Parashat No’ah, l’Homme de la terre 

Après la chute tragique d’ADaM (אָדָם) et ‘HaVaH (חַוָּה), premier couple de l’Humanité, conséquence tragique de la consommation du fruit de l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, l’Eternel regrette d’avoir créé l’Homme sur terre et tente d’effacer toute sa Création (Genèse 6: 6). Or, après le Déluge déterminant le summum de la malédiction de la Terre (Genèse 3: 17), נֹחַ Noa’H (Noé), qui a survécu au Déluge avec sa famille, va marquer le début d’un renouvellement de la בְּרָכָה BéRaKha, bénédiction divine, sur la terre (Genèse 8: 22). Effectivement, il est le seul de sa génération à avoir trouvé grâce aux yeux de l’Eternel[1]:

ח וְנֹחַ מָצָא חֵן בְּעֵינֵי יְהוָה.  (בראשית ו: ח).ש

8 Mais Noé trouva grâce aux yeux de l’Éternel. (Genèse 6: 8) [2]

Notons que deux substantifs אֲדָמָה «ADaMaH – sol» et אֶרֶץ «EReTs- terre» apparaissent à de multiples reprises dans cette parasha, révélant ainsi la Volonté divine de donner à l’Homme la possibilité de réparer le mal qu’il a commis, mal qui est à l’origine de la malédiction terrestre:

כט וַיִּקְרָא אֶת-שְׁמוֹ נֹחַ לֵאמֹר זֶה יְנַחֲמֵנוּ מִמַּעֲשֵׂנוּ וּמֵעִצְּבוֹן יָדֵינוּ מִן-הָאֲדָמָה אֲשֶׁר אֵרְרָהּ יְהוָה. (בראשית ה: כט).ש

29 Il appela son nom Noé, en disant: « Puisse-t-il nous soulager de notre tâche et du labeur de nos mains, causé par cette terre qu’a maudite l’Éternel! » (Genèse 5: 29)

Pourquoi le choix de l’Eternel se porte-t-il  sur Noa’H?

Comme ADaM, que l’Eternel place dans le jardin d’Eden «pour le cultiver et le garder» (לְעָבְדָהּ וּלְשָׁמְרָהּ «LeOvDaH ouLeShoMRaH», Genèse 2: 15) et CaIN, qui fut  עֹבֵד אֲדָמָה «OVeD ADaMaH, travailleur de la terre» Genèse 4: 2), Noa’H, «אִישׁ צַדִּיק תָּמִים homme juste et intègre»  (Genèse 6: 9), est avant tout un «אִישׁ הָאֲדָמָה YSh HaDaMaH, homme de la terre», Genèse 9: 20). Or, l’on peut voir déjà, à travers ces diverses définitions, une certaine dégradation du rapport entre l’Homme et la Terre: en effet, si ADaM était chargé de cultiver la terre et de la garder, CaIN la cultive, mais ne semble plus la garder, tandis que NoA’H, à ce qu’il semble, prend encore plus de distance par rapport à son lien  avec la terre: il se contente d’en être «l’homme» et voit en elle de moins en moins la terre-mère, une simple parcelle de terre d’où tirer sa subsistance.

Quelle est la vocation première de NoaH en tant qu’agriculteur?

Après que le Premier Homme ait été expulsé du Jardin d’EDeN (Genèse 3: 23), que CaIN ait été frappé d’errance (Genèse 4: 12) et que le genre humain,  en raison de son iniquité, disparaisse de la Terre (Genèse 7: 23), Noa’H, à la suite du déluge (מַבּוּל MaBOuL)[3], détient la possibilité de ramener l’Homme à sa matrice primordiale. Toutefois, la terre étant rendue totalement stérile par le Déluge, l’Homme est autorisé, pour la première fois dans l’Histoire, à consommer la chair animale[4]. Point de Vie sans terre et sans végétation! Les plantes, les seuls et uniques organismes à détenir la faculté de produire de la matière organique au cours du processus de photosynthèse, nécessaire à la subsistance de tous les êtres,  ont été créées le troisième Jour de la Création. Or ce troisième Jour s’avère constituer un évènement unique dans l’ensemble du processus de la Création. En effet, l’expression «כִּי-טוֹב KI ToV , car cela est Bon» y figure à deux reprises et rappelle la première lettre בְּ  -BeT du terme «בְּרָכָה BéRaKha, Bénédiction»  dont la valeur numérique «deux» exprime à la fois l’abondance et la diversité biologique. Mais la terre, initialement créée pour offrir les fruits de l’Eternel, est violée par l’Humanité hostile à toute limitation de son pouvoir sur la Nature, en s’appropriant même ce qui ne lui appartient point:

