Parashat Dévarim, un discours au futur

Selon le Rav Adin Steinsaltz[1], le dernier livre[2] de la Tora Dévarim (Deutéronome) se compose de trois grands discours. Dans le premier discours (1 : 1- 4 : 49), Moïse, tout en réprimandant Israël, récapitule toute la traversée du désert ; dans le deuxième (5 : 1- 27 : 8) et le troisième (27 : 9- 31 : 13), il rappelle respectivement l’importance de garder les Mitsvoth et l’Alliance.

La péricope Dévarim (« les paroles ») commence par la parole :

א אֵלֶּה הַדְּבָרִים אֲשֶׁר דִּבֶּר מֹשֶׁה אֶל-כָּל-יִשְׂרָאֵל בְּעֵבֶר הַיַּרְדֵּן בַּמִּדְבָּר בָּעֲרָבָה מוֹל סוּף בֵּין-פָּארָן וּבֵין-תֹּפֶל וְלָבָן וַחֲצֵרֹת וְדִי זָהָב. (דברים א: א).ש

1 Ce sont là les paroles que Moïse adressa à tout Israël en deçà du Jourdain, dans le désert, dans la plaine en face de Souf, entre Paran et Tofel, Labân, Hatséroth et Di-Zahav. (Deutéronome 1 :1)

Moïse, au buisson ardent, argue devant l’Eternel de ne point être un maître du discours et de sa rhétorique, justifiant ainsi son refus très net de libérer ses frères hébreux d’Egypte. Comment expliquer alors le fait que Moïse apparaisse au dernier mois de sa vie comme un tribun de première envergure, au point que  le livre Dévarim lui soit dédié dans son intégralité ?

י וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה אֶל-יְהוָה בִּי אֲדֹנָי לֹא אִישׁ דְּבָרִים אָנֹכִי גַּם מִתְּמוֹל גַּם מִשִּׁלְשֹׁם גַּם מֵאָז דַּבֶּרְךָ אֶל-עַבְדֶּךָ כִּי כְבַד-פֶּה וּכְבַד לָשׁוֹן אָנֹכִי. (שמות ד: י).ש

10 Moïse dit à l’Éternel : « De grâce, Seigneur ! je ne suis point habile à parler, ni depuis hier, ni depuis avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur ; car j’ai la bouche pesante et la langue embarrassée. » (Exode 4 : 10).

Même soutenu par la Providence, Moïse, subissant et surmontant de nombreuses épreuves, apprend graduellement à parler à son peuple. L’apothéose de la puissance rhétorique de Moïse n’apparaît qu’au terme de quarante ans dans le désert.

Pourquoi?

La force oratoire chez Moïse ne lui provient point seulement du passé dont il tirera les leçons de l’Histoire mais d’un souffle venant du… futur ! Ce n’est point Moïse, Prophète du passé qui s’exprime mais celui du futur (Exode 4 : 10). Moïse signifie à l’Eternel : « Je ne sais point m’exprimer גַּם מִתְּמוֹל גַּם מִשִּׁלְשֹׁם, ni depuis hier, ni depuis avant-hier – au temps passé ». D’ailleurs, le premier verset de notre parashah débute par אֵלֶּה הַדְּבָרִים / Ce sont là les paroles (Deutéronome 1 : 1) et non point par « וְאֵלֶּה / Et ce sont… ». L’absence de conjonction de coordination reliant cette péricope à ce qui la précède témoigne d’un discours tourné essentiellement vers l’avenir, basé sur l’expérience des événements d’antan.

3 septembre 1939. Le roi d’Angleterre Georges VI, le père de la future reine d’Angleterre Elisabeth II, rentre dans l’Histoire en faveur d’un discours prononcée devant son peuple l’encourageant à tenir bon contre les forces nazies: «La tâche sera rude. Des jours sombres nous attendent, et la guerre ne peut plus désormais se borner au seul champ de bataille. Mais nous ne pouvons bien agir que selon notre idée du bien, et, avec déférence, au nom de notre cause, en appeler à Dieu. Si tous ensemble, nous restons résolument fidèles à cette cause, alors, avec l’aide de Dieu, nous vaincrons. »

Georges VI souffre, alors, d’un fort bégaiement, handicap  que Lionel Logue, orthophoniste australien l’aida à surmonter. Georges VI qui n’était point destiné à devenir roi d’Angleterre- son frère Édouard VIII aurait dû l’être- se doit de répondre à sa vocation nationale et n’y manquera point.

De plus, les grandes figures emblématiques qui ont marqué l’Histoire de l’Humanité ont toujours pris soin dans leur discours de ne jamais se fixer sur le passé mais sur l’avenir en insufflant un nouvel espoir à leur peuple. Le pasteur Martin Luther King, en prononçant, « I Have A Dream », fait vibrer les foules car il donne l’espoir d’une Amérique plus juste et plus libre ouverte à l’universel. En Espagne,  Dolores Ibárruri Gómez, députée communiste, rappelant  l’insurrection « des femmes des Asturies en 1934 » se rend célèbre après son discours « No pasarán!«  (« Ils ne passeront pas ») dans lequel elle encourage la lutte contre le fascisme de Franco.

