Shabbat Pessah, le pain de la misère

Haggada, têtes d’oiseau

Israël[1] s’apprête à commémorer le plus grand jour de son Histoire, le Jour de sa Libération de l’esclavage d’Egypte. Au soir du Seder de Pessah, tous, réunis en un seul cœur, revivent l’affranchissement des chaînes de la servitude. L’une des trois injonctions[2] de cette soirée rédemptrice associant la lecture et l’étude est la consommation de la matsah מַצָּה – .

La Haggadah de Pessah interroge: «Pourquoi consommons-nous la matsah?»

La réponse qui y est donnée est tirée du livre de l’Exode: «la pâte de nos pères n’a pas eu le temps de fermenter»:

לט וַיֹּאפוּ אֶת-הַבָּצֵק אֲשֶׁר הוֹצִיאוּ מִמִּצְרַיִם עֻגֹת מַצּוֹת כִּי לֹא חָמֵץ כִּי-גֹרְשׁוּ מִמִּצְרַיִם  וְלֹא יָכְלוּ לְהִתְמַהְמֵהַּ וְגַם-צֵדָה לֹא-עָשׂוּ לָהֶם. (שמות יב: לט).ש

39 Ils firent, de la pâte qu’ils avaient emportée d’Égypte, des gâteaux azymes, car elle n’avait pas fermenté; parce que, repoussés de l’Égypte, ils n’avaient pu attendre et ne s’étaient pas munis d’autres provisions. (Exode 12: 39)

Selon ce verset, la soudaineté de la Sortie d’Egypte n’aurait point permis aux enfants d’Israël de préparer leur pain:

ג לֹא-תֹאכַל עָלָיו חָמֵץ, שִׁבְעַת יָמִים תֹּאכַל-עָלָיו מַצּוֹת לֶחֶם עֹנִי כִּי בְחִפָּזוֹן יָצָאתָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם לְמַעַן תִּזְכֹּר אֶת-יוֹם צֵאתְךָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם כֹּל יְמֵי חַיֶּיךָ. (דברים טז:ב).ש

3 Tu ne dois pas manger de pain levé avec ce sacrifice; durant sept jours tu mangeras en outre des azymes, pain de misère, car c’est avec précipitation que tu as quitté le pays d’Egypte, et il faut que tu te souviennes, tous les jours de ta vie, du jour où tu as quitté le pays d’Egypte. (Deutéronome 16: 3)

Cette précipitation dans le départ explique pourquoi, le pain n’ayant pas levé, la matsah, pain azyme, est qualifiée de «pain de misère-  לֶחֶם עֹנִי».

Ce pain non fermenté, consommé pendant sept jours dès la soirée du 15 Nissan, contient toute la souffrance d’Israël. Nombreuses sont les références bibliques rappelant la douleur, les tourments et l’affliction d’Israël en Egypte:

ז וַיֹּאמֶר יְהוָה רָאֹה רָאִיתִי אֶת-עֳנִי עַמִּי אֲשֶׁר בְּמִצְרָיִם וְאֶת-צַעֲקָתָם שָׁמַעְתִּי מִפְּנֵי נֹגְשָׂיו כִּי יָדַעְתִּי אֶת-מַכְאֹבָיו. (שמות ג: ז).ש

7 L’Éternel poursuivit: « J’ai vu, j’ai vu l’humiliation de mon peuple qui est en Égypte; j’ai accueilli sa plainte contre ses oppresseurs, car je connais ses souffrances. (Exode 3: 7).

לא וַיַּאֲמֵן הָעָם וַיִּשְׁמְעוּ כִּי-פָקַד יְהוָה אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְכִי רָאָה אֶת-עָנְיָם וַיִּקְּדוּ וַיִּשְׁתַּחֲווּ. (שמות ד: יא).ש

31 Et le peuple y eut foi; ils comprirent que l’Éternel s’était souvenu des enfants d’Israël, qu’il avait considéré leur misère et ils courbèrent la tête et se prosternèrent. (Exode 4: 31).

 

יא וַיָּשִׂימוּ עָלָיו שָׂרֵי מִסִּים לְמַעַן עַנֹּתוֹ בְּסִבְלֹתָם וַיִּבֶן עָרֵי מִסְכְּנוֹת לְפַרְעֹה אֶת-פִּתֹם וְאֶת-רַעַמְסֵס. ש

11 Et l’on imposa à ce peuple des officiers de corvée pour l’accabler de labeurs et il bâtit pour Pharaon des villes d’approvisionnement, Pithom et Raamssès.

יב וְכַאֲשֶׁר יְעַנּוּ אֹתוֹ כֵּן יִרְבֶּה וְכֵן יִפְרֹץ וַיָּקֻצוּ מִפְּנֵי בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. ש

12 Mais, plus on l‘opprimait, plus sa population grossissait et débordait et ils conçurent de l’aversion pour les enfants d’Israël. (Ex. 1: 11-12)

Cette douleur, cette misère, se trouvent dans le terme « עָנָו, humble», qui exprime l’humilité. Ainsi, le Mashiah (Messie), le roi, est qualifié de « עָנִי, humble», mais aussi: portant toutes les douleurs de son peuple, le peuple d’Israël:

ט גִּילִי מְאֹד בַּת-צִיּוֹן הָרִיעִי בַּת יְרוּשָׁלִַם הִנֵּה מַלְכֵּךְ יָבוֹא לָךְ צַדִּיק וְנוֹשָׁע הוּא עָנִי וְרֹכֵב עַל-חֲמוֹר וְעַל-עַיִר בֶּן-אֲתֹנוֹת. (זכריה ט: ט). ש

9 Réjouis-toi fort, fille de Sion, jubile, fille de Jérusalem! Voici que ton roi vient à toi juste et victorieux, humble, monté sur un âne, sur le petit de l’ânesse. (Zacharie 9: 9).