ו וַתֵּרֶא הָאִשָּׁה כִּי טוֹב הָעֵץ לְמַאֲכָל וְכִי תַאֲוָה-הוּא לָעֵינַיִם וְנֶחְמָד הָעֵץ לְהַשְׂכִּיל וַתִּקַּח מִפִּרְיוֹ וַתֹּאכַל וַתִּתֵּן גַּם-לְאִישָׁהּ עִמָּהּ וַיֹּאכַל. (בראשית ג: ו).ש

6 La femme jugea que l’arbre était bon comme nourriture, qu’il était attrayant à la vue et précieux pour l’intelligence; elle cueillit de son fruit et en mangea; puis en donna à son époux, et il mangea. (Genèse 3: 6)

Le terme  כִּי טוֹב appliqué à la double bénédiction divine du troisième Jour relative à la croissance de la végétation recouvrant la terre se trouve être finalement une justification abusive du déclin de l’Humanité. N’est-ce point là le paradoxe de l’Humain? La Création, expression de l’infinie Bénédiction divine pouvant subvenir à tous les besoins de l’Humanité mais détournée de son but initial et spoliée par le genre humain, refuse d’offrir sa fécondité et se referme à lui afin de se préserver. La conscience d’ADaM, de l’Homme exacerbé par un appétit effréné de possession et d’appropriation, transgresse toujours plus les limites imposées par le Divin. Toutefois, en se coupant de sa propre racine nourricière la terre- אֲדָמָה ADaMaH,  אָדָם, ADaM se rend responsable de sa propre perte.

CaIN, condamné à l’errance, aspire ardemment à être ancré en ce bas monde en pérennisant son nom et tente d’échapper au déterminisme de son sort en construisant une cité portant le nom de son fils חֲנוֹךְ HaNoKH (Genèse 4: 17),:

יז וַיֵּדַע קַיִן אֶת-אִשְׁתּוֹ וַתַּהַר וַתֵּלֶד אֶת-חֲנוֹךְ וַיְהִי בֹּנֶה עִיר וַיִּקְרָא שֵׁם הָעִיר כְּשֵׁם בְּנוֹ חֲנוֹךְ. (בראשית ד: יז). ש

17 Caïn connut sa femme; elle conçut et enfanta HaNoKH. Caïn bâtissait alors une ville, qu’il désigna du nom de son fils HaNoKH. (Genèse 4: 17)

CaIN, en inaugurant la nouvelle cité du nom de son fils חֲנוֹךְ- HaNoKH, dont la racine ח.נ.ךְ. ‘H. N. Kh. signifie «inaugurer, dédicacer», mais aussi «éduquer», semble constituer un nouveau départ pour CaIN et sa descendance, probablement un défi lancé à l’Eternel car l’ancrage dans le monde que constitue la construction d’une ville s’oppose en apparence à l’état d’errance auquel était condamné CaIN. Cependant, cette cité, comme de nombreuses autres civilisations antiques, sera vouée à la disparition.

Il est fort probable que, à l’opposé de NoaH, premier homme à reconnaître l’Eternel comme Source unique et Propriétaire exclusif du Monde en disant: « בָּרוּךְ ה’ , BaROuKH HaSheM, Béni soit l’Eternel» (Genèse 9: 26),  la génération de la Tour de Babel (דּוֹר מִגְדַּל-בָּבֶל DoR MiGDaL BaVeL), ait choisi, sur l’exemple de CaIN, de se détacher de la terre et, de surcroît, des forces de la terre en essayant d’atteindre les cieux, autre défi lancé à l’Eternel:

וַיֹּאמְרוּ אִישׁ אֶל-רֵעֵהוּ הָבָה נִלְבְּנָה לְבֵנִים וְנִשְׂרְפָה לִשְׂרֵפָה וַתְּהִי לָהֶם הַלְּבֵנָה לְאָבֶן וְהַחֵמָר הָיָה לָהֶם לַחֹמֶר. ד וַיֹּאמְרוּ הָבָה נִבְנֶה-לָּנוּ עִיר וּמִגְדָּל וְרֹאשׁוֹ בַשָּׁמַיִם וְנַעֲשֶׂה-לָּנוּ שֵׁם  פֶּן-נָפוּץ עַל-פְּנֵי כָל-הָאָרֶץ.  (בראשית יא: ג-ד).ש

3 Ils se dirent l’un à l’autre: « Çà, préparons des briques et cuisons-les au feu. » Et la brique leur tint lieu de pierre, et le bitume de mortier. 4 Ils dirent: « Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet atteigne le ciel; faisons-nous un établissement durable, pour ne pas nous disperser sur toute la face de la terre. » (Genèse 11: 3-4).

