Parashat Noa’h, Méditation sur le progrès

Nous méditerons, dans le cadre de cette parashah, sur deux racines verbales : la racine כ.פ.ר. / K. Ph. R. et la racine ח.מ.ר./ ‘H. M. R. signifiant respectivement «enduire» et « argile ; matière ».

La parashat Noah[1] relate le récit de la construction de deux grandes œuvres architecturales : d’une part l’arche de Noé, d’autre part la Tour édifiée par les hommes de la génération de Babel (Babylone).

Que distingue ces deux constructions ?

Après la corruption totale de l’Humanité, l’Eternel s’adresse à Noah et lui ordonne de construire une arche de bois :

יד עֲשֵׂה לְךָ תֵּבַת עֲצֵי-גֹפֶר קִנִּים תַּעֲשֶׂה אֶת-הַתֵּבָה וְכָפַרְתָּ אֹתָהּ מִבַּיִת וּמִחוּץ בַּכֹּפֶר. (בראשית ו: יד).ש

14 Fais-toi une arche de bois de gôfèr ; tu distribueras cette arche en cellules, et tu l’enduiras, en dedans et en dehors, de poix. (Genèse 6 : 14),

 

Le grand commentateur français du Moyen-âge, Rashi, explique le sens du mot כֹּפֶר (KoPheR) :

ש«בַּכֹּפֶר. זֶפֶת בְּלָשׁוֹן אֲרַמִי. וּמָצִינוּ בַּגְּמָרָא כּוּפְרָא».ש

« De poix (kofèr) : Ce mot correspond à l’araméen זֶפֶת zèfèth (« bitume »), et on le trouve dans le Talmud sous la forme de כּוּפְרָא koufra (Chabath 67a) ».

Or, il s’avère, après une lecture rapprochée, que la racine du mot כֹּפֶר (KoPheR), identique au verbe כָּפַרְתָּ  כ.פ.ר. / K. Ph. R., signifie littéralement « enduire, couvrir, recouvrir ».

Nous sommes en droit de nous poser la question suivante. Noah, le juste irréprochable de « ses générations », aurait-il donc pris si grand soin à étanchéiser l’arche afin qu’elle puisse supporter les eaux destructrices mais purificatrices du Déluge ?

En fait, ce n’est point un hasard si cette même racine   כ.פ.ר. / K. Ph. R. signifie également « pardonner ». Effectivement, ce premier sens de « recouvrir, étanchéiser, bitumer » permet de mieux comprendre pourquoi elle signifie également : « recouvrir la faute » (Psaume 78 : 38), et aussi : « expier, purifier » (Ezéchiel 45 : 20), « apaiser la colère de… » (Genèse 32 : 21), « racheter » (Exode 30 : 15).

Ainsi, en rapprochant les différents sens de cette racine, l’on pourrait considérer que l’acte de purification, d’expiation, de rachat… est essentiellement destiné à « envelopper » la faute, à la « bitumer ». En sens inverse, l’arche, merveille architecturale, construite par Noah, aurait donc pour dessein de racheter, de sauver le monde, non point en effaçant la faute, puisque, comme les générations suivantes le diront, la faute a subsisté, mais en la rendant inoffensive (en d’autres termes, cette couche de bitume sur l’âme du monde serait équivalente au pardon, qui n’efface point la faute mais la neutralise. Dans une certaine mesure, l’arche représente le monde et en est le microcosme. La (re)construction du monde doit servir l’Humanité afin d’en améliorer la condition. De la même manière, l’Humanité doit garder le monde et le travailler, être en symbiose avec la Terre d’où elle a été tirée.  

Quant à la seconde œuvre magistrale et imposante de la Tour de Babel, sa portée vise les cieux tout en étant enracinée dans la Terre, quand l’arche de Noah était profondément ancrée dans les eaux mouvantes du Déluge :

ג וַיֹּאמְרוּ אִישׁ אֶל-רֵעֵהוּ הָבָה נִלְבְּנָה לְבֵנִים וְנִשְׂרְפָה לִשְׂרֵפָה וַתְּהִי לָהֶם הַלְּבֵנָה לְאָבֶן וְהַחֵמָר הָיָה לָהֶם לַחֹמֶר. (בראשית יא: ג).ש

3 Et ils se dirent l’un à l’autre : « Allons préparer des briques et cuisons-les au feu. » Et la brique leur tint lieu de pierre, et l’argile de matière. (Genèse 11 : 3),

Ainsi, les hommes de la génération de Babel, unis par une même vision, celle d’édifier cette tour gigantesque capable d’atteindre les cieux, détiennent le savoir pyrotechnique capable de transformer la matière brute dépourvue de toute forme, l’argile- חֵמָר-‘HéMaR – en des briques d’argileַ חֹמֶר’HoMeR.  Toutefois, une autre traduction est possible[2]: « Et la brique leur tint lieu de pierre, et le ciment de mortier ». L’invention de la brique bouleverse la civilisation. L’Humanité d’origine nomade vivant sous la tente ou la cabane se sédentarise dans de grandes cités où naissent de hauts lieux cultuels comme à Ur où vécut plus tard le Patriarche Avraham.

