Parashat « Ki Tétsé », la grande découverte d’Avraham

טז … לֹא תַעֲמֹד עַל-דַּם רֵעֶךָ  אֲנִי יְהוָה. (ויקרא יט: טז).ש

16 … Tu ne seras point indifférent au danger de ton prochain: je suis l’Éternel. (Lévitique 19: 16)

Nous devrions traduire littéralement: «Tu ne devras point te tenir debout, fixe, face au sang de ton prochain». L’immobilité face au danger menaçant ou frappant autrui est considérée comme une grave faute par la Tora. Comment pourrais-je demeurer étranger à la souffrance d’autrui? A l’instar de Joseph affirmant à ses frères:

לב שְׁנֵים-עָשָׂר אֲנַחְנוּ אַחִים בְּנֵי אָבִינוּ (בראשית מב: לב).ש

32 Nous sommes douze frères, fils du même père.  (Genèse 42: 32)

…ne devrions-nous point également proclamer notre origine commune: «Nous sommes tous frères, fils du même père ADaM»!?

La lecture de la péricope «Ki Tétsé» fait explicitement ressortir le devoir moral de solidarité et d’empathie qu’Israël a le devoir d’accomplir envers toutes les créatures, et notamment à l’égard des défavorisés socialement, à savoir, le pauvre, la veuve et l’orphelin:

יב וְאִם-אִישׁ עָנִי הוּא לֹא תִשְׁכַּב בַּעֲבֹטוֹ. יג הָשֵׁב תָּשִׁיב לוֹ אֶת-הַעֲבוֹט כְּבוֹא הַשֶּׁמֶשׁ וְשָׁכַב בְּשַׂלְמָתוֹ וּבֵרְכֶךָּ וּלְךָ תִּהְיֶה צְדָקָה לִפְנֵי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ. (דברים כד: יב-יג).ש

12 Et si c’est un pauvre, tu ne dois pas te coucher nanti de son gage: 13 tu es tenu de le lui rendre au coucher du soleil, pour qu’il puisse reposer sous sa couverture et qu’il te bénisse; et cela te sera compté comme une œuvre  de justice par l’Éternel, ton Dieu (Deutéronome 24: 12-13).[1]

L’expression «cela te sera compté comme une œuvre  de justice [צְדָקָה Tsédaka]» n’est point sans rappeler l’épisode biblique où Avraham, levant les yeux vers les étoiles, reçoit la promesse d’une descendance aussi nombreuse que les étoiles malgré la stérilité de son épouse Sarah:

ה וַיּוֹצֵא אֹתוֹ הַחוּצָה וַיֹּאמֶר הַבֶּט-נָא הַשָּׁמַיְמָה וּסְפֹר הַכּוֹכָבִים אִם-תּוּכַל לִסְפֹּר אֹתָם וַיֹּאמֶר לוֹ כֹּה יִהְיֶה זַרְעֶךָ. ו וְהֶאֱמִן בַּיהוָה וַיַּחְשְׁבֶהָ לּוֹ צְדָקָה. (בראשית טו: ה-ו).ש

5 Il le fit sortir en plein air, et dit: « Regarde le ciel et compte les étoiles: peux-tu en supputer le nombre? Ainsi, reprit-il, sera ta descendance. » 6 Et il eut confiance en l’Éternel, et  Il [l’Éternel] le lui compta comme justice. (Genèse 15: 5-6)

A quelle justice la Tora fait-elle référence? Que recouvre la signification de cette justice?

ז וַיֹּאמֶר אֵלָיו אֲנִי יְהוָה אֲשֶׁר הוֹצֵאתִיךָ מֵאוּר כַּשְׂדִּים לָתֶת לְךָ אֶת-הָאָרֶץ הַזֹּאת לְרִשְׁתָּהּ. (בראשית טו: ז). ש

7 Et il lui dit: « Je suis l’Éternel, qui t’ai tiré d’Our-Kasdim, pour te donner ce pays en possession. » (Genèse 15: 7).