Alors que NoaH appartient au monde de la terre, la génération de Babel aspire, quant à elle, à construire une cité touchant les cieux, mais déracinée de sa matrice primordiale. Telle Noa’H, la communauté anabaptiste des Amish aux Etats unis, refusant d’adopter les règles de l’Etat centralisateur et de se conformer aux normes de la vie moderne, pensent conserver les valeurs du travail fourni par la terre. Contrairement à cette vision pastorale et idyllique, la génération de Babel va tenter de garder son unité en construisant une ville concentrée sur elle-même pour éviter de connaître le sort tragique de l’Humanité lors du déluge. Pour ce faire, elle va utiliser la force du feu. Or, dans la mythologie grecque, le feu a été volé pour être donné aux hommes. Cette appropriation par la force d’un pouvoir jusque-là réservé à la divinité reflète bien la génération de Babel qui va utiliser la force ambigüe du feu à son propre profit et transformer la matière brute, la terre argileuse,  en briques. Désormais la matière, cristallisée par le pouvoir incontrôlé de l’Homme, est destituée de son pouvoir vivant. L’on entre dans une nouvelle ère de développement technologique, le genre humain s’unissant dans ce nouveau défi lancé à l’Eternel («וּמִגְדָּל וְרֹאשׁוֹ בַשָּׁמַיִם …et une tour dont le sommet atteindra le ciel», Genèse 11: 4). Cela rappelle étrangement les propos tenus beaucoup plus tard par Nikita Khrouchtchev au début des années 1960: «Gagarine a été dans l’espace mais il n’y a vu aucun dieu». Effectivement, il s’agit de la même conquête technologique de l’espace, et du même désir de défier l’Eternel en Le niant. Les progrès des techniques, de la maîtrise du fer jusqu’à la révolution numérique témoignent de l’essor invraisemblable de la science, au fil des millénaires, au détriment de l’amélioration morale et spirituelle de l’Humanité qui, elle reste désespérément stagnante.

Pourtant, si le texte biblique privilégie le travail de la terre à la vie urbaine où l’Homme, coupé de la Terre-Mère, prend plus facilement le risque de s’aliéner aux forces obscures de la corruption, de l’iniquité et du mal[5], ce travail ingrat de la terre ne suffit certes point à garantir une vie morale et spirituelle, une vie de droiture et de vérité. Ainsi, Noa’H, «אִישׁ הָאֲדָמָה YSh HaDaMaH, homme de la terre», devenu ivre par le produit de la vigne transformé en vin (Genèse 9: 20-21), Noa’H, sur lequel tant d’espoir reposait, manque lui aussi de restaurer le Monde.

La génération de la tour de Babel avait vu juste: il fallait préserver une unité territoriale, en profitant de l’unité linguistique déjà acquise. Le seul défaut de son raisonnement, c’est qu’elle n’a point mis l’Eternel au centre de la pyramide montant vers les cieux, mais l’Homme défiant la divinité. Or, la véritable union des hommes ne pourra se faire que si l’Eternel, leur Créateur, est mis au centre sans être nié:

ט כִּי-אָז אֶהְפֹּךְ אֶל-עַמִּים שָׂפָה בְרוּרָה לִקְרֹא כֻלָּם בְּשֵׁם יְהוָה לְעָבְדוֹ שְׁכֶם אֶחָד. (צפניה ג: ט). ש

9 Mais alors aussi je gratifierai les peuples d’une langue claire, pour que tous ils invoquent le nom de l’Eternel et l’adorent d’un cœur unanime. (Cephania 3: 9).

[1] Le mot «grâce- חֵן ‘HeN» en hébreu  est l’anagramme du nom propre No’aH נֹחַ-.

[2] Parashat No’ah, Genèse 6: 9-m 11: 32

[3]  «MaBOul מַבּוּל déluge» et « בָּבֶל BaVel- Babylone» possèdent une racine identique: נ. ב. ל. /N. V. L. («dépérir- se faner- flétir».

[4] Cependant, le sang de l’animal ne doit en aucun cas être consommé par l’Homme car la Vie appartient au seul Créateur:

ד אַךְ-בָּשָׂר בְּנַפְשׁוֹ דָמוֹ לֹא תֹאכֵלוּ.  (בראשית ט: ד).ש
4 Toutefois aucune créature, tant que son sang maintient sa vie, vous n’en mangerez. (Genèse 9: 4)

[5]  Cf. Isaïe 1 et suite….