C’est, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’intention finale du discours chez Moïse qui, très probablement, en explique le commencement. L’avant-dernier chapitre du Deutéronome dans lequel Moïse bénit Israël débute par la conjonction de coordination וְזֹאת הַבְּרָכָה / Et voici la bénédiction, passage venant conclure et accomplir le premier verset du Deutéronome:

א וְזֹאת הַבְּרָכָה אֲשֶׁר בֵּרַךְ מֹשֶׁה אִישׁ הָאֱלֹהִים אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל לִפְנֵי מוֹתוֹ. ב וַיֹּאמַר יְהוָה מִסִּינַי בָּא וְזָרַח מִשֵּׂעִיר לָמוֹ הוֹפִיעַ מֵהַר פָּארָן וְאָתָה מֵרִבְבֹת קֹדֶשׁ מִימִינוֹ אשדת (אֵשׁ דָּת) לָמוֹ. ג אַף חֹבֵב עַמִּים כָּל-קְדֹשָׁיו בְּיָדֶךָ וְהֵם תֻּכּוּ לְרַגְלֶךָ יִשָּׂא מִדַּבְּרֹתֶיךָ. (דברים לג: א-ג).ש

1 Et voici la bénédiction dont Moïse, l’homme de Dieu, bénit les enfants d’Israël avant de mourir. 2 Il dit : « L’Éternel est apparu du haut du Sinaï, a brillé sur le Séir, pour eux ! S’est révélé sur le mont Paran, a quitté les saintes myriades qui l’entourent, dans sa droite une loi de feu, pour eux ! 3 Ils te sont chers aussi, les peuples ; tous leurs saints, ta main les protège : mais eux se sont couchés à tes pieds, ont recueilli ta propre parole. (Deutéronome 33 : 1-3).

Le livre Devarim est communément désigné sous le terme de « Mishneh Tora – Seconde Tora[3]/ Redoublement ou répétition de la Tora ». Ce terme « Mishneh Tora » signifie également « interpréter, expliquer, éclaircir ». Moïse est appelé « MoSheH RaBbeNOu », « Moïse notre maître », car, loin de ne répéter que la Parole divine, il s’attache à en révéler les multiples sens :

ה בְּעֵבֶר הַיַּרְדֵּן בְּאֶרֶץ מוֹאָב הוֹאִיל מֹשֶׁה בֵּאֵר אֶת-הַתּוֹרָה הַזֹּאת לֵאמֹר. (דברים לג: ה).ש

5 …en deçà du Jourdain, dans le pays de Moav, Moïse se mit en devoir d’éclaircir cette Tora, et il dit : (Deutéronome 33 : 5).

Moïse a, ainsi, probablement interprété les soixante faces de la Tora (שִׁבְעִים פָּנִים לַתּוֹרָה), Source inépuisable d’Un Enseignement ouvert à tout Israël :

ד תּוֹרָה צִוָּה-לָנוּ, מֹשֶׁה מוֹרָשָׁה קְהִלַּת יַעֲקֹב. (דברים לג: ד).ש

4 « C’est pour nous qu’il ordonna la Tora à Moïse ; elle est l’héritage de la communauté de Jacob. » (Deutéronome 33 : 4).

Il a aussi, selon Rashi, traduit la Tora à l’ensemble de l’Humanité :

ש«בֵּאֵר אֶת הַתּוֹרָה. בְּשִׁבְעִים לָשׁוֹן פֵּרְשָׁהּ לָהֶם:».ש

ש« D’éclaircir la loi : Il [Moïse] la leur a commentée en soixante-dix langues. ».

En effet, les soixante-dix langues sont celles des soixante-dix Nations, leur nombre typologique.

Moïse n’est point celui qui porte son message, mais celui qui est porté par ce dernier !

 

[1]  « HaTaNaKh HaMevo’ar, Sefer Devarim », p. 19, Editions Koren Yeroushalaïm 2016.

[2]  Deutéronome 1 : 1 – 3 : 22.

[3]  Deutéronome : deuxième loi.

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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2 Responses to Parashat Dévarim, un discours au futur

  1. Cathou dit :

    Oui le récit biblique est un livre du passé, present et futur. Vu l’ancienneté des textes çà peut sembler idiot ou incroyable. Rappelons que le texte que nous connaissons aujourd’hui est originellement un ensemble de textes, de traditions tout d’abord orale, peu a peu écrites. Lorsque les Israélites , principalement les prêtres, sont exilés, il devient urgent de pérenniser. …..pour l’avenir une histoire ET la relation avec le Dieu unique, sans doute encore bien fragile.
    Ces livres sont construits volontairement sur le principe universel « apprendre à connaître son passé, essayer de le comprendre le plus possible, renforce la confiance dans le présent et permet d’envisager l’avenir.
    Quand l’avenir est incertain, le passé et l’aide de Dieu donnent conviction et force.

    « Ce sont là les paroles…. » on retrouve cette phrase dans les contes, dans les récits anciens. Le « là « indique la continueté.

    Plus trop le temps de repondre, article très intéressant comme toujours Haim.
    En ces temps d’incertitudes, de matérialisme forcené ou tout va trés vite, il est bon de se souvenir que des temps difficiles ont toujours existé, et l’humain est capable de s’en sortir, est capable de créer son futur…..avec l’aide du divin TOUT est possible.

  2. chemechkatan dit :

    Chabat chalom Myriam et Haim 😊

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