La justice mentionnée par  l’Eternel est synonyme de promesse, celle du don d’Erets Israël au Patriarche Avraham! Autrement dit, si l’on en revient à la référence de Deutéronome 24: 12-13, la solidarité et l’altruisme à l’égard du plus démuni transforme ce dernier en une source de bénédiction: «וּבֵרְכֶךָּ»- «afin que tu sois béni! ». Le faible, source d’abondance et de bonheur, constitue donc l’essentiel d’une société aspirant à la pérennité:

זֶה עָנִי קָרָא וַיהוָה שָׁמֵעַ וּמִכָּל-צָרוֹתָיו הוֹשִׁיעוֹ. (תהלים לד: ז).ש

7 Voici un malheureux qui implore, et l’Eternel l’entend; il le sauve de toutes ses souffrances. (Psaume 34: 7)

La richesse d’un pays ne se mesure point à son produit national brut mais surtout à la qualité de vie de ses habitants. Alors que la Finlande vient d’être classée première au classement des pays comptant la population la plus heureuse[2], Israël, malgré ses nombreux défis sur le plan sécuritaire, occupe le onzième rang et devance de grands pays  comme l’Allemagne,  les Etats-Unis et la France.

Les Sages d’Israël enseignent que la grandeur de l’Eternel réside dans l’intérêt qu’Il porte aux plus faibles:

 ש«אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: כָּל מָקוֹם שֶׁאַתָּה מוֹצֵא גְּבוּרָתוֹ שֶׁל הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אַתָּה מוֹצֵא עַנְוְותָנוּתוֹ».ש

«Rabbi Yo’hannan enseigne: Toutes les fois où tu trouves [dans la source biblique] la puissance du Saint béni Soit-Il, tu y trouves également Son humilité»  (Traité Meguilah 31: a)

Cette pensée énoncée par le Sage Rabbi Yo’hannan fut probablement la grande découverte d’Avraham qu’il a, ensuite, transmise à l’Humanité entière: l’Homme prend, alors, conscience qu’il n’est point seul dans ce monde régi par les lois cycliques et déterministes de la Nature. Avraham découvre désormais le pouvoir de s’en affranchir.  Les êtres abandonnés à leur sort et condamnés à jamais à en subir les conséquences souvent tragiques peuvent, s’ils y aspirent et le croient véritablement, briser les chaînes de la «̓νᾰ́γκη  Anankè fatalité, nécessité».  . L’homme, comme l’écrit l’un des plus grands penseurs du XXe siècle, le Rav Avraham Yehoshoua Heschel n’est point seul: « c’est seulement devant Dieu que l’homme est vraiment indépendant, vraiment libre. Mais la liberté, à son tour, implique la responsabilité et l’homme est responsable de la manière dont il utilise la nature»[3].

C’est la raison pour laquelle l’Eternel récompense Avraham et toute sa descendance d’un pays, Canaan, où les hommes, quels qu’ils soient, n’auront aucun droit de s’arroger la vie d’autrui et d’attenter à leur intégrité tant morale que physique.  C’est pourquoi la Tora s’adresse à chacun des fils d’Israël afin de le responsabiliser par rapport à son prochain:

יז לֹא תַטֶּה מִשְׁפַּט גֵּר יָתוֹם וְלֹא תַחֲבֹל בֶּגֶד אַלְמָנָה. (דברים כד: יז).ש

17 Ne fausse pas le droit de l’étranger ni celui de l’orphelin, et ne saisis pas comme gage le vêtement de la veuve. (Deutéronome  24: 17)

L’intérêt y sera interdit, afin de ne point appauvrir celui qui emprunte:

כ לֹא-תַשִּׁיךְ לְאָחִיךָ נֶשֶׁךְ כֶּסֶף נֶשֶׁךְ אֹכֶל  נֶשֶׁךְ כָּל-דָּבָר אֲשֶׁר יִשָּׁךְ. (דברים כג: כ). ש

20 N’exige point d’intérêts de ton frère, ni intérêts pour argent, ni intérêts pour denrées ou intérêts pour toute chose qui te sera intérêt. (Deutéronome 23: 20).

Il faudra aussi protéger les esclaves, ces êtres qui, s’ils sont privés de leur liberté, doivent au moins bénéficier du respect que l’on doit à toute créature humaine.