 

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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4 Responses to Parashat No’ah, l’Homme de la terre 

  1. Christiane Peycher dit :

    Ajaccio,le 15 Octobre 2018, Shalom Haîm, Je serai en Israel du 21 Octobre au 6 Novembre 2018, Disponible du 29 Octobre au 6 Novembre,en résidence à Jérusalem,j’aurais eu beaucoup de plaisir à vous rencontrer. Je dispose de Wattsapp;je n’ai pas de N°téléphone israéléin Shalom, Christiane,

    *Christiane Peycher* *cite des Amandines * *Le Rossignol C appt 21* *20090 Ajaccio* *Corse*

    Le ven. 12 oct. 2018 à 16:18, L’hébreu biblique – Le blog de Haïm Ouizemann

  2. cathou dit :

    Oui, c’est curieux comme l’humain oublie facilement qu’il n’y ait pour rien dans sa création. que c’est « autre chose » qu’on l’appelle Dieu, Univers, Temps, Energie….. nous sommes bien une création qui ne dépend pas de nous. Nous pouvons donner la vie, nous ne pouvons pas la créer, malgré les gigantesques recherches à ce sujet.

    De la même façon l’humain se coupe régulièrement de la terre nourricière. Aujourd’hui le fossé entre monde rural et monde citadin est pratiquement infranchissable.
    Ainsi on voit des « pseudo végétariens » briser des vitrines de boucheries, ces citadins n’imaginent pas un instant combien il serait plus intelligent de lutter contre les pesticides, les engrais chimiques, les aliments génétiquement modifiés. Il semblerait qu’ils ignorent que leurs salades, et leurs fruits privés de leurs gênes reproductifs les détruira aussi surement qu’un bifteck d’élevage intensif.

    L’humain se veut Dieu, alors qu’il est chair avant tout. L’humain s’enferme, s’isole avec ses semblables, dans des travaux gigantesques (comme la Tour de Babel, comme les cathédrales, les temples…) pour s’approcher de Dieu, pour monter vers Dieu, sans se rendre compte qu’il porte Dieu en lui, que Dieu est partout dans tout ce qui l’entoure.
    L’humain n’est pas créé pour vivre refermé sur lui seul, pour avoir une pensée unique, pour avoir un langage unique.

    Ce début de genèse est d’actualité, encore des millénaires plus tard. L’humain n’a nullement évolué. L’humain n’a toujours pas compris qu’au fond il peut profiter de tout ce qui l’entoure, de tout ce qu’il est capable de produire, de réaliser, simplement avec modération, humilité, sagesse. Il porte les désirs en lui, désirs qui lui permettent de pouvoir pleinement s’accomplir.
    Et pourtant l’humain se stérilise, comme il stérilise son environnement, sa nourriture. (ce n’est pas la GPA qui résoudra ce problème!!)

  3. cathou dit :

    Ton article, Haïm, me fait penser à une chose, qui peut faire rire, oui, mais finalement pas si loin de cet article.
    Chaque année je mets dans la terre les pommes de terre germées, au lieu de les jeter. pommes de terre bien souvent achetées au supermarché. (comme quoi tous les légumes ne sont pas encore stériles, ouf!!) et bien le fait étrange qui se reproduit chaque année: après avoir mangé 4 petites pommes de terre bouillies, parfois cabossées je suis plus rassasiée, repue et satisfaite qu’après avoir mangé 4 grosses pommes de terre bouillies du supermarché. (et quand je dis 4 grosses patates ça donne environ 10 à 12 patates de mon jardin)

  4. Christiane Peycher dit :

    Shalom Haïm, Dans la mesure de vos disponibilités, Christiane,

    *Christiane Peycher* *cite des Amandines * *Le Rossignol C appt 21* *20090 Ajaccio* *Corse*

    Garanti sans virus. http://www.avast.com

    Le lun. 15 oct. 2018 à 12:30, Christiane Peycher a écrit :

    > Ajaccio,le 15 Octobre 2018, > Shalom Haîm, > Je serai en Israel du 21 Octobre au 6 Novembre 2018, > Disponible du 29 Octobre au 6 Novembre,en résidence à Jérusalem,j’aurais > eu beaucoup de plaisir à vous rencontrer. > Je dispose de Wattsapp;je n’ai pas de N°téléphone israéléin > Shalom, > Christiane, > > *Christiane Peycher* > *cite des Amandines * > *Le Rossignol C appt 21* > *20090 Ajaccio* > *Corse* > > > Le ven. 12 oct. 2018 à 16:18, L’hébreu biblique – Le blog de Haïm

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