 Responses to Parashat Emor, le Pain des Faces

  1. MIMOUNI dit :

    Bible de Jérusalem: Va voir Tsyyone pour la connaissance !!! 36. Marc Amen. Y-Achir Didier. Lion de Judah. Avia.

  2. cathou dit :

    J’espère bien qu’un pain aussi saint qu’il soit, puisse nourrir l’affamé qui se présente.
    La nourriture, l’eau, aussi saints qu’ils puissent être ne sauraient demeurés saints en cas de refus de nourrir affamés et étrangers. Le partage est plus saint et plus sacré que n’importe quelle nourriture.

    La traduction de ma Bible donne: « Mais à Anne, Elquana donnait une part d’honneur ». j’aime bien cette traduction, peut-être une double portion, en effet, mais qui avec le mot « honneur » remet à sa place, avec respect, la femme stérile au sein de la société, même au-dessus . Je remarque, d’ailleurs, dans le récit biblique, la femme stérile fini toujours par avoir un enfant lorsqu’elle accepte son état et surmonte sa tristesse égoïste. C’est d’ailleurs Anne qui va donner naissance à Samuel. Les enfants de ces femmes ont toujours un beau parcours biblique.

  3. Lucien Sandre dit :

    Je souhaite m’inscrire à la neuwslettre

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