Parashat BéShala’h, le syndrome de la Sortie d’Egypte

Les fils d’Israël, à peine libérés de l’Egypte concentrationnaire et génocidaire, se plaignent à MoSheH en portant sur ce dernier la grave et lourde accusation de vouloir les tuer dans le désert:

יא וַיֹּאמְרוּ אֶל-מֹשֶׁה הֲמִבְּלִי אֵין-קְבָרִים בְּמִצְרַיִם לְקַחְתָּנוּ לָמוּת בַּמִּדְבָּר מַה-זֹּאת עָשִׂיתָ לָּנוּ לְהוֹצִיאָנוּ מִמִּצְרָיִם. (שמות יד: יא).ש

11 Et ils dirent à Moïse: « Est-ce faute de trouver des sépulcres en Égypte que tu nous as conduits mourir dans le désert? Quel bien nous as-tu fait, en nous tirant de l’Égypte? (Exode 14: 11)[1]

Les Hébreux, contre toute attente, vont même jusqu’à affirmer que leur condition d’esclaves en Egypte valait mieux que l’errance menaçante du désert:

יב הֲלֹא-זֶה הַדָּבָר אֲשֶׁר דִּבַּרְנוּ אֵלֶיךָ בְמִצְרַיִם לֵאמֹר חֲדַל מִמֶּנּוּ וְנַעַבְדָה אֶת-מִצְרָיִם  כִּי טוֹב לָנוּ עֲבֹד אֶת-מִצְרַיִם מִמֻּתֵנוּ בַּמִּדְבָּר. (שמות יד: יב).ש

12 N’est-ce pas ainsi que nous te parlions en Égypte, disant: ‘Laisse-nous servir les Égyptiens?’ De fait, mieux valait pour nous être esclaves des Égyptiens, que de périr dans le désert. » (Exode 14: 12)

Les Hébreux qui s’entretiennent avec MoSHeH n’ont pas saisi le but réel du voyage: le Pays des Hébreux, erets Canaan.  Pourtant, l’Eternel dans sa Miséricorde infinie pour Ses enfants ordonne à MoSHeH d’ouvrir la mer des Joncs, scission des eaux, miracle unique dans l’Histoire de l’Humanité:

טז וְאַתָּה הָרֵם אֶת-מַטְּךָ וּנְטֵה אֶת-יָדְךָ עַל-הַיָּם וּבְקָעֵהוּ

 וְיָבֹאוּ בְנֵי-יִשְׂרָאֵל בְּתוֹךְ הַיָּם

 בַּיַּבָּשָׁה. (שמות יד: טז).ש

16 Et toi, lève ta verge, dirige ta main vers la mer et divise-la; et les enfants d’Israël entreront au milieu de la mer à pied sec. » (Exode 14: 16)

C’est alors que les Hébreux sont entourés de la protection de la nuée divine:

כ וַיָּבֹא בֵּין מַחֲנֵה מִצְרַיִם וּבֵין מַחֲנֵה יִשְׂרָאֵל וַיְהִי הֶעָנָן וְהַחֹשֶׁךְ וַיָּאֶר אֶת-הַלָּיְלָה וְלֹא-קָרַב זֶה אֶל-זֶה כָּל-הַלָּיְלָה. (שמות יד: כ).ש

20 Elle [la colonne de nuée] passa ainsi entre le camp égyptien et celui des Israélites: pour les uns il y eut nuée et ténèbres, pour les autres la nuit fut éclairée; et, de toute la nuit, les uns n’approchèrent point des autres. (Exode 14: 20)

L’attitude des fils d’Israël semble de prime abord compréhensible et pardonnable.  Comment, en effet, des hommes et des femmes, extraits de l’esclavage par la force des dix plaies, humiliés en leur plus profonde intimité d’êtres créés à l’image du Divin, endurant cette condition visant à détruire toute humanité, peuvent-ils véritablement saisir,  après plus de quatre cent ans, la portée et la signification de la Liberté? La Liberté n’est point innée comme il se devrait, elle s’apprend, se construit et se mérite.

