Parashat Ekev, la Mémoire d’Israël

Une lecture attentive de cette péricope révèle que le verbe «se souvenir»,

ז. כ. ר./ Z. Kh. R. traverse la source biblique du début  jusqu’à la fin.

יח לֹא תִירָא מֵהֶם  זָכֹר תִּזְכֹּר אֵת אֲשֶׁר-עָשָׂה יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לְפַרְעֹה וּלְכָל-מִצְרָיִם. (דברים ז: יח).ש

18 Ne les crains point [Les nations]! Tu dois te souvenir sans cesse de ce que l’Éternel, ton Seigneur, a fait à Pharaon et à toute l’Egypte. (Deutéronome  7: 18)[1]

ב וְזָכַרְתָּ אֶת-כָּל-הַדֶּרֶךְ אֲשֶׁר הוֹלִיכְךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ זֶה אַרְבָּעִים שָׁנָה בַּמִּדְבָּר לְמַעַן עַנֹּתְךָ לְנַסֹּתְךָ לָדַעַת אֶת-אֲשֶׁר בִּלְבָבְךָ הֲתִשְׁמֹר מִצְוֺתָו אִם-לֹא. (דברים ח: ב).ש

2 Tu te rappelleras cette traversée de quarante ans que l’Éternel, ton Seigneur, t’a fait subir dans le désert, afin de t’éprouver par l’adversité, afin de connaître le fond de ton cœur, si tu resterais fidèle à ses lois, ou non. (Deutéronome 8: 2)

Quel peut être le sens d’une telle répétition tout au long de cette péricope?

Dès lors qu’Israël entre en terre promise, le devoir lui incombe de se souvenir à jamais de sa condition  d’esclave en Egypte ainsi que de la sortie d’Egypte conduisant à  la Liberté! L’épreuve de la Liberté, fondatrice de l’identité collective du peuple d’Israël, a pour dessein de faire de ce dernier une Nation- lumière et une source de bénédictions pour l’ensemble de l’Humanité.

Quel rapport la Tora établit-elle entre la Mémoire et la  בְּרִיתBérit, l’Alliance?

יח וְזָכַרְתָּ אֶת-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ כִּי הוּא הַנֹּתֵן לְךָ כֹּחַ לַעֲשׂוֹת חָיִל  לְמַעַן הָקִים אֶת-בְּרִיתוֹ אֲשֶׁר-נִשְׁבַּע לַאֲבֹתֶיךָ כַּיּוֹם הַזֶּה.  (דברים ח: יח).ש

18 Non! C’est de l’Éternel, ton Dieu, que tu dois te souvenir, car c’est lui qui t’aura donné le moyen d’arriver à cette prospérité, voulant accomplir l’Alliance jurée à tes pères, comme il le fera à cette époque. (Deutéronome 8: 18)

 

כז זְכֹר לַעֲבָדֶיךָ לְאַבְרָהָם לְיִצְחָק וּלְיַעֲקֹב אַל-תֵּפֶן אֶל-קְשִׁי הָעָם הַזֶּה וְאֶל-רִשְׁעוֹ וְאֶל-חַטָּאתוֹ. (דברים ט: כז). ש

27 Souviens-toi de tes serviteurs, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob; ne considère pas l’insoumission de ce peuple, sa perversité ni sa faute (Deutéronome 9: 27)

Or, Moïse ne cesse de mettre en garde Israël contre la menace d’une vie trop prospère. Après l’esclavage et la traversée du désert, la Liberté acquise est susceptible de conduire au sentiment d’orgueil et à la perte de toute responsabilité envers autrui:

יז וְאָמַרְתָּ, בִּלְבָבֶךָ  כֹּחִי וְעֹצֶם יָדִי עָשָׂה לִי אֶת-הַחַיִל הַזֶּה. (דברים ח: יח).ש

17 et tu diras en ton cœur: « C’est ma propre force, c’est le pouvoir de mon bras, qui m’a valu cette richesse. » (Deutéronome 8: 28).