N’est-ce point faire œuvre de grandeur que de vouloir dominer la matière, la maîtriser et la transformer en un produit à valeur ajoutée ?

ד וַיֹּאמְרוּ הָבָה נִבְנֶה-לָּנוּ עִיר וּמִגְדָּל וְרֹאשׁוֹ בַשָּׁמַיִם וְנַעֲשֶׂה-לָּנוּ שֵׁם פֶּן-נָפוּץ עַל-פְּנֵי כָל-הָאָרֶץ. (בראשית יא: ד).ש

4 Et ils dirent : « Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet atteigne le ciel ; faisons-nous un nom, pour ne pas nous disperser sur toute la face de la terre. » (Genèse 11 : 4).

Cette matière élaborée, déviée de sa vocation première, n’a d’autre but que d’encenser la civilisation d’hommes אָדָם (ADaM) qui, en quête désespérée de se détacher de leur origine primordiale (la terre-mère : אֲדָמָה ADaMaH et l’énergie divine, le souffle נִשְׁמַת חַיִּים : l’Eternel), tentent, par la globalisation de leur force, d’éviter la dispersion, expression de la diversité humaine dans l’unité. Ainsi, contrairement à l’arche de Noah visant à porter l’homme au-delà du déluge par la conformité avec la Parole divine et son interprétation, la Tour de Babel est conçue pour enfermer le genre humain en son propre orgueil de puissance en ignorant volontairement la place du Divin dans leur projet d’unification et en déviant l’énergie divine pour alimenter leur propre puissance de manière exponentielle.  

D’ailleurs, le terme חֹמֶר/’HoMeR, dont le sens biblique signifie « matière transformée», est généralement porteur d’une connotation négative :

יד וַיְמָרְרוּ אֶת-חַיֵּיהֶם בַּעֲבֹדָה קָשָׁה בְּחֹמֶר וּבִלְבֵנִים וּבְכָל-עֲבֹדָה בַּשָּׂדֶה אֵת כָּל-עֲבֹדָתָם אֲשֶׁר-עָבְדוּ בָהֶם בְּפָרֶךְ. (שמות א: יד).ש

14 Et ils leur rendirent la vie amère par des travaux pénibles sur l’argile et la brique, par des corvées rurales, outre les autres labeurs qu’ils leur imposèrent tyranniquement. (Exode 1 : 14).

L’Egypte pharaonique, comme Babylone, se caractérise par la transformation de la matière en utilisant la force physique des esclaves hébreux.

La brique, loin de servir l’Homme à des fins utiles et profitables, est censée protéger d’agressions, aussi bien naturelles (pluie, neige, froid, chaleur excessive…) que d’origine humaine :

יד מֵי מָצוֹר שַׁאֲבִי-לָךְ חַזְּקִי מִבְצָרָיִךְ בֹּאִי בַטִּיט וְרִמְסִי בַחֹמֶר הַחֲזִיקִי מַלְבֵּן. (נחום ג: יד).ש

14 Puise de l’eau en vue du siège ! Renforce tes citadelles ! Entre dans la terre glaise, piétine l’argile, consolide le four à briques ! (Nahum 3 : 14).

L’on identifie généralement la Tour de Babel aux ziggourats qui, requérant une grande connaissance technique sur le plan architectural, visaient, selon le texte biblique, à pérenniser et à sceller le nom de l’Homme dans le cours de l’Histoire. Celui-ci s’estime, ainsi, apte à se libérer du joug du Maître du monde. L’Homme à la prétention de devenir son propre maître ! Le progrès, au lieu de profiter à l’ensemble du genre humain, est accaparé par une oligarchie narcissique, qui, sous couvert d’« unité », s’avère désireuse de concentrer la totalité du Savoir afin de mieux gouverner et dominer le monde.

La racine verbale ח.מ.ר./ ‘H. M. R. , d’une grande richesse sémantique, renvoie à la couleur rouge-sang du vin de haute qualité (Deutéronome 32 : 14).