C’est alors que, pleinement émerveillés et subjugués par les miracles successifs de l’Eternel, les fils d’Israël prennent conscience de la Bonté divine qui les enveloppe comme une mère le ferait avec son nourrisson:

לא וַיַּרְא יִשְׂרָאֵל אֶת-הַיָּד הַגְּדֹלָה אֲשֶׁר עָשָׂה יְהוָה בְּמִצְרַיִם וַיִּירְאוּ הָעָם אֶת-יְהוָה וַיַּאֲמִינוּ בַּיהוָה וּבְמֹשֶׁה עַבְדּוֹ. (שמות יד: לא).  ש

31 Israël reconnut alors la haute puissance que le Seigneur avait déployée sur l’Égypte et le peuple révéra le Seigneur; et ils crurent  en l’Éternel et en Moïse, son serviteur. (Exode 14; 31)

Le texte pourrait parfaitement s’arrêter à cette reconnaissance du Divin qui constitue le paroxysme de ce passage biblique. Toutefois,  fait troublant, à peine les miracles évanouis et disparus, les fils d’Israël n’ont de cesse de harceler MoSheH et reviennent à leur ancienne accusation, celle de vouloir faire mourir les Hébreux dans le désert:

ב וילינו (וַיִּלּוֹנוּ) כָּל-עֲדַת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל, עַל-מֹשֶׁה וְעַל-אַהֲרֹן–בַּמִּדְבָּר. ג וַיֹּאמְרוּ אֲלֵהֶם בְּנֵי יִשְׂרָאֵל מִי-יִתֵּן מוּתֵנוּ בְיַד-יְהוָה בְּאֶרֶץ מִצְרַיִם בְּשִׁבְתֵּנוּ עַל-סִיר הַבָּשָׂר בְּאָכְלֵנוּ לֶחֶם לָשֹׂבַע כִּי-הוֹצֵאתֶם אֹתָנוּ אֶל-הַמִּדְבָּר הַזֶּה לְהָמִית אֶת-כָּל-הַקָּהָל הַזֶּה בָּרָעָב (שמות טז: ב-ג).ש

2 Toute la communauté-témoin des enfants d’Israël se plaint contre Moïse et Aaron, dans ce désert. 3 et les enfants d’Israël leur dirent: « Que ne sommes-nous morts de la main du Seigneur, dans le pays d’Égypte, assis près des marmites de viande et nous rassasiant de pain, tandis que vous nous avez amenés dans ce désert, pour faire mourir de faim tout ce peuple! » (Exode 16: 2-3)

Ce passage témoigne de l’éphémérité du miracle qui ne peut en aucune manière servir de fondement solide à une croyance pérenne en la Divinité. L’expérience du miracle, au lieu de pleinement révéler la gloire du Divin, s’avère finalement renforcer sa non reconnaissance.  Ainsi, lors du don miraculeux de la manne (Exode 16: 12-18), les fils d’Israël désobéissent une fois encore à la Parole de l’Eternel qui, par la voix de MoSheH, leur enjoint de ne point conserver le pain céleste d’un jour à l’autre  et de ne point en récolter le jour du Shabbat,  preuve de la confiance absolue mise en l’Eternel (Exode 16: 20).

ב וַיָּרֶב הָעָם עִם-מֹשֶׁה וַיֹּאמְרוּ תְּנוּ-לָנוּ מַיִם וְנִשְׁתֶּה וַיֹּאמֶר לָהֶם מֹשֶׁה מַה-תְּרִיבוּן עִמָּדִי מַה-תְּנַסּוּן אֶת-יְהוָה. ג וַיִּצְמָא שָׁם הָעָם לַמַּיִם וַיָּלֶן הָעָם עַל-מֹשֶׁה וַיֹּאמֶר לָמָּה זֶּה הֶעֱלִיתָנוּ מִמִּצְרַיִם לְהָמִית אֹתִי וְאֶת-בָּנַי וְאֶת-מִקְנַי בַּצָּמָא. (שמות יז: ב-ג)ש

2 Le peuple querella Moïse, en disant: « Donnez-nous de l’eau, que nous buvions! » Moïse leur répondit: « Pourquoi me cherchez-vous querelle? pourquoi tentez-vous le Seigneur? ». 3 Alors, pressé par la soif, le peuple se plaint contre Moïse et dit: « Pourquoi nous as-tu fait sortir de l’Égypte, pour faire mourir de soif moi, mes enfants et mes troupeaux? » (Exode 17: 2-3).

