Parashat VaYé’hi, La bénédiction d’Ephraïm

L’un des passages les plus énigmatiques de cette parasha concerne le choix de YA’aKoV préférant, sur son lit de mort et contre toute attente, attribuer sciemment la primauté de sa première bénédiction à EPhRaYiM avant même MéNaSheH pourtant l’aîné des deux fils de YoSePh:

יד וַיִּשְׁלַח יִשְׂרָאֵל אֶת-יְמִינוֹ וַיָּשֶׁת עַל-רֹאשׁ אֶפְרַיִם וְהוּא הַצָּעִיר וְאֶת-שְׂמֹאלוֹ עַל-רֹאשׁ מְנַשֶּׁה  שִׂכֵּל אֶת-יָדָיו כִּי מְנַשֶּׁה, הַבְּכוֹר. (בראשית מח: יד).ש

14 Israël étendit la main droite, l’imposa sur la tête d’Éphraïm, qui était le plus jeune et mit sa main gauche sur la tête de Manassé; il croisa ses mains, quoique Manassé fut l’aîné. (Genèse 48: 14)[1]

Quel est le sens d’une telle attitude défiant le principe selon lequel la bénédiction patriarcale repose sur le fils aîné? En effet, l’aîné (BeKhOR) n’est-il point l’héritier naturel de la bénédiction divine (BeRaKha)? ITs’HaK n’avait-il point aspiré à bénir son fils aîné ESaV (Ésaü)? YoSePh, troublé et de surcroît choqué par le croisement des mains de son père YA’aKoV, ne saisissant point l’intention de ce dernier, tente, en vain, de l’en dissuader:

יז וַיַּרְא יוֹסֵף כִּי-יָשִׁית אָבִיו יַד-יְמִינוֹ עַל-רֹאשׁ אֶפְרַיִם וַיֵּרַע בְּעֵינָיו וַיִּתְמֹךְ יַד-אָבִיו לְהָסִיר אֹתָהּ מֵעַל רֹאשׁ-אֶפְרַיִם עַל-רֹאשׁ מְנַשֶּׁה. יח וַיֹּאמֶר יוֹסֵף אֶל-אָבִיו לֹא-כֵן אָבִי  כִּי-זֶה הַבְּכֹר שִׂים יְמִינְךָ עַל-רֹאשׁוֹ. (בראשית מח: יז-יח).ש

17 Joseph remarqua que son père posait sa main droite sur la tête d’Éphraïm et cela lui déplut; il souleva la main de son père pour la faire passer de la tête d’Éphraïm sur la tête de Manassé. 18 et il dit à son père: « Pas ainsi, mon père! Puisque celui-ci est l’aîné, mets ta main droite sur sa tête! » (Genèse 48: 17-18).

YA’aKoV, de par son intention de croiser les mains, s’avère être un homme de Vision.  Nous conduisant à jeter un pont entre le passé, le présent et le futur, YA’aKoV – ISRAëL, le troisième Patriarche, est celui qui, par EPhRaYiM, insuffle un souffle d’éternité au futur peuple d’Israël par  son amour indéfectible d’Erets Israël qui lui manquait tant en Egypte. Ainsi, si l’on remonte, dans un premier temps, aux propos de YA’aKoV, au seuil de la mort, il nous apparaît qu’il enjoint explicitement à son fils YoSePh de transporter sa dépouille hors d’Egypte afin que cette dernière soit déposée au caveau où reposent les deux premiers Patriarches, AVRaHaM et YiTS’HaK, à HeVRON (Hébron), le lieu, par excellence, de l’Alliance et de la promesse du don de la terre d’Israël aux descendants des Patriarches:

ל וְשָׁכַבְתִּי עִם-אֲבֹתַי וּנְשָׂאתַנִי מִמִּצְרַיִם וּקְבַרְתַּנִי בִּקְבֻרָתָם וַיֹּאמַר אָנֹכִי אֶעֱשֶׂה כִדְבָרֶךָ. (בראשית מז: ל).ש

30 Quand je reposerai avec mes pères, tu me transporteras hors de l’Égypte et tu m’enseveliras dans leur sépulcre. » Il [Joseph] répondit: « Je ferai selon ta parole. » (Genèse 47: 30)

YA’aKoV refuse de couper la continuité de la chaîne de transmission de la promesse divine en demeurant, même mort, en terre païenne.

