Parashat BéShalah, Méditation sur l’émerveillement

Dans le cadre de la Parashat BéShalah, nous méditerons sur le substantif « manne », signifiant « Qu’est-ce que ? Quoi ? »:

La traversée du désert est marquée par l’un des plus grands miracles qu’aient connu les Hébreux, la manne :

יד וַתַּעַל שִׁכְבַת הַטָּל וְהִנֵּה עַל-פְּנֵי הַמִּדְבָּר דַּק מְחֻסְפָּס דַּק כַּכְּפֹר עַל-הָאָרֶץ. טו וַיִּרְאוּ בְנֵי-יִשְׂרָאֵל וַיֹּאמְרוּ אִישׁ אֶל-אָחִיו מָן הוּא כִּי לֹא יָדְעוּ מַה-הוּא וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה אֲלֵהֶם הוּא הַלֶּחֶם אֲשֶׁר נָתַן יְהוָה לָכֶם לְאָכְלָה. (שמות טז, יד-טו).ש

14 Et cette couche de rosée ayant disparu, on vit sur le sol du désert quelque chose de menu, de floconneux, fin comme le givre sur la terre. 15 A cette vue, les enfants d’Israël se dirent les uns aux autres : « Manne, Qu’est ceci ? » car ils ne savaient ce que c’était. Et Moïse leur dit : « C’est là le pain que l’Éternel vous donne pour nourriture. (Exode 16 : 14-15).[1]

Si le désert est le lieu où se révèle la Parole, il est aussi celui du questionnement et de l’incertitude face à l’émerveillement de ce don inattendu. A propos, le terme « manne » signifiant « quoi » renvoie à la racine verbaleמ.נ.י.[ה]  signifiant « faire don de… , partager un bienfait » :

כ וְרוּחֲךָ הַטּוֹבָה נָתַתָּ לְהַשְׂכִּילָם וּמַנְךָ לֹא-מָנַעְתָּ מִפִּיהֶם וּמַיִם נָתַתָּה לָהֶם לִצְמָאָם. (נחמיה ט: כ).ש

20 Et Tu [l’Eternel] les (les fils d’Israël] favorisas de ton esprit de bienveillance pour les instruire, tu ne refusas pas ta manne [ta part de don) à leur bouche et tu leur donnas de l’eau pour leur soif. (Néhémie 9 : 20).

Pourquoi l’Eternel fait-il don de ce pain céleste aux Hébreux?

L’Eternel met à l’épreuve les fils d’Israël en leur apprenant à reconnaître sans cesse, chaque jour que les bienfaits de ce monde ne constituent en rien une certitude qui irait de soi. Chaque jour est une nouvelle remise en question ! Une nouvelle reconnaissance !

ג וַיְעַנְּךָ וַיַּרְעִבֶךָ וַיַּאֲכִלְךָ אֶת-הַמָּן אֲשֶׁר לֹא-יָדַעְתָּ וְלֹא יָדְעוּן אֲבֹתֶיךָ לְמַעַן הוֹדִיעֲךָ כִּי לֹא עַל-הַלֶּחֶם לְבַדּוֹ יִחְיֶה הָאָדָם כִּי עַל-כָּל-מוֹצָא פִי-יְהוָה יִחְיֶה הָאָדָם. (דברים ח: ג).ש

3 Et Il (l’Eternel) t’a fait souffrir et endurer la faim, puis il t’a nourri avec cette manne que tu ne connaissais pas et que n’avaient pas connue tes pères ; pour te prouver que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais qu’il peut vivre de tout ce que produit le verbe du Seigneur. (Deutéronome 8 : 3).

Ce pain, en définitive, pose à l’Homme une interrogation fondamentale, celle de sa place en ce monde face à la Transcendance divine. Le terme « manne » signifie aussi « qui ?, de qui ? ». En posant la question du « quoi ? », les Hébreux s’interrogent par voie de conséquence sur le « qui ? », sur l’Essence de leur propre émerveillement :

טו … וּמַן-הוּא אֱלָהּ דִּי יְשֵׁיזְבִנְכוֹן מִן-יְדָי. (דניאל ג: טו).ש

15 … et quel est le Seigneur qui pourrait vous sauver de mes mains ? » (Daniel 3 : 15).