טז לֹא-תַסְגִּיר עֶבֶד אֶל-אֲדֹנָיו אֲשֶׁר-יִנָּצֵל אֵלֶיךָ מֵעִם אֲדֹנָיו. (דברים כג: טז).ש

16 Ne livre pas un esclave à son maître, s’il vient se réfugier de chez son maître auprès de toi. (Deutéronome 23: 16).

Moïse, alors Prince d’Egypte, va, dans un élan de solidarité et d’empathie, à la rencontre de ses frères. Il ne peut plus rester indifférent à la souffrance des siens sans se faire complice de la puissance pharaonique. L’Eternel le récompense du souffle de l’Esprit prophétique:

כב וְזָכַרְתָּ, כִּי-עֶבֶד הָיִיתָ בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם; עַל-כֵּן אָנֹכִי מְצַוְּךָ לַעֲשׂוֹת אֶת-הַדָּבָר הַזֶּה.  (דברים כד: כב).ש

22 Et tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Egypte: c’est pourquoi je t’ordonne de tenir cette conduite. (Deutéronome 24: 22)

L’Alliance conclue avec les Patriarches vise à instaurer une société fondée sur l’exigence d’une éthique d’autrui dont le Droit ne serait que l’expression juridique. En effet, il s’avère que ce ne sont point uniquement les lois votées au sein des différents parlements dans le monde qui font la grandeur des nations mais tout d’abord leur esprit moral et leur inclination à ne jamais oublier les démunis. De nombreux régimes totalitaristes ont souvent tenté, et cela est encore vrai aujourd’hui, de légitimer leur pouvoir en légiférant des lois sous couvert de «démocratie».  Par exemple: le régime nazi n’eut aucun problème à légiférer sur une politique d’eugénisme et à la mettre en pratique – Arthur Julius Gutt  en sera le principal promoteur- afin de favoriser le «développement d’une race aryenne». La politique d’apartheid en Afrique du Sud fut également inscrite dans les lois du pays.

Le peuple d’Israël en sa terre retrouvée, Erets Israël, a pour vocation d’être, alors, une source de bénédiction pour toutes les Nations par la lumière de sa justice:

ו אֲנִי יְהוָה קְרָאתִיךָ בְצֶדֶק וְאַחְזֵק בְּיָדֶךָ וְאֶצָּרְךָ וְאֶתֶּנְךָ לִבְרִית עָם-לְאוֹר גּוֹיִם. ז לִפְקֹחַ עֵינַיִם עִוְרוֹת לְהוֹצִיא מִמַּסְגֵּר אַסִּיר מִבֵּית כֶּלֶא יֹשְׁבֵי חֹשֶׁךְ. (ישעיהו מב: ו-ז).ש

6 « Moi, l’Eternel, je t’ai appelé par la justice et je te prends par la main; je te protège et je t’établis pour l’Alliance des peuples et la lumière des nations; 7 pour dessiller les yeux frappés de cécité, pour tirer le captif de la prison, du cachot ceux qui vivent dans les ténèbres. (Isaïe 42: 6-7)

1] Parashat « Ki Tétsé », Deutéronome 21: 10- 25: 19

[2] Selon le «World Happiness Report 2018», qui opère un classement sur cent cinquante-six pays.

[3] Avraham Yehoshoua Heschel, «L’Homme n’est point seul» Editions Présence 1972, p. 262.

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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2 Responses to Parashat « Ki Tétsé », la grande découverte d’Avraham

  1. Cathou dit :

    Il serait intéressant de rappeler aux banquiers et aussi usuriers combien l’intérêt sur l’argent est un profit malhonnêtes.
    Ne jamais oublier les plus démunis c’est aussi savoir rappeller leur devoirs et obligations aux plus riches. On constate, malheureusement, que si les plus démunis sont souvent généreux, plus on possède et moins on partage.
    Un peu d’empathie est source de bienfaits.

    Et…. vive Haïm!!!!

  2. Francis Gritti dit :

    Comme tu nous dis bien l’inouï de la Torah

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