Parashat VaYéshev, Méditation sur l’indifférence

Dans le cadre de notre lecture hebdomadaire[1], nous méditerons sur la racine biblique א.ל.מ./ A.L.M. signifiant « lier des gerbes de blé ».

YoSsePh raconte à ses frères son premier rêve :

ז וְהִנֵּה אֲנַחְנוּ מְאַלְּמִים אֲלֻמִּים בְּתוֹךְ הַשָּׂדֶה וְהִנֵּה קָמָה אֲלֻמָּתִי וְגַם-נִצָּבָה וְהִנֵּה תְסֻבֶּינָה אֲלֻמֹּתֵיכֶם וַתִּשְׁתַּחֲוֶיןָ לַאֲלֻמָּתִי. ש

7 Et voici que nous composions des gerbes au milieu du champ, lorsque soudain ma gerbe se dressa; elle resta debout tandis que vos gerbes se rangèrent à l’entour et s’inclinèrent devant ma gerbe. » (Genèse 37 : 7).

Ce premier rêve, cette vision de la gerbe de YoSsePh (Joseph) s’élevant au-dessus de ses frères va susciter une forte recrudescence de haine chez ces derniers (Genèse 37 : 5), une haine que le texte biblique explique par l’amour de Ya’AKoV (Jacob) envers son fils préféré, le premier fils de Ra’Hel (Rachel), sa femme aimée (Genèse 37 : 4). YoSsePh n’aurait-il point dû garder le silence et ne rien révéler à ses frères dont il connaissait l’hostilité à son égard ? Peut-être, en vérité, YoSsePh ne se doutait point de la force de cette haine silencieuse dont il était victime !

L’épaisseur de ce silence se retrouve à travers cette même racine א.ל.מ./ A. L.M.  dans la formation du terme אִילֵם (« garder silence, être muet »). En effet, la douleur peut être extrêmement intense au point d’être silencieuse :

ג  נֶאֱלַמְתִּי דוּמִיָּה הֶחֱשֵׁיתִי מִטּוֹב וּכְאֵבִי נֶעְכָּר. (פרק תהלים לט: ג).ש

3 Je me suis renfermé dans un mutisme complet, j’ai gardé le silence, en l’absence du bonheur, alors que ma douleur était pleine de trouble. (Psaume 39 : 3).

Cette douleur silencieuse et intense se trouverait-elle chez CaYin (Caïn), dont le nom reste à tout jamais comme celui ayant commis le premier fratricide de l’Histoire humaine ?

ח וַיֹּאמֶר קַיִן אֶל-הֶבֶל אָחִיו וַיְהִי בִּהְיוֹתָם בַּשָּׂדֶה וַיָּקָם קַיִן אֶל-הֶבֶל אָחִיו וַיַּהַרְגֵהוּ. ש

8 Et Caïn parla à son frère Abel; mais il advint, comme ils étaient aux champs, que Caïn se jeta sur Abel, son frère, et le tua. (Gen. 4: 8)

Dans ce verset, Caïn semble être devenu muet : la force de sa haine envers HeVeL (Abel) son frère est si intense qu’elle le laisse sans voix, et ce mutisme psychologique incite CaYin à tuer son propre frère ! HeVeL de fait, ne répond point non plus à son frère. HeVel ne sait que répondre au mutisme de son frère CaYiN et de fait, ne peut lui répondre, CaYiN étant cloîtré dans son mutisme. De ce silence va naître la violence אָלִימוּת ! Là où la parole n’est point, se dresse le poing de l’homme.  Ainsi, lorsque les frères de YoSsePh reviennent vers leur père Ya’AKoV lui annoncer sa disparition, ils ne nomment point ce dernier. Ils préfèrent le terme « בִּנְךָ/ ton fils » (Genèse 37 : 32), admettant peut-être pour la première fois le lien particulier existant entre leur père et le fils de la sœur de leur mère, sa rivale dans le cœur de Ya’AKoV, alors qu’eux-mêmes sont aussi les fils de leur père.

Le prophète Isaïe dénonce le déni de justice pratiqué impunément par les puissants et les juges d’Israël qui, corrompus, tentent de museler la bouche de la veuve אַלְמָנָה, terme hébraïque composé à partir de cette même racine verbale

א.ל.מ./ A. L.M.

כג שָׂרַיִךְ סוֹרְרִים וְחַבְרֵי גַּנָּבִים כֻּלּוֹ אֹהֵב שֹׁחַד וְרֹדֵף שַׁלְמֹנִים יָתוֹם לֹא יִשְׁפֹּטוּ וְרִיב אַלְמָנָה לֹא-יָבוֹא אֲלֵיהֶם.  (ישעיהו א: כג).ש

23 Tes chefs sont dissolus, se font complices de voleurs ; tous aiment les dons corrupteurs et courent après les gains illicites ; à l’orphelin ils ne font pas justice, et le procès de la veuve n’arrive point devant eux. (Isaïe 1 : 23).