יד חֶמְאַת בָּקָר וַחֲלֵב צֹאן עִם-חֵלֶב כָּרִים וְאֵילִים  בְּנֵי-בָשָׁן וְעַתּוּדִים  עִם-חֵלֶב כִּלְיוֹת חִטָּה  וְדַם-עֵנָב תִּשְׁתֶּה-חָמֶר.   ש

14 avec la crème des vaches, le lait des brebis, les gras agneaux, les béliers de Basan et les boucs, avec la mœlle exquise du froment; et tu buvais le sang vermeil du raisin.  (Deutéronome 32: 14).

Le prophète Isaïe[3] fait référence à une vigne de délices :

ב בַּיּוֹם הַהוּא כֶּרֶם חֶמֶר עַנּוּ-לָהּ. ש

2 En ce jour, entonnez à son intention le chant de la Vigne de délices (Isaïe 27 : 2).

Le terme חֶמֶר , proche de l’arabe « AHMaR » signifiant « rouge » renvoie à une vigne pleine de jus et de suc. Les termes de « חֶמֶר vin » et de « דַם sang » permettent de nous interpeller et nous interroger sur le nombre incalculable d’hommes qui, au nom du progrès, ont été sacrifiés au fil des siècles et des millénaires. Le fait d’amasser et de concentrer des connaissances, aussi essentiel que cela puisse paraître, ne devient significatif que si l’Homme saisit l’ampleur de sa responsabilité de parfaire la Création divine. Même Noah, en définitive, tenté par la vigne qu’il planta, a succombé, non point au goût de la vigne, mais à son excès. Trop de matière enivre les sens de l’Homme et les affadit !

A ce propos, rappelons la figure emblématique du physicien Leó Szilárd qui, après avoir initié et participé activement au Projet Manathan visant à développer la bombe atomique face à l’Allemagne nazie, finira avec Albert Einstein par s’y opposer farouchement et œuvrera afin de promouvoir le désarmement nucléaire.  Leó Szilárd fonde le « Comité d’urgence des scientifiques atomistes » et le « Council for a Livable World ».  Quant à Józef Rotblat, l’on doit noter qu’il sera le seul scientifique à se retirer du Projet Manathan avant qu’Hiroshima ne soit détruite en 1945. Il recevra le prix Nobel, en 1995, pour ses efforts en faveur du désarmement nucléaire. 

Notre parashah enseigne donc deux visions du progrès. L’une positive, s’enracinant dans la compréhension et l’interprétation de la volonté divine, incarnée par Noah dont le nom signifie « repos, consolateur, pacificateur », l’autre négative, niant l’origine divine de l’énergie qui nous anime ou plutôt s’en servant pour nourrir une volonté démesurée de pouvoir et de puissance, incarnée par la génération de la Tour de Babel dont le sens est « mélange, trouble », comme dans le Psaume 46 : 4 : la racine ח.מ.ר./ ‘H. M. R. y a le sens de «trouble, bouillonnement ».

L’avancée technologique  et le progrès de la Science détiennent le pouvoir de grandir une Nation comme ils sont aussi susceptibles de la conduire à sa perte inéluctable.

ז וְעַתָּה יְהוָה אָבִינוּ אָתָּה אֲנַחְנוּ הַחֹמֶר וְאַתָּה יֹצְרֵנוּ וּמַעֲשֵׂה יָדְךָ כֻּלָּנוּ. (ישעיהו סו: ז).ש

7 Et pourtant, ô Seigneur, tu es notre père : nous sommes l’argile et toi, tu es le potier qui nous pétrit ; tous nous sommes l’œuvre de ta main. (Isaïe 64 : 7).

[1] Genèse 6 : 9-11 : 32.

[2] Rabbi David Kimhi (RaDaK) dans son « Livre des Racines » (« Sefer HaShorashim »).

[3] Rabbi David Kimhi (RaDaK) dans son « Livre des Racines » (« Sefer HaShorashim »).

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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1 Response to Parashat Noa’h, Méditation sur le progrès

  1. Yves Boutboul dit :

    très beau texte !
    je n arrive pas à voir la racine et le sens de שַׁאֲבִי- יד מֵי מָצוֹר שַׁאֲבִי-לָךְ חַזְּקִי מִבְצָרָיִךְ

    dommage de ne pas avoir cité Psaumes 46-4 à propos de ח.מ.ר. dans le sens de bouillonner.

    ד יֶהֱמוּ יֶחְמְרוּ מֵימָיו; יִרְעֲשׁוּ הָרִים בְּגַאֲוָתוֹ סֶלָה.

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