Parashat Nasso, le Mariage de fidélité

Le premier du  mois de Nissan, a lieu l’inauguration du Tabernacle:

א וַיְהִי בְּיוֹם כַּלּוֹת מֹשֶׁה לְהָקִים אֶת-הַמִּשְׁכָּן וַיִּמְשַׁח אֹתוֹ וַיְקַדֵּשׁ אֹתוֹ וְאֶת-כָּל-כֵּלָיו וְאֶת-הַמִּזְבֵּחַ, וְאֶת-כָּל-כֵּלָיו וַיִּמְשָׁחֵם וַיְקַדֵּשׁ אֹתָם. (במדבר ז: א).ש

1 Or, le jour où Moïse eut achevé de dresser le tabernacle, de l’oindre et de le consacrer avec toutes ses pièces, ainsi que l’autel et tous ses ustensiles; lorsqu’il les eut ainsi oints et consacrés, (Nombres 7: 1)[1]

Le sage Salomon Ephraïm de Luntschitz (1550- 1619) compare cet événement majeur aux liens unissant Israël à l’Eternel, forts comme ceux du mariage[2].

Rachi commente ce même verset:

ש «בְּמִדְרָשׁ רָבָּה « כַּלַּת » כְּתִיב (רָצָה לוֹמַר בְּפַתָּח וְלֹא « כְּלוֹת » בִּשְׁוָא וְדוֹק) יוֹם הֲקָמַת הַמִּשְׁכָּן הָיוּ יִשְׂרָאֵל כְּכַלָּה הַנִּכְנֶסֶת לַחֻפָּה. » (מדרש תנחומה).ש

«Dans le Midrash Rabba, Le kaf du mot kaloth porte un pata‘h et non un sheva, pour signifier qu’Israël, le jour de l’édification du Tabernacle, était comme une fiancée (kala) qui entre sous le dais nuptial» (Midrach Tan‘houma).

La première phase de cette Alliance est marquée par les fiançailles d’Israël avec l’Eternel lors du Don de la Torah – Matan Tora [3]:

ד תּוֹרָה צִוָּה-לָנוּ מֹשֶׁה  מוֹרָשָׁה קְהִלַּת יַעֲקֹב. (דברים לג: ד).ש

4 « C’est pour nous qu’il ordonna un Enseignement à Moïse; elle restera l’héritage de la communauté de Jacob. » (Deutéronome 33: 4)

Les Sages d’Israël proposent  une nouvelle lecture de ce verset. Ainsi le terme מוֹרָשָׁה –«Morasha, Héritage» peut être lu  מאוֹרָשְׂה -«Méorassah, liée par les fiançailles, אֵירוּסִין»[4]. Cette cérémonie ne peut en rien être comparée aux fiançailles pratiquées en Occident mais constitue intrinsèquement  un véritable engagement marital en vertu de la Ketouba, le contrat de mariage religieux scellant l’union du couple.

Le diptyque du mariage selon la Tradition d’Israël contraint le jeune homme à s’unir à l’élue de son cœur en deux temps: aux Eroussin  אֵירוּסִין («fiançailles») succèdent les Qiddoushin, קִידוּשׁיִן  (mariage):

ה כִּי בֹעֲלַיִךְ עֹשַׂיִךְ יְהוָה צְבָאוֹת שְׁמוֹ וְגֹאֲלֵךְ קְדוֹשׁ יִשְׂרָאֵל אֱלֹהֵי כָל-הָאָרֶץ יִקָּרֵא. (ישעיהו נד: ה).ש

5 Oui, ton époux ce sera ton Créateur, qui a nom l’Eternel-Tsevaot, ton sauveur sera le Saint d’Israël, qui s’appelle le Dieu de toute la terre. (Isaïe 54: 5)

L’origine de la profonde intimité de la relation entre Israël et l’Eternel décrite par le prophète Isaïe  se trouve en Nombres 7: 1. Le rav Salomon Ephraïm de Luntschitz précise sur ce verset, à la suite de Rachi sur Exode 33: 11, que le temps séparant le Don de la Torah (Mois de Sivan) de l’édification de la Tente du Témoignage (Mois de Nissan), à savoir dix mois, n’est point sans rappeler la période séparant les deux temps du mariage Eroussin et Qiddoushin[5]. L’édification de la Tente du Rendez-Vous témoigne donc de l’accomplissement intégral du lien conjugal rendu possible par la fidélité indéfectible d’Israël à l’Eternel. En effet, la grave infidélité du veau d’or s’avère être un manquement de jeunesse dû à l’aliénation des Hébreux en Egypte. Effectivement, après quatre cent trente ans d’exil égyptien, pendant lequel ils ont pu avoir la tentation de syncrétisme, les Hébreux ont à relever le défi, par le biais de Moïse, d’acquérir leur indépendance identitaire tout en devenant une nation dont le ciment est la confiance et l’amour avec l’Eternel.

