Parashat VaYéra, Altérité et Altruisme

Je dédie cet article à mon très cher ami Emile Moatti, (délégué Général de la Fraternité d’Abraham à Jérusalem) pionnier pendant plus de cinquante ans du dialogue interreligieux à la Fraternité d’Avraham.

Lors de la parasha précédente, nous apprenons que le Patriarche AVRaHaM est appelé à devenir une bénédiction pour l’univers. Sur quel fondement repose l’élection d’AVRaHaM par l’Eternel? Comment répond-il à sa vocation universelle? En quoi l’action d’AVRaHaM est-elle révélatrice du don de Bénédiction prodiguée par l’Eternel?

AVRaHaM est le premier à révéler l’idée de responsabilité collective et à relever l’image de l’Homme.

Encore souffrant après avoir pratiqué la BRiT –MiLaH/circoncision sur sa propre personne, AVRaHaM reçoit pourtant trois «אֲנָשִׁים ANaShiM hommes».  Effectivement, ces invités ne sont point définis comme «מַלְאָכִים MaL’AKhiM anges» mais comme hommes de chair et de sang[1].

ב וַיִּשָּׂא עֵינָיו וַיַּרְא וְהִנֵּה שְׁלֹשָׁה אֲנָשִׁים נִצָּבִים עָלָיו וַיַּרְא וַיָּרָץ לִקְרָאתָם מִפֶּתַח הָאֹהֶל וַיִּשְׁתַּחוּ אָרְצָה. (בראשית יח: ב).ש

2 Comme il levait les yeux et regardait, il vit trois personnes debout près de lui et des qu’il les vu, il courut à eux du seuil de la tente et se prosterna contre terre. (Genèse 18: 2)[2]

Qui sont ces hommes? D’où viennent-ils? Comment se nomment-ils? Le texte demeure silencieux à leur propos. Pourtant si nous nous reportons au substantif אֲנָשִׁים/ ANaShIM signifiant «hommes», ce terme est le pluriel de ENOSh, descendant d’ADaM, dont le nom signifie «être humain», qui deviendra l’ancêtre du genre humain (Genèse 4: 26). Autrement dit, AVRaHaM, en offrant l’hospitalité à ces hommes, à lui inconnus de surcroît, pose le Principe fondamental de l’Egalité de tous les êtres et fonde les prémices des Devoirs de l’Homme[3].

ה וְאֶקְחָה פַת-לֶחֶם וְסַעֲדוּ לִבְּכֶם אַחַר תַּעֲבֹרוּ כִּי-עַל-כֵּן עֲבַרְתֶּם עַל-עַבְדְּכֶם וַיֹּאמְרוּ כֵּן תַּעֲשֶׂה כַּאֲשֶׁר דִּבַּרְתָּ. (בראשית יח: ה).ש

5 Je vais apporter une tranche de pain, vous réparerez vos forces, puis vous poursuivrez votre chemin, puisque aussi bien vous avez passé près de votre serviteur. » Ils répondirent: « Fais ainsi que tu as dit ». (Genèse 18: 5).

La responsabilité  d’AVRaHaM est absolue.  Celle-ci débute, tout d’abord, avec le regard qu’AVRaHaM porte envers les trois hommes (Genèse 18: 2), alors qu’il leur offre l’hospitalité – la source précise qu’il leur offre de «וְסַעֲדוּ לִבְּכֶם nourrir leur cœur»! (Genèse 18: 5). Enfin, AVRaHaM les raccompagne avant de se séparer d’eux:

טז …וְאַבְרָהָם הֹלֵךְ עִמָּם לְשַׁלְּחָם. (בראשית יח: טז). ש

16 … Avraham les accompagna pour les reconduire. (Genèse 18: 16).

L’altruisme d’AVRaHaM n’est jamais restrictif aux siens, aux membres respectifs de sa propre famille mais rayonne sur l’Humanité entière. AVRaHaM se caractérise en effet, par le rapport particulier qu’il entretient avec l’altérité. Eliezer, le serviteur fidèle d’AVRaHaM, originaire de Damas, n’est-il point païen? AVRaHaM ne souffre-t-il point lors de l’expulsion de sa concubine égyptienne HaGaR et de son fils IShMAëL?

