Parashat VaYéshev, l’épreuve de la tunique

José Vergara « La tunique de Joseph », 1790

José Vergara « La tunique de Joseph », 1790

Notre parasha débute sur la vie et l’œuvre de YoSePh, fils de Ya’AKoV, ainsi que sur ses rapports avec son père et ses frères.   Or, YoSePh étant le fils de Ra’HeL, la femme qu’il a aimée, Ya’AKoV montre une préférence pour lui:

ג וְיִשְׂרָאֵל אָהַב אֶת-יוֹסֵף מִכָּל-בָּנָיו כִּי-בֶן-זְקֻנִים הוּא לוֹ וְעָשָׂה לוֹ כְּתֹנֶת פַּסִּים. (בראשית לג: ג). ש

3 Or Israël préférait Joseph à ses autres fils parce qu’il était le fils de sa vieillesse; et il lui avait fait une tunique à rayures. (Genèse 37: 3)[1]

Ce verset n’est point sans poser de nombreuses questions.

Tout d’abord, pourquoi affirmer que YoSePh est le «fils de la vieillesse/ בֶן-זְקֻנִים» («dernier-né») de Ya’AKoV? Le «fils de la vieillesse» de Ya’AKoV est pourtant BeNYiAMIN, comme les frères de YoSePh le rappelleront lorsqu’ils seront contraints de défendre leur frère issu de la mère qu’ils ont haïe, parce qu’aimée par leur père, Ra’HeL- Rachel  (Genèse 44: 20)?

Quant à la tunique portée par YoSePh se caractérise-t-elle, comme la majorité des traductions l’indiquent, par des rayures colorées? Le terme «פַּסִּים » ne serait-il point plutôt porteur d’un sens historique relatif au parcours de YoSePh?

Avant même de répondre à la première interrogation, efforçons-nous de répondre à la seconde.

Rashi allègue, en se référant au Midrash:

«פַּסִּים. .. וּמִדְרַשׁ אַגָּדָה עַל שֵׁם צָרוֹתָיו שֶׁנִּמְכָּר לְפוֹטִיפַר וְלַסּוֹחֲרִים וְלַיִּשְׁמְעֵאלִים וְלַמִּדְיָנִים».ש

«’Une tunique longue (פַּסִּים passim)’: Le mot פַּסִּים … Pour le midrach, les quatre lettres qui composent le mot passim résument les malheurs qui atteignent Yossef : פּוֹטִיפַר Potifar (פ), les marchands (סוֹחֲרִים so‘harim – ס), les Yichmaélites (יִשְׁמְעֵאלִים – י) et les Midyanites (מִּדְיָנִים – מ mem).

À cette exégèse biblique mettant l’accent sur le sens historique de la tunique de YoSePh, s’ajoute un sens éthique: le terme / פַּסִּיםPaSsiM, פַּס au singulier, est composé de deux consonnes PeH -פ et SaMeKhס , nous renvoie aux verbes et substantifs suivants:

Le terme אֶפֶס-EPhES- signifiant «néant» («/ בְּאֶפֶס תִּקְוָהsans espoir» Job 7: 6) rappelle le tragique épisode où les frères de YoSePh tentent de le faire disparaître à jamais, d’effacer son nom de la terre (Genèse 37: 20). De plus, le nom de YoSePh יוֹסֵף  est, à la suite de la grande famine frappant l’Egypte, nommé et renommé jusqu’aux «confins du monde (אַפְסֵי-אָרֶץ/ Les extrémités de la terre» Psaume 2: 8).