Cet émerveillement, expression de la profonde interrogation sur la nature des choses, constitue la source même de la croyance en l’Eternel. L’une des plus grandes menaces guettant Israël réside dans l’oubli du Seigneur (Qui ?), le Créateur du « Quoi ? ». L’abondance du quotidien est susceptible d’effacer la distance nécessaire entre le Créateur et sa créature, distance génératrice d’étonnement et de ravissement :

יא הִשָּׁמֶר לְךָ פֶּן-תִּשְׁכַּח אֶת-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לְבִלְתִּי שְׁמֹר מִצְוֺתָיו וּמִשְׁפָּטָיו וְחֻקֹּתָיו אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוְּךָ הַיּוֹם. יב פֶּן-תֹּאכַל וְשָׂבָעְתָּ וּבָתִּים טֹבִים תִּבְנֶה וְיָשָׁבְתָּ… וְרָם לְבָבֶךָ וְשָׁכַחְתָּ אֶת־יְהוָה אֱלֹהֶיךָ הַמּוֹצִיאֲךָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם מִבֵּית עֲבָדִים (דברים ח: יא-יב- יד).ש

11 Garde-toi d’oublier l’Éternel, ton Seigneur, de négliger ses préceptes, ses institutions et ses lois, que je t’impose en ce jour. 12 de crainte que jouissant d’une nourriture abondante et que bâtissant de belles maisons où tu vivras tranquille… que  ton cœur alors ne s’enorgueillisse, et que tu n’oublies l’Eternel, ton Seigneur, qui t’a fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude (Deutéronome 8 : 11-12).

Si le miracle de la manne a donc pour dessein de nourrir les Hébreux dans le désert, il vise surtout à préparer ces derniers à ne jamais appréhender la réalité comme une évidence mais à être témoins de l’incommensurable et insondable mystère de la généreuse et bienveillante Création. Aucune explication scientifique aussi forte et convaincante soit-elle ne sera jamais capable de se substituer à l’émerveillement de l’Homme face à la contemplation silencieuse de la fleur se métamorphosant en fruit, au vol du colibri butinant avec une ardeur sans fin la fleur pleine de suc, au reflet irisant de la lumière sur les ailes du papillon et à la naissance du nouveau-né reposant sur le ventre de sa mère l’embrassant de ses mains compatissantes.

Le grand penseur et rabbin Avraham Yehoshoua Heschel écrit dans l’une de ses œuvres majeures « Dieu en quête de l’Homme »[2] : « Le moyen le plus sûr de perdre notre faculté de comprendre le sens de Dieu et l’importance du culte est de tenir les choses pour établies. L’indifférence à la merveille sublime de la vie constitue la racine du péché… (p. 52). Notre bonheur ne commence qu’au moment où nous comprenons qu’une vie sans merveille ne mérite pas d’être vécue. Ce qui nous manque n’est pas la volonté de croire,  mais celle de nous émerveiller. La conscience du divin commence dans l’émerveillement (p. 55-56) ».

Ainsi le plus grand des miracles opérés par l’Eternel, l’ouverture de la mer des joncs, qui n’eut lieu qu’une seule fois dans l’Histoire humaine, permettant aux Hébreux d’échapper aux troupes belliqueuses de Pharaon, ne doit en rien effacer les miracles de notre quotidien qu’il nous appartient de déceler, de révéler et de contempler avec une attention aiguë :

יז  וְלִי מַה-יָּקְרוּ רֵעֶיךָ אֵל מֶה עָצְמוּ רָאשֵׁיהֶם. יח  אֶסְפְּרֵם מֵחוֹל יִרְבּוּן  הֱקִיצֹתִי וְעוֹדִי עִמָּךְ. (פרק תהלים קלט: יז-יח).ש

17 Mais pour moi, ô Seigneur, que tes pensées me sont chères ! Que leur somme est infinie ! 18 Les compterai-je ? Elles sont plus nombreuses que les grains de sable ; quand je me réveille, je suis encore plein de ta pensée. (Psaume 139 : 17-18).

[1] [1] Parashat BéShalah, Shémot 13: 17- 17: 16

[2]  Aux Editions du Seuil, Paris, 1968

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Shabbat shalom !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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4 Responses to Parashat BéShalah, Méditation sur l’émerveillement

  1. Bernadette Briers dit :

    Ce texte est une merveille en soi

  2. Roger Correvon dit :

    Etonnant! Hier soir je me suis endormi après avoir été émerveillé après avoir visionné un épisode de la série « notre planète terre ». Et ce matin je me réveille avec cette parasha sur l’émerveillement
    Merci infiniment.

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