Par ailleurs, pourquoi l’Eternel informe-t-il AVRaHaM de son intention  de détruire les cinq cités de Sodome, Gomorrhe, Adma, Tsvoïm et Tsoar?

יז וַיהוָה אָמָר הַמְכַסֶּה אֲנִי מֵאַבְרָהָם אֲשֶׁר אֲנִי עֹשֶׂה. (בראשית יח: יז).ש

17 Or, l’Éternel avait dit: « Cacherai-Je à Abraham ce que je veux faire? » (Genèse 18: 17)

AVRaHaM,  paradigme de l’être humain, semble avoir atteint un niveau spirituel tel que l’Eternel le considère comme son égal et lui demande conseil sur son action interférant avec l’Humanité, pour le bien de l’Homme. L’Eternel semble dire: « Dois-je partager ma Responsabilité avec AVRaHaM? ». Il s’ensuit un dialogue enrichissant, la Justice divine étant confrontée à celle de l’Humanité:

כג וַיִּגַּשׁ אַבְרָהָם וַיֹּאמַר הַאַף תִּסְפֶּה צַדִּיק עִם-רָשָׁע. כה חָלִלָה לְּךָ מֵעֲשֹׂת כַּדָּבָר הַזֶּה לְהָמִית צַדִּיק עִם-רָשָׁע וְהָיָה כַצַּדִּיק כָּרָשָׁע חָלִלָה לָּךְ הֲשֹׁפֵט כָּל-הָאָרֶץ לֹא יַעֲשֶׂה מִשְׁפָּט. (בראשית יח: כג; כה).ש

23 Abraham s’avança et dit: « Anéantirais-tu, d’un même coup, l’innocent avec le coupable?  25 Loin de toi d’agir ainsi, de frapper l’innocent avec le coupable, les traitant tous deux de même façon! Loin de toi! Celui qui juge toute la terre serait-il un juge inique? » (Genèse 18: 23; 25).

AVRaHaM, tout en rappelant à l’Eternel Sa responsabilité à l’égard de ses créatures,  éprouve en son for intérieur la nécessité de sauver l’Humanité en danger. Ainsi cherche-t-il une solution visant à préserver la Vie de Justes צַדִּיקִם innocents. Le système judiciaire hébraïque se fonde sur l’attitude d’égalité prôné par AVRaHaM:

יז לֹא-תַכִּירוּ פָנִים בַּמִּשְׁפָּט כַּקָּטֹן כַּגָּדֹל תִּשְׁמָעוּן- לֹא תָגוּרוּ מִפְּנֵי-אִישׁ כִּי הַמִּשְׁפָּט לֵאלֹהִים הוּא (דברים א: יז).ש

17 Vous ne devrez point connaître le visage [des hommes] en Justice; donnez audience au petit comme au grand, ne craignez qui que ce soit, car la Justice est au Seigneur! … (Deutéronome 1: 17)

La Justice reposant sur la Vérité des faits se doit d’être rendue selon le Principe de totale impartialité. Ni le sexe, ni la religion, ni la culture, ni non plus le statut social ne doivent interférer dans la décision des juges.

Puis AVRaHaM, homme de חֶסֶד, HeSseD, d’Amour «par excellence», maîtrisant sa rancune à l’encontre d’AVIMeLeKh qui lui fut hostile et tenta de prendre son épouse SaRaH comme concubine, va jusqu’à prier en sa faveur afin que l’Eternel annule le châtiment de stérilité frappant sa Maison:

יז וַיִּתְפַּלֵּל אַבְרָהָם אֶל-הָאֱלֹהִים וַיִּרְפָּא אֱלֹהִים אֶת-אֲבִימֶלֶךְ וְאֶת-אִשְׁתּוֹ וְאַמְהֹתָיו וַיֵּלֵדוּ. (בראשית כ: יז).ש

17 Abraham intercéda auprès du Seigneur, qui guérit Avimélekh, sa femme et ses servantes, de sorte qu’elles purent enfanter. (Genèse 20: 17).