Le prophète Isaïe explique ce terme de «misère עֳנִי » comme une épreuve que l’Eternel fait passer aux fils d’Israël pour éprouver leur fidélité à Sa Parole:

י הִנֵּה צְרַפְתִּיךָ וְלֹא בְכָסֶף בְּחַרְתִּיךָ בְּכוּר עֹנִי. ש

10 Certes, je t’ai éprouvée mais non comme on éprouve l’argent, je t’ai fait passer par le creuset de la souffrance.(Isaïe 48:10).

Quant au dirigeant Néhémie, à la tête du retour d’Israël sur sa terre, il rappelle que l’Eternel entendit la douleur, «misère עֳנִי», des Hébreux en Egypte, lieu de leur exil, dans l’espoir qu’un jour viendra où l’Eternel entendra de la même façon la douleur des fils d’Israël en Babylonie, le lieu de leur exil:

ט וַתֵּרֶא אֶת-עֳנִי אֲבֹתֵינוּ בְּמִצְרָיִם וְאֶת-זַעֲקָתָם שָׁמַעְתָּ עַל-יַם-סוּף. (נחמיה ט: ט).ש

9 Tu vis la misère de nos pères en Egypte, et leurs cris, tu les entendis près de la mer des joncs. (Néhémie 9: 9)

Pourquoi consommons-nous donc ce pain symbole de la douleur, de la misère, de la torture (ע.נ.י/’ . N. Y)?

La consommation de la matsah n’a pas seulement pour dessein de rappeler le passé de souffrance collective d’Israël mais aussi d’éduquer ce dernier à faire montre d’empathie envers toute souffrance humaine:

כ וְגֵר לֹא-תוֹנֶה וְלֹא תִלְחָצֶנּוּ כִּי-גֵרִים הֱיִיתֶם בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם. כא כָּל-אַלְמָנָה וְיָתוֹם לֹא תְעַנּוּןכב אִם-עַנֵּה תְעַנֶּה אֹתוֹ כִּי אִם-צָעֹק יִצְעַק אֵלַי שָׁמֹעַ אֶשְׁמַע צַעֲקָתוֹ. (שמות כב: כ-כב).ש

20 Tu ne contristeras point l’étranger ni ne le molesteras; car vous-mêmes avez été étrangers en Egypte. 21 N’humiliez jamais la veuve ni l’orphelin. 22 Si tu l’humiliais, sache que, quand sa plainte s’élèvera vers moi, assurément j’entendrai cette plainte (Exode 22: 20- 22).

Seul un homme qui a souffert dans sa chair et dans son âme est capable de faire montre d’empathie envers son prochain et de comprendre sa misère. Ainsi le grand écrivain Victor Hugo écrit : «C’est toujours la même histoire. Ces pauvres êtres vivants, ces créatures de Dieu, sans appui désormais, sans guide, sans asile, s’en allèrent au hasard, qui sait même ? chacun de leur côté peut-être, et s’enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s’engloutissent les destinées solitaires, mornes ténèbres où disparaissent successivement tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain.» («Les Misérables»). Et ce n’est qu’après avoir vécu la difficile expérience de la misère et de l’humiliation que Jean Valjean, incarcéré dix-neuf ans au bagne de Toulon pour le vol d’un pain[3], devient le sauveur de Cosette et le héraut de la justice.

La Haggadah qui n’est en rien un livre d’Histoire a pour dessein d’enseigner aux  générations futures que notre pain quotidien ne dépend, en définitive, que de la volonté du Seigneur et de Lui seul!

כ וְנָתַן לָכֶם אֲדֹנָי לֶחֶם צָר וּמַיִם לָחַץ… (ישעיהו ל: כ).ש

20 Le Seigneur vous accordera du pain dans la détresse et de l’eau dans la pénurie… (Isaïe 30: 20).

Notre vocation est de partager ce pain de misère afin qu’il n’y ait plus d’hommes, de femmes et d’enfants affamés.  La souffrance d’Israël s’est donc transformée en une bénédiction pour l’ensemble de l’humanité.

[1]   Parashah du Shabbat ‘Hol Hamoêd de Pessah: Exode 33: 12-34:26.

[2] Les trois injonctions du Seder de Pessah: consommer des herbes amères, la matsah et raconter la Sortie d’Egypte

[3]  Victor Hugo a basé ce passage de la vie de son héros Jean Valjean sur une histoire vraie: un dénommé  Pierre Maurin a été condamné à cinq ans de bagne pour avoir volé un pain pour nourrir ses sept neveux et nièces (voir «Jean Valjean» sur Wikipedia).

 

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Shabbat shalom et Hag Pessah Saméah !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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