Ainsi l’Eternel annonce qu’Israël subira l’humiliation des Nations:

יז וְשִׂפַּח אֲדֹנָי קָדְקֹד בְּנוֹת צִיּוֹן וַיהוָה פָּתְהֵן יְעָרֶה.  יח בַּיּוֹם הַהוּא יָסִיר אֲדֹנָי אֵת תִּפְאֶרֶת הָעֲכָסִים וְהַשְּׁבִיסִים וְהַשַּׂהֲרֹנִים. (ישעיהו ג: יז-יח).ש

17 le Seigneur dépouillera la tête des filles de Sion et mettra à nu leur honte. » 18 En ce jour, le Seigneur supprimera la magnificence des clochettes, les filets et les croissants (Isaïe 3: 17-18).

Cependant, le pardon ne tardera point à venir:

י שׂוֹשׂ אָשִׂישׂ בַּיהוָה תָּגֵל נַפְשִׁי בֵּאלֹהַי כִּי הִלְבִּישַׁנִי בִּגְדֵי-יֶשַׁע מְעִיל צְדָקָה יְעָטָנִי כֶּחָתָן יְכַהֵן פְּאֵר וְכַכַּלָּה תַּעְדֶּה כֵלֶיהָ.ש

10 Je veux me réjouir pleinement en l’Eternel, que mon âme se délecte en mon Dieu! Car il m’a revêtu de la livrée du salut, enveloppé du manteau de la victoire: tel un fiancé orne sa tête d’un diadème, telle une jeune épouse se pare de ses joyaux. (Isaïe 61: 10)

Israël recouvre sa gloire au moment même où son Epoux, l’Eternel, lui remet la couronne[6], [7] de mariée. Or, le verbe יְכַהֵן (Racine: . כ. ה. נ- «orner»), dans ce verset, renvoie à Israël en tant que «royaume de serviteurs.  מַמְלֶכֶת כֹּהֲנִים»- [8], aussi bien que «nation distincte/distinguée וְגוֹי קָדוֹשׁ» (Exode 19: 6), tandis que  תַּעְדֶּה[9] (Racine:  ע. ד. י.«se parer de»), dans ce même verset,  rappelle sa qualité de «joyau עֲדִי»  et de «témoin-עֵד  de l’œuvre divine» (Isaïe 43:  10).

L’intention divine, après la faute du veau d’or, est, dans un instant de colère, de détruire son peuple. En effet, la racine verbaleכ.ל.י.  signifie «détruire, périr» (Genèse 18: 21; II Rois 13: 17; Jérémie 30: 11):

ה וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה, אֱמֹר אֶל-בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל אַתֶּם עַם-קְשֵׁה-עֹרֶף רֶגַע אֶחָד אֶעֱלֶה בְקִרְבְּךָ וְכִלִּיתִיךָ וְעַתָּה, הוֹרֵד עֶדְיְךָ מֵעָלֶיךָ  וְאֵדְעָה מָה אֶעֱשֶׂה-לָּךְ. (שמות לג: ה).ש

5 L’Éternel dit à Moïse: « Dis aux enfants d’Israël: ‘Vous êtes un peuple réfractaire; si un seul instant je m’avançais au milieu de vous, je vous anéantirais. Donc, déposez vos ornements et j’aviserai à ce que je dois vous faire.’  » (Exode 33: 5).

Or, pourquoi l’Eternel demande-t-il aux Hébreux de «déposer leurs ornements»? De fait,  «déposer les ornements» est un signe d’humilité. Toutefois, au-delà de ce geste symbolique, le terme de «joyau עֲדִי» choisi rappelle un autre mot de ce verset: וְאֵדְעָה dont  la racine ד.ע. י. est composée des mêmes lettres en désordre que celles de «joyau עֲדִי». Autrement dit, la faute du veau d’or est avant tout une faute de «דֵּעָה, connaissance», une ignorance de l’Essence même de l’Alliance que l’Eternel a conclu avec les Patriarches d’Israël.