Certains commentateurs cherchant la source de la souffrance de Job, le Juste intègre, soutiennent l’idée que celui-ci n’aurait offert des sacrifices à l’Eternel qu’en faveur de ses enfants  (Job 1: 5) en omettant de prier pour autrui. Ce n’est qu’à la fin du livre de Job que la bénédiction divine lui est restituée au double en raison de sa prière en faveur de ceux-là même qui ne comprirent point sa souffrance:

י וַיהוָה שָׁב אֶת-שבית (שְׁבוּת) אִיּוֹב בְּהִתְפַּלְלוֹ בְּעַד רֵעֵהוּ וַיֹּסֶף יְהוָה אֶת-כָּל-אֲשֶׁר לְאִיּוֹב לְמִשְׁנֶה.  (איוב מב: י).ש

10 Et l’Eternel compensa les pertes de Job, après qu’il eut prié pour ses amis, et lui rendit au double ce qu’il avait possédé. (Job 42: 10)

AVRaHaM grandit le Nom divin en révélant la notion de responsabilité collective  que notre société semble souvent omettre. L’attitude d’AVRaHaM est d’autant plus empreinte de noblesse et de bonté qu’elle n’est en rien dictée par l’injonction divine!  L’Eternel n’a jamais ordonné à AVRaHaM d’inviter des étrangers, de sauver des Justes inconnus ou de prier pour son ennemi. Sommes-nous capables de recevoir gracieusement l’étranger, de prier pour des êtres anonymes et qui plus est en faveur de notre ennemi?

Alors qu’en Occident, trois religions se réclament de la paternité d’AVRaHaM, puisse sa vision d’Amour gratuit,  de Justice pour tous (Genèse 18: 19) et de Réconciliation entre les hommes s’étendre pleinement sur toute l’Humanité.

Puissent Juifs, Chrétiens et Musulmans se reconnaître tous frères dans la paternité spirituelle d’AVRaHaM, et se retrouver sans crainte du dialogue dans la Fraternité d’AVRaHaM!

 

[1] Le commentateur Rashi mentionne le Midrash (herméneutique biblique) selon lequel le Patriarche AVRaHaM aurait reçu trois anges, Gabriel, Raphaël et Michaël. Dans le cadre de cet article, l’on s’en tiendra à la littéralité scripturaire.

[2] Parashat VaYéra, Genèse 18: 1- 22; 24

[3] La société occidentale ne retiendra point l’exigence morale de Devoir mais plutôt la notion de Droits de l’Homme. Cette idée de Devoir fait tardivement son apparition. C’est au Procès de Nuremberg que la notion éthique de responsabilité individuelle envers autrui s’impose comme un devoir naturel dicté par la conscience de l’Homme.

Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

Ce contenu a été publié dans Lectures bibliques, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

1 Response to Parashat VaYéra, Altérité et Altruisme

  1. cathou dit :

    Le Brahmân hindou est ce qu’on appelle le Dieu Personnel en Inde.
    Alors Haïm, oui Abraham nous relie tous, ici en Occident. Juifs, Chrétiens, Musulmans reconnaissons unanimement Abraham :si humain divin dans son comportement. avec ses faiblesses, ses certitudes, son indépendance, sa liberté de pensée mais aussi sa soumission active au Créateur.
    Abraham nous permet d’ouvrir notre fraternité aux peuples d’Asie.
    Abraham et Brahman nous réunissent. Ensemble, hommes et femmes de cette terre nous sommes tous frères et sœurs devant l’Éternel.
    Frères et Sœurs par nos besoins physiques! Frères et Sœurs crées par un même Dieu Créateur . Nous sommes tous différents, mais égaux les uns et les autres.
    Le dialogue, l’échange, en fait simplement voir l’Autre comme l’équivalent, l’égal de Soi.

    –Il est parfois difficile de se trouver sur les différences, c’est vrai. Mais les différences sont nos richesses et peuvent être l’occasion de très bons moments de fou-rires, libérateurs et unificateurs (et je garde en mémoire de fabuleux fou-rires communs Juifs/Chrétiens lors de mon séjour en Israël; que d’Amitié chaleureuse dans ces fou-rires)
    — Et puis au final tellement de choses nous unissent. Abraham et Brahman nous le disent.
    C’est ensemble que nous construisons la Paix!!

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.