Dans le souffle des petits enfants, Monique Lise-Cohen

Sur le chemin du retour, nous n’avons rien entendu, aucune vision miraculeuse ne vint troubler le silence

au-dessus du lac des cendres à Birkenau

Le monde était très calme et notre mémoire n’était plus à vif

Les noms des lieux de l’horreur avaient pu être épelés,

Auschwitz

Birkenau

Treblinka

Maïdanek

Chelmno

Sobibor

Belzec

Terreur de nos enfances quand nos lèvres étaient sales

Mais le soir, nos esprits studieux se penchent sur ce passé que nous avons à transmettre,

à analyser, à produire, à écrire

                   Le monde était calme ce jour-là

                   Et la pliure de nos fronts

                   dans cette clarté,

                   Près du lac des cendres à Birkenau

 Nous avons mangé le pain du récit. Dans les temps enfiévrés de notre apprentissage, nous avons écouté, nous avons lu. Ô combien de lectures dans l’infini. Chaque récit était différent. Unique. Nous avons engrangé l’immensité des témoignages

 Mais le silence était plus grand au bord du lac des cendres à Birkenau

 C’est vers le soir que nous avons voulu devenir savants

Comme un vœu qui nous engage au-delà de la solitude,

afin que l’immensité du ciel laisse se déployer une terre de connaissance

Ô mon Dieu, par ta justice et par ta miséricorde,

                                    jusqu’où ira notre science ?

 

Les âmes sont patientes et accueillent le silence

                                     Mais d’où viendra notre espérance ?

Comme Moïse le transmit aux oreilles de Josué,

                                    il nous faudra nous souvenir d’Amalec,

      pour effacer son nom de dessous les cieux

 

Nous effacerons les noms

                                                      des lieux

                        de l’horreur

                        de dessous les cieux

 

Nous écrirons, nous épèlerons les noms des victimes,

                                mes frères et mes sœurs,

  fleuve de toute bonté

  rameau de la miséricorde

  endurance de votre âme

  palpitation visible

 

Paradoxe de votre incarnation

 

Vous êtes un ciel

et ma main surprend le battement de votre sang dans la boue et les écorces

 

                     Vous me regardez

                     et un nom monte à mes lèvres

 

Votre regard est dans le nom

                                                    car l’air

                      était sans yeux

               ce jour-là

 

Qui serons-nous pour vivre

alors,

quand le ciel très haut surplombe le lac des cendres à Birkenau ?

Nous nous appartenons mutuellement

                                             lorsque nous quittons ces terres désolées

               Qu’y aurait-il à faire de l’horreur ?

               Rien,

               sinon

               transmettre le souffle de l’enseignement

               le souffle de vie

 

Car le monde se tient dans le souffle des petits enfants qui vont à l’école

 

Adam, il s’appelle

le souffle qui parle

 

ruah memalela

ruah memalela

ruah memalela

 

Dans le retrait de Celui qui exhala en nous l’âme de vie,

                             nous le maintiendrons cet espace

 

Chivitti Adonaï lenegedi tamid

 

J’ai placé Adonaï

                                                             devant moi

                             toujours

 

                                                             Alors

                               perpétuellement

                               il vient,

                               dans l’infini,

                               le souffle des petits enfants.

  

Monique Lise Cohen

  (octobre-décembre 2001)

Avec l’amicale autorisation de Monique que je tiens à remercier.

A propos de Monique:

Monique Lise Cohen a fait des études de philosophie à Toulouse. Docteur en lettres, elle est poète et auteur de plusieurs ouvrages et études sur des thèmes littéraires, philosophiques, religieux et historiques.

Elle a fait son doctorat sous la direction d’Henri Meschonnic, en 1989 : « Le thème de l’émancipation des Juifs : archéologie de l’antisémitisme ». Ce texte a été publié en 1992 aux éditions Vent Terral, sous le titre : « Les Juifs ont-ils du cœur ? », avec une préface d’Henri Meschonnic.

Elle a été bibliothécaire à la Bibliothèque de Toulouse où elle a créé un secteur « Hebraica-Judaica » et animé un Centre d’Etude et de Recherche sur la Résistance toulousaine.

Elle a participé au travaux de l’ISTR (Institut de Science et de Théologie des religions) de Toulouse, et animé une Unité de recherche : « Herméneutiques bibliques ».

Présidente de l’Association : « Mémoires : les Juifs dans la Résistance ». Association gérant, autour d’un site internet, les archives de l’Organisation juive de Combat pendant la Seconde Guerre mondiale (collection Joseph-Georges Cohen) : http://www.resistancejuive.org

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