Cependant, cette volonté éphémère de détruire son peuple s’éclipse pour faire place à l’amour infini de l’Eternel qui ne s’est jamais démenti. En effet, la racine verbaleכ.ל.י.  revêt aussi le sens de «se languir de… par amour/ se consumer d’amour»: וְעֵינֶיךָ רֹאוֹת וְכָלוֹת אֲלֵיהֶם; et tes yeux le verront et se languiront à les attendre» (Deutéronome 28: 32). Les Sages d’ Israël ne manquent point de rapprocher cette dernière racine du substantif כַּלָּה, «fiancée» (racine כ.ל.ל., «couronner» (Jérémie 7: 34), annonçant l’accomplissement absolu de l’amour indéfectible unissant l’Eternel à Israël:

ב הָלֹךְ וְקָרָאתָ בְאָזְנֵי יְרוּשָׁלִַם לֵאמֹר כֹּה אָמַר יְהוָה זָכַרְתִּי לָךְ חֶסֶד נְעוּרַיִךְ אַהֲבַת כְּלוּלֹתָיִךְ לֶכְתֵּךְ אַחֲרַי בַּמִּדְבָּר בְּאֶרֶץ לֹא זְרוּעָה. (ירמיהו ב: ב).ש

2 « Va vite proclamer aux oreilles de Jérusalem ce qui suit: Ainsi parle l’Eternel: je te garde le souvenir de l’affection de ta jeunesse, de ton amour au temps de tes fiançailles, quand tu me suivais dans le désert, dans une région inculte. (Jérémie 2: 2)

L’Amour entre l’Eternel et Son peuple, expression suprême de l’Alliance- בְּרִית Bérit, est indestructible et voué à l’Eternité:

ד לֹא-יֵאָמֵר לָךְ עוֹד עֲזוּבָה וּלְאַרְצֵךְ לֹא-יֵאָמֵר עוֹד שְׁמָמָה–כִּי לָךְ יִקָּרֵא חֶפְצִי-בָהּ וּלְאַרְצֵךְ בְּעוּלָה  כִּי-חָפֵץ יְהוָה בָּךְ וְאַרְצֵךְ תִּבָּעֵל. ה כִּי-יִבְעַל בָּחוּר בְּתוּלָה יִבְעָלוּךְ בָּנָיִךְ וּמְשׂוֹשׂ חָתָן עַל-כַּלָּה יָשִׂישׂ עָלַיִךְ אֱלֹהָיִךְ. (ישעיהו סב: ד-ה).ש

4 Tu ne seras plus nommée la Délaissée et ta terre ne s’appellera plus Solitude; toi, tu auras nom Celle que j’aime, et ta terre se nommera I’Epousée; parce que tu seras la bien-aimée de l’Eternel, et parce que ta terre connaîtra les épousailles.[10] 5 Car comme le jeune homme s’unit à la vierge, tes enfants te seront unis; et comme le fiancé se réjouit de sa fiancée, ton Seigneur se réjouira de toi. (Isaïe 62: 4-5).

 

[1] Parashat Nasso, Nombres 4: 21- 7: 89

[2] Le sage Salomon Ephraïm de Luntschitz (1550- 1619) dans son célèbre commentaire «Keli HaYakar» («Récipient précieux»).

[3]  Cf. Rashi sur Exode 31: 18

[4] Talmud de Babylone, Traité Pessa’him, 49.

[5]  Le mariage juif moderne ne tient plus compte de l’année de séparation entre Eroussin et Qiddoushin. Ces deux étapes sont, aujourd’hui, réunies en une seule cérémonie, même si elles conservent chacune leur place.

[6]  Cette couronne est essentiellement identifiée par les Sages d’Israël aux vingt-quatre livres du corpus biblique.

[7] תִּפְאֶרֶת  – Tiferet, «couronne», est de même racine que פְּאֵר Peer, «gloire».

[8] Le terme biblique כֹּהֲנִים est généralement traduit par «prêtres». L’on préfèrera traduire la racine de ce substantif par «rendre un culte» à l’Eternel.

[9] En Exode 33: 6, le terme Adi  עֲדִי signifie « parure »- (עֶדְיָם «Leur parure»).

[10] Comparer:

יא כִּי כָאָרֶץ תּוֹצִיא צִמְחָהּ וּכְגַנָּה זֵרוּעֶיהָ תַצְמִיחַ כֵּן אֲדֹנָי יְהוִה יַצְמִיחַ צְדָקָה וּתְהִלָּה נֶגֶד כָּל-הַגּוֹיִם. (ישעיהו סא: יא). 11 Car de même que le sol développe ses plantes, de même qu’un jardin fait germer les graines qui lui sont confiées, ainsi Dieu, l’Eternel, fera éclore le salut et la gloire à la vue de toutes les nations. (Isaïe 61: 11).