Les deux termes Liberté et Responsabilité sont d’ailleurs en hébreu extrêmement proches: חֵרוּת ‘HéROuT – «Liberté» / אַחֲרַיּוּת A‘HaRiOuT– «Responsabilité». Point de Liberté sans Responsabilité:

יא הִשָּׁמֶר לְךָ פֶּן-תִּשְׁכַּח אֶת-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לְבִלְתִּי שְׁמֹר מִצְוֺתָיו וּמִשְׁפָּטָיו וְחֻקֹּתָיו אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוְּךָ הַיּוֹם. (דברים ח: יא).ש

11 Garde-toi d’oublier l’Éternel, ton Seigneur, de négliger ses préceptes, ses institutions et ses lois, que je t’ordonne en ce jour. (Deutéronome 8: 11)

Moïse constitue le garant de l’Alliance contractée avec l’Eternel. Ce sont les termes de cette Alliance qui permettront de maintenir l’unité du peuple face à l’adversité extérieure et intérieure. Quelques millénaires plus tard, ce schéma sera en quelque sorte reproduit en France occupée, divisée alors entre la France libre et la France occupée. Le grand juriste René Cassin[2] , dans son livre «Les hommes partis de rien»[3], rédigé un an avant sa mort, rappelle l’un des évènements historiques majeurs sans lequel le général de Gaulle aurait probablement échoué dans son aspiration à vouloir libérer la France déshonorée par le gouvernement de Vichy conduit par le maréchal Pétain: «Sans aucun doute, la création du Comité national a été la conséquence logique de la consolidation et de l’extension progressive de la France libre, c’est-à-dire échappant à toute emprise, même indirecte, de l’ennemi… Elle [cette création] marquait qu’en face des pouvoirs publics de l’«Etat français» privés d’indépendance et soumis pour l’essentiel à l’autorité ennemie, ce n’était plus une individualité – le général de Gaulle  entouré de volontaires- qui se dressait, mais bel et bien une force étatique ayant des territoires, une administration, une armée, une diplomatie, possédant à sa tête un chef et investie d’une indépendance républicaine d’Etat».  La France libre, alors en exil, constitue une entité autonome par rapport à la France occupée et est unie autour d’un pacte non écrit de refus de l’autorité occupante. Cette cohésion, cette union autour d’un même but constitue le ciment qui maintiendra cette unité face à l’Occupation, unité qui, entre autres, finira par aboutir à la Libération.

Quelle est la source biblique qui, inspirant Moïse, lui permettra d’être non seulement reconnu par les siens après quarante ans passés à Midian chez son beau-père Yitro mais également de souder les fils d’Israël en un peuple, עַם/AM avant leur entrée historique en Erets Israël?

טו וַיֹּאמֶר עוֹד אֱלֹהִים אֶל-מֹשֶׁה כֹּה-תֹאמַר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל יְהוָה אֱלֹהֵי אֲבֹתֵיכֶם אֱלֹהֵי אַבְרָהָם אֱלֹהֵי יִצְחָק וֵאלֹהֵי יַעֲקֹב שְׁלָחַנִי אֲלֵיכֶם זֶה-שְּׁמִי לְעֹלָם וְזֶה זִכְרִי לְדֹר דֹּר. (שמות ג: טו).ש

15 Dieu dit encore à Moïse: « Parle ainsi aux enfants d’Israël: ‘L’Éternel, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, m’envoie vers vous.’ Tel est mon nom à jamais, tel sera mon Souvenir pour toutes les générations. (Exode 3: 15)

Moïse, marqué sa vie durant par l’épisode du buisson ardent, retient le secret que l’Eternel lui enseigna à propos de la Connaissance de Son propre Nom: «mon Nom [Celui de de l’Eternel]/ שְּׁמִי», parallélisme synonymique de «Mon Souvenir/ זִכְרִי », se révèle au cœur même de l’Histoire des Hommes. L’Eternel requiert de Son peuple qu’il maintienne vivante la Mémoire de ses origines génératrices d’une Conscience se fondant sur une expérience commune de l’Histoire. C’est ainsi que Moïse, lui-même identifié comme le Prophète de la Mémoire après qu’il eût transmis la clé du code de l’Alliance aux Anciens d’Israël,  les garants suprêmes de la flamme du Souvenir,  se voit reconnaître par ces derniers comme le véritable libérateur envoyé par l’Eternel:

טז לֵךְ וְאָסַפְתָּ אֶת-זִקְנֵי יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם יְהוָה אֱלֹהֵי אֲבֹתֵיכֶם נִרְאָה אֵלַי, אֱלֹהֵי אַבְרָהָם יִצְחָק וְיַעֲקֹב לֵאמֹר  פָּקֹד פָּקַדְתִּי אֶתְכֶם וְאֶת-הֶעָשׂוּי לָכֶם בְּמִצְרָיִם. (שמות ג: טז).ש