Trop de grâce conduit au mépris de celle-ci! Il est à remarquer que les Hébreux se plaignant à MoSheH sont fidèles à leur grave accusation portée contre ce dernier, à savoir, faire mourir les Hébreux dans le désert!  Même après avoir entrevu le Pays, ils resteront fidèles à leur accusation purement imaginaire (Nombres 14: 2-3). C’est d’ailleurs ce qui arrivera à cette génération d’Hébreux qui ne sortirent d’Egypte que contraints et forcés (Nombres 14: 11; 28-32).

La racine verbale ל.י.נ.  – L.I.N./ ל.ו.נ. – L.Ou.N. signifiant «passer la nuit,  rester, demeurer» prend le sens de «se plaindre» a la forme factitive du hif’il. Autrement dit, la conscience des Hébreux, non libérée de l’emprise du mode de pensée totalitaire égyptien conduit ces derniers à la fixation d’un passé idéalisé où la victime, souffrant du «syndrome de sevrage», se met à affabuler. L’on pourrait même mentionner le «syndrome de Stockholm» où la victime, paradoxalement, s’identifie à son propre bourreau. Le psychanalyste et sociologue Eric Fromm expose cette dernière thèse dans son œuvre  «la Peur de la Liberté».

Etre libre, c’est être capable de répondre de ses propres actes face à l’autre, de valoriser son identité particulière aux yeux d’autrui et d’être en mesure de donner une nouvelle orientation à sa vie en surmontant ses inhibitions et ses peurs imaginaires. Ainsi, la plus grande des bénédictions données à l’Homme est le Libre-arbitre:

יט הַעִדֹתִי בָכֶם הַיּוֹם אֶת-הַשָּׁמַיִם וְאֶת-הָאָרֶץ הַחַיִּים וְהַמָּוֶת נָתַתִּי לְפָנֶיךָ הַבְּרָכָה וְהַקְּלָלָה; וּבָחַרְתָּ בַּחַיִּים לְמַעַן תִּחְיֶה אַתָּה וְזַרְעֶךָ. כ לְאַהֲבָה אֶת-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לִשְׁמֹעַ בְּקֹלוֹ וּלְדָבְקָה-בוֹ כִּי הוּא חַיֶּיךָ וְאֹרֶךְ יָמֶיךָ לָשֶׁבֶת עַל-הָאֲדָמָה אֲשֶׁר נִשְׁבַּע יְהוָה לַאֲבֹתֶיךָ לְאַבְרָהָם לְיִצְחָק וּלְיַעֲקֹב, לָתֵת לָהֶם. (דברים ל: יט-כ).ש

19 J’en atteste sur vous, en ce jour, le ciel et la terre: j’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction; choisis la vie! Et tu vivras alors, toi et ta postérité. 20 Aime l’Éternel, ton Seigneur, écoute sa voix, reste-lui fidèle: c’est là la condition de ta vie et de ta longévité, c’est ainsi que tu te maintiendras dans le pays que l’Éternel a juré à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob, de leur donner. »  (Deutéronome 30: 19-20).

 

[1] Parashat BéShala’h, Exode 13: 17- 17: 15

 

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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1 Response to Parashat BéShala’h, le syndrome de la Sortie d’Egypte

  1. cathou dit :

    et OUI: être Libre n’est pas chose facile!!
    C’est en résumé ce que nous dit l’Exode, ce si beau passage biblique, qui au final conforte le tout début de la genèse. Dans ce fabuleux jardin d’Eden, Ève choisit de prendre ce fruit et choisit d’y goûter….. choix qui implique l’acceptation pleine et entière de la suite.

    Il est assez amusant de constater que le tout premier humain capable de faire un choix, capable du « libre-arbitre » est une femme.
    Dans l’Exode les femmes (en dehors de la sœur de Pharaon et la mère de Moïse, libres de leurs choix, sont très absentes). La Femme, peut-être, prend plus facilement le chemin de la liberté, des responsabilités, que l’Homme?? mais bon là on dévie un peu … (enfin selon ma bonne habitude)

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