Ainsi, si le nom attribué par les parents est certes vecteur d’un message divin, c’est à l’homme lui-même qu’il revient de choisir s’il aspire à privilégier le côté négatif de ce message, ou bien s’il veut insuffler un sens positif à sa vie à travers ce message. En effet, l’analyse du nom de YoSePh/ Joseph révèle l’ambivalence de sens: «cesser ou retirer  אָסַף»[2] (vision négative) ou «ajouter הֹסיִף» (vision positive):

כג וַתַּהַר וַתֵּלֶד בֵּן וַתֹּאמֶר אָסַף אֱלֹהִים אֶת-חֶרְפָּתִי. כד וַתִּקְרָא אֶת-שְׁמוֹ יוֹסֵף לֵאמֹר יֹסֵף יְהוָה לִי בֵּן אַחֵר. (בראשית ל: כג-כד).ש

23 Elle [Ra ‘HeL] conçut et enfanta un fils; et elle dit: « le Seigneur a effacé ma honte. »  24 Elle énonça son nom YoSePh, en disant « Dieu veuille me donner encore un second fils! » (Genèse 30: 23-24).

Le nom de YoSePh est initialement un verbe conjugué au jussif de la forme factitive Hif’hil (faire croître, multiplier). En effet YoSePh, le messager de l’Eternel, est celui qui par sa noblesse d’esprit et sa sagesse devient le nourricier du monde entier (Genèse 41: 56-57). «YoSePh» signifie donc: «Qu’il ajoute …». L’idée sous-jacente à ce verbe est le dépassement, le don de soi et la Bénédiction. YoSePh devient le rédempteur du monde à partir de l’Egypte en distribuant du blé à tout homme victime de la famine qui sévit.

טז  יְהִי פִסַּת-בַּר בָּאָרֶץ בְּרֹאשׁ הָרִים:
יִרְעַשׁ כַּלְּבָנוֹן פִּרְיוֹ  וְיָצִיצוּ מֵעִיר כְּעֵשֶׂב הָאָרֶץ. (תהלים עב: טז).ש

16 « Qu’il y ait profusion de blé dans le pays, jusque sur la cime des montagnes; que ses moissons frémissent comme le Liban; que les villes voient croître leurs habitants comme l’herbe des champs! (Psaume 72: 16)

La racine verbale פ.ס.ס. du substantif פּׅסָּה ) פִסַּת- est un état construit) signifiant «abondance, richesse» n’est point sans rappeler comment  YoSePh sauvera l’Egypte d’une perte inéluctable.

Nous pouvons désormais revenir à la première interrogation. Le commentateur Rashi adopte la thèse d’Onkelos:

«וְאוּנְקְלוּס תִּרְגֵּם ‘בַּר חַכִּים’ הוּא לֵיהּ כָּל מַה שֶּׁלָּמַד מִשֵּׁם וְעֵבֶר מָסַר לוֹ. דָּבָר אַחֵר שֶׁהָיָה זִיו אִקּוּנִין שֶׁלּוֹ דּוֹמֶה לוֹ».ש

«Le Targoum Onqelos traduit par : ‘un fils qui a acquis la Sagesse’. Tout ce qu’il avait étudié auprès de SheM et ‘EVèR, il le lui avait transmis (Beréchith raba 84, 8). Autre explication : Il avait les mêmes traits de visage (זִיו אִקּוּנִין ziv iqounin) que lui [son père Ya’AKoV].»

La véritable Sagesse serait-elle seulement le fruit d’un acquis auprès des Sages et des Maîtres d’Israël, comme l’affirme la première interprétation de Rashi? Quant à la similitude physique entre le père YaAKoV et son fils YoSePh, il semblerait que cette ressemblance soit plutôt liée au parcours parallèle de ces deux grandes figures bibliques. Tout ce qui advint à YaAKoV adviendra également à YoSePh. De la même manière que YaAKoV luttera pour sa survie, ainsi YoSePh aura à surmonter la mort et la menace, toujours vivace, d’une éventuelle disparition physique et spirituelle.