16 Va rassembler les anciens d’Israël et dis-leur: ‘L’Éternel, Dieu de vos pères, le Seigneur d’Abraham, le Seigneur d’Isaac et le Seigneur de Jacob, m’est apparu en disant: Je me suis vraiment souvenu de vous et de ce qu’on vous fait en Égypte (Exode 3: 16)

L’expression tautologique ««פָּקֹד פָּקַדְתִּי/» Je me suis vraiment souvenu», la clé du code de l’Alliance, fait explicitement écho à la source de Genèse «פָּקֹד יִפְקֹד »/ «Il [L’Eternel]se souviendra assurément »  selon laquelle Joseph, au seuil de la mort mais toujours responsable de ses frères, et afin de réconforter ces derniers, annonce que l’Eternel se souviendra éternellement de son Alliance historique avec les Patriarches, Alliance  en vertu de laquelle Erets Israël sera donnée à Israël:

כד וַיֹּאמֶר יוֹסֵף אֶל-אֶחָיו, אָנֹכִי מֵת וֵאלֹהִים פָּקֹד יִפְקֹד אֶתְכֶם וְהֶעֱלָה אֶתְכֶם מִן-הָאָרֶץ הַזֹּאת אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר נִשְׁבַּע לְאַבְרָהָם לְיִצְחָק וּלְיַעֲקֹב. (בראשית נ: כד).ש

24 Joseph dit à ses frères: « Je vais mourir. Sachez que le Seigneur se souviendra assurément de vous et vous fera monter de ce pays dans celui qu’il a promis par serment à Abraham, à Isaac et à Jacob. » (Genèse 50: 24)

 

[1] Parashat Ekev, Deutéronome 7: 12- 11: 25

[2] René Cassin est nommé, en 1941, Commissaire à la Justice et à l’Instruction publique du Comité national français.

[3] René Cassin, «Les hommes partis de rien», Editions Plon, 1974, p.408-409.

 

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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3 Responses to Parashat Ekev, la Mémoire d’Israël

  1. Le prêtre Jean-jacques dit :

    Merci Haïm, les alliances faites au peuple d’Israël et aux enfants du Dieu d’Abraham d’ Isaac et de Jacob restent inviolables et éternelles et rien ni personne ne pourra les remettre en cause. De nombreux chapitres de la Torah annoncent leur proclamation au peuple d’Israël. Que Sa volonté soit faite pour Sa seule gloire. Shabbat Shalom à bientôt.

  2. cathou dit :

    Oui Haïm… le récit biblique nous rappelle, au fil des pages, que nous sommes tous responsables de notre présent, de notre avenir. Citoyens d’une commune, d’un pays, du monde, nous pouvons et nous devons nous dissocier de nos gouvernants lorsqu’ils ne nous représentent plus.
    L’état, la nation appartiennent au peuple.
    Jamais nous ne devons oublier que nous sommes Citoyens et Responsables.
    La France a su se dissocier de gouvernants qu’elle ne reconnaissait pas comme chefs.
    Aujourd’hui, Elle commence à se dissocier de ses gouvernants traités à la nation, à l’état.
    J’ignore si aujourd’hui Israël doit se dissocier de ses gouvernants, mais connaître son Histoire, la comprendre, se souvenir honnêtement…permet de comprendre aujourd’hui et d’imaginer demain.

  3. cathou dit :

    Encore un enseignement universel: se méfier d’une vie confortable qui rend esclave de la facilité!!
    Oh évidemment je suis la première a aimé le confort, a rêvé d’une vie plus facile, plus d’argent, plus de… tellement de choses me font envie!
    Certes je suis aussi la première a pensé que parfois j’aimerai oublier, oublier mon pays, oublier la politique de mon pays, j’aimerai penser que « bah je m’en fiche, de toutes les façons rien ne changera… » comme bien des gens choisir la facilité de l’oubli.
    Malheureusement mon sale caractère aime la Liberté, et la Liberté a un prix: se souvenir, faire face, transmettre le courage de faire face, le courage de refuser la manipulation.
    Choisir la Liberté est difficile, mais indispensable si on refuse l’esclavage.

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