Une veuve reste sans voix et ne peut que difficilement se défendre.

Elie Wiesel, rescapé de la Shoah et prix Nobel de la Paix, déclare à propos du silence[2] :

« Le poids d’un livre, ce ne sont pas ses mots, c’est son silence, ce qu’il ne dit pas. Il y a toujours des silences dans mes livres. Mais il y a silence et silence. Il faut se battre contre le silence dès qu’il cache un crime. Là, il faut crier, hurler. ».

Ce combat contre le silence, il l’exprime en 1986[3], en paraphrasant le prophète Isaïe. Être indifférent, c’est être soi-même mort :

« L’opposé de l’amour n’est point la haine, c’est l’indifférence, l’opposé de l’art n’est point la laideur mais l’indifférence. L’opposé de la foi n’est point l’hérésie c’est l’indifférence. L’opposé de la vie n’est point la mort, c’est l’indifférence. Être à la fenêtre et regarder les gens être envoyés dans les camps de concentration et être attaqués dans la rue et ne rien faire, c’est être mort. ».

ב  הַאֻמְנָם אֵלֶם צֶדֶק  תְּדַבֵּרוּן מֵישָׁרִים תִּשְׁפְּטוּ בְּנֵי אָדָם. ג  אַף-בְּלֵב עוֹלֹת[4] תִּפְעָלוּן , בָּאָרֶץ חֲמַס יְדֵיכֶם תְּפַלֵּסוּן. (פרק תהלים נח: ב-ג).ש

2 Est-ce qu’en vérité, ô puissants, vous prononcez de justes arrêts, et jugez avec droiture les fils de l’homme ! 3 Non, de tout cœur vous pratiquez l’injustice ; dans le pays, vous mettez en œuvre la violence de vos mains. (Psaume 58 : 2-3).

Le terme אֵלֶם signifiant « puissants, tyrans » renvoie au silence criant des nations qui, non contentes d’être indifférentes à la souffrance d’Israël, détournent le droit et la justice.  Le prophète Isaïe compare le juste, à savoir Israël, à une brebis qui, condamnée au silence, est conduite à l’abattoir :

ז נִגַּשׂ וְהוּא נַעֲנֶה וְלֹא יִפְתַּח-פִּיו כַּשֶּׂה לַטֶּבַח יוּבָל וּכְרָחֵל לִפְנֵי גֹזְזֶיהָ נֶאֱלָמָה וְלֹא יִפְתַּח פִּיו. (ישעיהו נג: ז).ש

7 Maltraité, injurié, il n’ouvrait pas la bouche ; pareil à l’agneau qu’on mène à la boucherie, à la brebis silencieuse devant ceux qui la tondent, il n’ouvrait pas la bouche. (Isaïe 53 : 7).

Jérusalem en exil est comparée à une אַלְמָנָה, une veuve, à savoir une femme privée de tout droit d’expression et de liberté. Le peuple d’Israël réduit au mutisme et voué à la violence [ALiMOuT/ [אָלִימוּת des nations, est, alors, menacé de disparaître :

א אֵיכָה יָשְׁבָה בָדָד הָעִיר רַבָּתִי עָם הָיְתָה כְּאַלְמָנָה רַבָּתִי בַגּוֹיִם שָׂרָתִי בַּמְּדִינוֹת הָיְתָה לָמַס. (איכה א: א).ש

1 Comment elle [Jérusalem] est assise solitaire, la cité naguère si populeuse ! Elle, si puissante parmi les peuples, ressemble à une veuve ; elle qui était une souveraine parmi les provinces a été rendue tributaire (Lamentations 1 : 1).

כב וְיַד-יְהוָה הָיְתָה אֵלַי בָּעֶרֶב לִפְנֵי בּוֹא הַפָּלִיט וַיִּפְתַּח אֶת-פִּי עַד-בּוֹא אֵלַי בַּבֹּקֶר וַיִּפָּתַח פִּי וְלֹא נֶאֱלַמְתִּי עוֹד.  (יחזקאל לג: כב).ש

22 Or, la main de l’Eternel avait été sur moi la veille de l’arrivée du fuyard, et il ne me rouvrit la bouche que quand ce dernier vint me trouver le matin. Dès lors, ma bouche était ouverte, et je ne me suis désormais plus tu. (Ezéchiel 33 : 22).

[1]  Parashah VaYéshev : Genèse 37 : 1-40 : 23.

[2] Au Magazine l’Express :https://www.lexpress.fr/actualite/monde/tirer-les-lecons-du-xxe-siecle_458863.html

[3] « The opposite of love is not hate, it’s indifference. The opposite of art is not ugliness, it’s indifference. The opposite of faith is not heresy, it’s indifference. And the opposite of life is not death, it’s indifference. Because of indifference, one dies before one actually dies. To be in the window and watch people being sent to concentration camps or being attacked in the street and do nothing, that’s being dead. »  US News & World Report (27 October 1986).

[4] עָוֵל.

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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