Dans un second temps, YA’aKoV rappelle avec insistance la promesse que l’Eternel, se révélant à lui, transmet à jamais au peuple d’Israël: le don de la terre d’Israël (Genèse 15: 7):

ג וַיֹּאמֶר יַעֲקֹב אֶל-יוֹסֵף אֵל שַׁדַּי נִרְאָה-אֵלַי בְּלוּז בְּאֶרֶץ כְּנָעַן וַיְבָרֶךְ אֹתִי. ד וַיֹּאמֶר אֵלַי הִנְנִי מַפְרְךָ וְהִרְבִּיתִךָ וּנְתַתִּיךָ לִקְהַל עַמִּים וְנָתַתִּי אֶת-הָאָרֶץ הַזֹּאת לְזַרְעֲךָ אַחֲרֶיךָ אֲחֻזַּת עוֹלָם. (בראשית מח: ג-ד).ש

3 Et Jacob dit à Joseph: « Le Seigneur tout-puissant m’est apparu à Louz, au pays de Canaan et m’a béni. 4 Il m’a dit: « Je veux te faire croître et fructifier et je te ferai devenir une multitude de peuples; et je donnerai ce pays à te postérité ultérieure, comme possession perpétuelle. » (Genèse 48: 3-4).

YA’aKoV réussit à unir le passé [révélation divine] au futur [bénédiction divine]. Point de Nation en Erets Israël sans identité particulière.

Puis dans un troisième temps (futur), YA’aKoV annonce l’élection d’EPhRaYiM:

יט  …וְאוּלָם אָחִיו הַקָּטֹן יִגְדַּל מִמֶּנּוּ וְזַרְעוֹ יִהְיֶה מְלֹא-הַגּוֹיִם. (בראשית מח: יז).ש

19… mais son jeune frère sera plus grand que lui et sa postérité formera plusieurs nations. » (Genèse 48: 19)[2].

Si les évènements du présent sont dans une certaine mesure accessibles à l’interprétation par le regard que nous pouvons porter sur le passé, comment expliquer qu’EPhRaYiM, le cadet, en vienne à dominer son frère aîné MéNaSheH, ainsi qu’en témoigne le croisement des mains de YA’aKoV?

YA’aKoV, sans jamais développer explicitement sa bénédiction prodiguée à EPhRaYiM, se projette en avant. Tout en s’inscrivant dans le présent, YA’aKoV ramène, cette fois-ci, le futur au passé. Ainsi Rashi oppose-t-il MéNaSheH à EPhRaYiM. En effet, se fondant sur deux exégèses bibliques, Rashi soutient l’idée selon laquelle le traducteur officiel de YoSePh occupé aux affaires de ce monde est MéNaSheH[3]. Quant à EPhRaYiM , «il avait l’habitude d’étudier auprès de Yaakov. Lorsque Yaakov est tombé malade dans le pays de GoShèn, il s’est rendu chez son père en Egypte pour le lui annoncer»[4]. Au-delà du raisonnement apologétique que nous offre cette exégèse, Rashi, s’appuyant cette fois-ci sur la source biblique, met l’accent sur le devenir d’EPhRaYiM:

ש«וְאוּלָם אָחִיו הַקָּטָן יִגְדַּל מִמֶּנּוּ. שֶׁעָתִיד יְהוֹשֻׁעַ לָצֵאת מִמֶּנּוּ שֶׁיַּנְחִיל אֶת הָאָרֶץ וִילַמֵּד תּוֹרָה לְיִשְׂרָאֵל:».ש

«Cependant, son frère le petit sera plus grand que lui (Genèse 48: 19): « Car c’est de lui [EPhRaYiM] que sortira YéHoShou‘a [Josué], qui transmettra l’héritage de la terre à Israël et lui enseignera la Tora.».

YéHoShou‘a, le fidèle serviteur de Moïse l’accompagnant jusqu’au mont Sinaï, celui qui combat et vainc Amalek à Refidim, est avant tout celui qui avec CaLeV ben YeFouNeH ne portera aucune calomnie à l’encontre de la terre promise, Erets Israël et qui même en exil, après la chute du royaume du nord, poursuivra sa vocation d’enseigner la Parole du Seigneur parmi les Nations:

יט  ּ …וְזַרְעוֹ יִהְיֶה מְלֹא-הַגּוֹיִם. (בראשית מממח: יט).ש

19… sa postérité formera plusieurs nations. » (Genèse 48: 19)

La bénédiction relève de la prophétie et révèle au présent le devenir d’une nation. YA’aKoV met en avant trois thèmes fondamentaux, à savoir la révélation de l’Eternel en Erets Israël, l’éternité du peuple d’Israël et le don d’Erets Israël.[5]