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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3 Responses to Parashat Nasso, le Mariage de fidélité

  1. Cathy Faes dit :

    Cher Haïm,

    merci beaucoup pour ton commentaire tellement riche de Nasso. Tellement important pour moi, car – comme tu dis souvent – il n’y a pas de coïncidence. J’étais en train de préparer les lettres Chet et Tet pour le 7 juin, réunion de notre petit groupe d’intéressées. Tu expliquais le Tet avec la feuille des Dix Paroles. Ton commentaire actuel enrichit tes explications du webinaire et j’ajouterai dans ma leçon ceci : Don de la Tora au Mont Sinaï (fiançailles) et Edification de la Tente du Témoignage (mariage), avec les passages bibliques cités. Et puis, étant de retour de la fête des 70 ans du rétablissement de l’Etat d’Israël, je veux parler de l’exil (humiliation, plus d’ornements) et du retour (pardon, diadème, joyaux). Nous sommes témoins du retour d’Israël. Nous avons planté dans la terre d’Israël, espoir certain :). Quel bonheur d’avoir pu vivre un moment de fête à Jérusalem. C’est le début de Isaïe 54,5.

    Bien à toi, Cathy

  2. cathou dit :

    « déposer ses ornements » je dirai plutôt qu’on rejoint la définition du désert: faire le vide, se vider de tout ce qu’on a, pour se retrouver nu et pouvoir alors faire sien le nouvel enseignement.

    le mot mariage, qui en français vient du latin, est surprenant. je découvre qu’originellement Marier est un mot utiliser en agriculture. Marier= maritare: unir des arbres à la vigne. et le mot mari venant de maritus= accoupler, unir à la vigne, en parlant d’un arbre
    Je reconnais que j’ignorais totalement qu’on pouvait unir un arbre à la vigne, pour le coup j’ai été découvrir le mot fiancé, dont l’origine nous vient d’Inde et donne « fier ». Mais bon, là pas de grande surprise … on se fiance sur l’honneur.

    Par contre la signification première du mot mariage interpelle. j’ignore comment on unit un arbre à une vigne (le jardinier Haïm le sait-il????? alors Merci pour la réponse) mais la symbolique de l’arbre et de la vigne n’échappe à personne.
    La loi donnée par Dieu, les enseignements Divin s’adressent à un peuple de bergers et de cultivateurs. Il est intéressant de constater qu’originellement les Hébreux, puis les Israélites ne sont pas des commerçants, des marchands. Ils sont éleveurs et cultivateurs.
    Le mariage est un mariage avec les ressources de la terre.
    Il est intéressant de voir comment les Israélites vont devenir marchands sous la domination perse, il est intéressant de voir comment Jésus va s’en prendre aux marchands juifs installés dans le Temple. Il est intéressant de voir, aujourd’hui, l’élite marchande.
    Il est intéressant de mettre en parallèle l’état marchand juif et les exils.

  3. cathou dit :

    Pouffff, cette histoire de mariage: union de l’arbre et de la vigne m’a fait partir sur une autre chemin…

    Si Moïse est appelé à se mettre à nu, à abandonner savoir savoir pour acquérir l’enseignement divin, il est intéressant de voir que l’Alliance avec le peuple est très différente.
    Tout d’abord le peuple n’a accès ni à cette montagne où Moïse rencontre Dieu, ni à la Tente de la rencontre.
    Certes le peuple retire ses vêtements de fêtes païennes à l’Horeb, dans le désert. Mais le peuple ne retire que ses vêtements de fêtes, que la parure, l’ornement. Il n’est pas demandé au peuple de « abandonner ses connaissances, de s’abandonner totalement »
    Il est aussi intéressant de voir que la Tente de rencontre, n’est nullement installée au centre du camp. Moïse l’installe à « bonne distance, en dehors du camps ». Si Dieu ne demande pas au peuple de faire le désert en lui, de tout abandonner pour recevoir ses enseignements, c’est que le peuple en est incapable. Donc lorsqu’une personne veut rencontrer le Seigneur, elle doit sortir du camps et « aller vers.. » Le Seigneur Dieu est fidèle; le peuple n’est fidèle que… parfois et pas dans son ensemble et Dieu ne l’ignore pas.
    Le temps des fiançailles est le temps de l’approche, de la promesse.
    Le temps du mariage devrait être le temps de la fidélité à la promesse faîte, mais… comme tout mariage, en toutes époques… Dieu sait que l’humain n’est bien souvent fidèle qu’un temps, et il sait qu’il sera bien souvent trompé. la Nuée est donc sur la Tente, pas sur le campement.

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