La Sagesse n’est point seulement le fruit de l’étude que nous acquérons auprès des Sages mais elle est aussi celle que nous développons parmi les hommes en choisissant sciemment le sens de notre vie, pour le bien et la Vie ou pour le mal et la Mort (Deutéronome 30: 15). YoSePh est celui qui retourne sa propre histoire! D’abord passif et porté par ses propres rêves (Genèse 37: 5-11), YoSePh, se sachant l’élu de l’Eternel, décide de conduire sa vie et de porter ces songes. YoSePh, «נַעַר עִבְרִי עֶבֶד un jeune adolescent, hébreu et esclave» (Genèse 41: 12) accède par la providence divine à la fonction prestigieuse de vice-roi. Quel est donc son secret? YoSePh ne s’est point contenté d’interpréter les rêves de Pharaon, conformément à la demande de ce dernier, mais est, de son propre fait, devenu conseiller spécial aux questions économiques auprès de Pharaon. Ainsi, YoSePh, outre l’interprétation des rêves de Pharaon, indique clairement la voie à suivre afin de surmonter l’épreuve de la famine en Egypte (Genèse 41: 33-36) en réformant l’ensemble du système économique par l’institution centralisatrice d’un plan d’état, sans pour autant porter atteinte aux droits fondamentaux des paysans égyptiens.

La tunique offerte à YoSePh par son père ne constitue donc plus seulement un présent royal[3] pouvant être interprété comme une attitude blessante à l’encontre de ses frères jugeant être, à juste titre, victimes de discrimination, mais probablement comme une épreuve, à savoir répondre au dépassement de soi[4] ,  ne jamais s’enfermer dans ses rêves et croire que ceux-ci se réaliseront par la puissance de la seule Providence, mais au contraire [אֶפֶס-EPhES signifie également «mais» (Nombres 13: 28; 23: 13)], poursuivre sans cesse l’effort vers le sommet –/פִּסְגָּה PiSGaH[5]:

טז  כִּי שֶׁבַע יִפּוֹל צַדִּיק וָקָם  וּרְשָׁעִים יִכָּשְׁלוּ בְרָעָה.

16 Car le juste tombe sept fois, et se relève; mais les méchants échouent par le malheur. (Prov. 24: 16)

[1] Parashat VaYéshev, Genèse 37: 1- 40: 23

[2] Cf. également Nombres 11: 25.

[3]  La tunique comportant des manches longues (מֵי אָפְסָיִם Ezekiel 47: 3) assure la dignité de ceux qui sont appelés à devenir des rois, des prêtres ou même nazirs (abstèmes). Cf. à ce propos Genèse 49: 26.

[4] פֶּסַח   , signifiant «passer au-dessus de…», a pour racine  פ.ס.ח. «boiter» et rappelle l’infirmité de YaAKoV après l’épisode de la lutte avec «l’homme».

[5] Cf. Rashi sur Nombres 21: 20.

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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1 Response to Parashat VaYéshev, l’épreuve de la tunique

  1. cathou dit :

    L’histoire de Joseph est très intéressante!! Tout d’abord, en parfaite contradiction avec ce que les « loby GPA » veulent nous faire avaler.
    Rachel est la première femme de Jacob , celle pour laquelle il accepte de perdre sa liberté durant de longues années. celle qu’il a choisi, celle qu’il aime.
    Il n’aimera jamais sa 2de femme, qui lui est imposée, ni aucune des servantes qui seront des ventres de substitution à Rachel pour assurer la descendance de Jacob.
    Joseph est donc LE descendant, l’héritier direct de Jacob. Il est donc vêtu d’un vêtement à manches longues (ou rayé selon les traductions).
    C’est pour moi, la seule raison de la distinction vestimentaire de Joseph.
    L’histoire biblique nous démontre que l’enfant légitime, réellement légitime, est le seul reconnu; est le seul vivant, est le seul héritier: nu ou habillé… personne ne pourra lui retirer sa légitimité!!
    Joseph est, au final, l’unique héritier, entièrement et pleinement reconnu, de Jacob et Rachel .
    D’ailleurs si Jacob/Israël bénit ses 12 fils (origines des 12 tribus d’Israël), il est intéressant d’observer la suite de ces Tribus. celle de Joseph, qui se divise en 2 avec ses 2 fils semble la plus vivace au fil des siècles (à vérifier)

    Joseph est aussi très intéressant, parce qu’il montre, encore une fois, l’importance de l’Egypte dans la construction du futur Israël (peut-être une leçon à méditer pour aujourd’hui..???)
    Bref… encore beaucoup à apprendre sur Joseph!!

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