Le livre de la Genèse, BéRèShIT, livre de la Bénédiction et de la Fraternité, prépare le futur peuple d’Israël à affronter l’épreuve de la solidarité face à la promesse du don de la terre d’Israël rendue possible par l’adhésion à la Parole divine. Pour l’amour d’Israël, l’Eternel est disposé à pardonner la faute d’EPhRaYiM:

טז וְיֵשׁ-תִּקְוָה לְאַחֲרִיתֵךְ נְאֻם-יְהוָה וְשָׁבוּ בָנִים לִגְבוּלָם.  יז שָׁמוֹעַ שָׁמַעְתִּי אֶפְרַיִם מִתְנוֹדֵד, יִסַּרְתַּנִי וָאִוָּסֵר כְּעֵגֶל לֹא לֻמָּד הֲשִׁבֵנִי וְאָשׁוּבָה כִּי אַתָּה יְהוָה אֱלֹהָי. יח כִּי-אַחֲרֵי שׁוּבִי נִחַמְתִּי וְאַחֲרֵי הִוָּדְעִי סָפַקְתִּי עַל-יָרֵךְ בֹּשְׁתִּי וְגַם-נִכְלַמְתִּי כִּי נָשָׂאתִי חֶרְפַּת נְעוּרָי. יט הֲבֵן יַקִּיר לִי אֶפְרַיִם אִם יֶלֶד שַׁעֲשֻׁעִים כִּי-מִדֵּי דַבְּרִי בּוֹ זָכֹר אֶזְכְּרֶנּוּ עוֹד עַל-כֵּן הָמוּ מֵעַי לוֹ רַחֵם אֲרַחֲמֶנּוּ נְאֻם-יְהוָה.  (ירמיהו לא: טו-יט).ש

16 Oui, il y a de l’espoir pour ton avenir, dit le Seigneur: tes enfants rentreront dans leur domaine. 17 J’entends bien Ephraïm se désoler: « Tu m’as corrigé et j’ai accepté la correction, tel un veau indompté: accueille-moi de nouveau, je reviens à toi; car toi seul, Eternel, seras mon Seigneur. 18 Oui, rentré en moi-même, je me suis repenti; éclairé sur mes fautes, je me suis frappé la poitrine, je reconnais avec honte et confusion que j’expie l’opprobre de mes jeunes années. « 19 Ephraïm est-il donc pour moi un fils chéri, un enfant choyé, puisque, plus j’en parle, plus je veux me souvenir de lui? Oh! oui, mes entrailles se sont émues en sa faveur, il faut assurément que je le prenne en pitié, dit l’Eternel. » (Jérémie 31: 16-19).

 

[1] Parashat VaYé’hi, Genèse 47: 28- 50: 26

[2] Cf. également la bénédiction de Moïse sur YOSePh père d’EPhRaIM et MéNaSheH, Deutéronome 33: 13-17.

[3] Beréchith raba 91, 8 sur Genèse 42: 23.

[4] Midrach tan‘houma 6.

[5] Ces trois  thèmes réapparaissent au cœur même de la bénédiction prodiguée à YoSePh par le biais de ses deux fils EPhRaYiM et MeNaSheH:

טו וַיְבָרֶךְ אֶת-יוֹסֵף וַיֹּאמַר  הָאֱלֹהִים אֲשֶׁר הִתְהַלְּכוּ אֲבֹתַי לְפָנָיו אַבְרָהָם וְיִצְחָק–הָאֱלֹהִים הָרֹעֶה אֹתִי מֵעוֹדִי עַד-הַיּוֹם הַזֶּה. טז הַמַּלְאָךְ הַגֹּאֵל אֹתִי מִכָּל-רָע, יְבָרֵךְ אֶת-הַנְּעָרִים וְיִקָּרֵא בָהֶם שְׁמִי, וְשֵׁם אֲבֹתַי אַבְרָהָם וְיִצְחָק וְיִדְגּוּ לָרֹב בְּקֶרֶב הָאָרֶץ. (בראשית מח: טו-טז). 15 Il bénit Joseph, puis dit: « Que le Seigneur dont mes pères, Abraham et Isaac, ont suivi les voies; que le Seigneur qui me guide depuis ma naissance jusqu’à ce jour; 16 que l’ange qui m’a délivré de tout mal, bénisse ces jeunes gens! Puisse-t-il perpétuer mon nom et le nom de mes pères Abraham et Isaac! Puisse-t-il multiplier à l’infini au milieu de la contrée. » (Genèse 48: 15- 16).

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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