Parashat Nasso, Méditation sur l’abstinence

Dans le cadre de la parashah Nasso[1], nous méditerons sur la racine נ.ז.ר./ N. Z. R. signifiant « s’abstenir de … » :

א וַיְדַבֵּר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה לֵּאמֹר. ב דַּבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם אִישׁ אוֹ-אִשָּׁה כִּי יַפְלִא לִנְדֹּר נֶדֶר נָזִיר לְהַזִּיר לַיהוָה. (במדבר ו: א-ב). ש

1 Et l’Éternel parla ainsi à Moïse : 2 « Parle aux enfants d’Israël et dis-leur : Si un homme ou une femme fait expressément vœu d’être abstème, voulant s’abstenir en l’honneur de l’Éternel (Nombres 6 : 1-2).

Le Nazir ou la Nézirah (« abstème »)[2] se caractérisent par leur refus volontaire de consommer du raisin et de tout produit dérivé du raisin, ainsi que de boissons alcoolisées. Ainsi, ni pépins et ni peaux de raisin ne sont autorisés à la consommation pour celles et ceux qui en feraient le vœu. A cette interdiction de consommer du raisin, s’ajoute celle de se couper les cheveux.

Quelle peut être la signification de tels interdits ?  Quelle est l’intention de l’abstème en s’imposant de tels interdits ?

La racine נ.ז.ר./ N. Z. R. signifiant « s’abstenir de … » possède une seconde signification : « se vouer à, se consacrer à ». Ainsi, le verset 2 du chapitre 6 des Nombres peut être également traduit de la sorte :

ב דַּבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם אִישׁ אוֹ-אִשָּׁה כִּי יַפְלִא לִנְדֹּר נֶדֶר נָזִיר לְהַזִּיר לַיהוָה. (במדבר ו: ב).ש

2 « Parle aux enfants d’Israël et dis-leur : Si un homme ou une femme fait expressément vœu d’être abstème afin de se vouer à[3] de l’Éternel (Nombres 6 : 2).

Mais en quoi le fait de s’abstenir de vin permet-il de « se vouer » à l’Eternel ?

Le troisième sens de la racine verbale נ.ז.ר./ N. Z. R. nous permet de répondre à cette interrogation. נ.ז.ר./ N. Z. R. a aussi le sens de « diadème, couronne » :

ז לְאָבִיו וּלְאִמּוֹ לְאָחִיו וּלְאַחֹתוֹ לֹא-יִטַּמָּא לָהֶם בְּמֹתָם כִּי נֵזֶר  אֱלֹהָיו עַל-רֹאשׁוֹ.

(במדבר ו: א-ב)

7 pour son père et sa mère, pour son frère et sa sœur, pour ceux-là même il ne se souillera point à leur mort, car l’auréole [la couronne] de son Seigneur est sur sa tête. (Nombres 6 : 7).

Cette couronne est déjà mentionnée dans le livre de Shemot/ Exode :

ו וְשַׂמְתָּ הַמִּצְנֶפֶת עַל-רֹאשׁוֹ וְנָתַתָּ אֶת-נֵזֶר הַקֹּדֶשׁ עַל-הַמִּצְנָפֶת. ז וְלָקַחְתָּ אֶת-שֶׁמֶן הַמִּשְׁחָה וְיָצַקְתָּ עַל-רֹאשׁוֹ וּמָשַׁחְתָּ אֹתוֹ. (שמות כט: ו-ז).ש

6 Puis tu placeras la tiare sur sa tête et tu assujettiras le diadème de sainteté sur la tiare. 7 Tu prendras alors l’huile d’onction, que tu répandras sur sa tête, lui donnant ainsi l’onction. (Exode 29 : 6-7).

Cette couronne témoigne de l’élection, de la vocation particulière de l’abstème au même titre que celle dévolue au Grand-Prêtre (הַכֹּהֵן הַגָּדוֹל HaCoHeN HaGaDoL) ! Cette élection s’inscrit dans la volonté de dépasser la sphère relative au monde profane afin de pénétrer pleinement au cœur même de la sphère vivante du Divin. Alors que le commun des mortels est, selon la tradition hébraïque, appelé à modérer ses passions en les maîtrisant, l’abstème, quant à lui, s’astreint à transcender ces mêmes désirs en s’en détachant complètement.

Cette élection, si elle est l’expression d’une aspiration absolue à se rapprocher du divin en étant dans un état absolu de pureté, comporte en son sein, selon les Sages d’Israël, le risque de conduire à une attitude d’orgueil. C’est pourquoi ils limitent la durée de cette abstinence au vin à un mois[4].  Il faut remarquer que le livre des Prophètes rapporte que les deux grands nézirim שְׁמוּאֵל SHéMOueL (le prophète Samuel) et שִׁמְשׁוֹן ShiMShON (le juge Samson) conservent leur statut d’abstème toute leur vie durant.

C’est le vœu de sa mère qui a rendu Samuel nazir sa vie durant :

יא וַתִּדֹּר נֶדֶר וַתֹּאמַר יְהוָה צְבָאוֹת אִם-רָאֹה תִרְאֶה בָּעֳנִי אֲמָתֶךָ וּזְכַרְתַּנִי וְלֹא-תִשְׁכַּח אֶת-אֲמָתֶךָ וְנָתַתָּה לַאֲמָתְךָ זֶרַע אֲנָשִׁים וּנְתַתִּיו לַיהוָה כָּל-יְמֵי חַיָּיו וּמוֹרָה לֹא-יַעֲלֶה עַל-רֹאשׁוֹ. (שמואל א, א: יא).ש

11 Puis elle prononça ce vœu : « Eternel-des Armées ! Si tu daignes considérer l’affliction de ta servante, te souvenir d’elle et ne point l’oublier ; si tu donnes à ta servante un enfant mâle, je le vouerai au Seigneur pour toute sa vie, et le rasoir ne touchera point sa tête. » (I Samuel 1 : 11).

Quant à ShiMShON, un ange vient demander à sa mère d’être abstème tout le temps de sa grossesse, pour qu’il soit lui-même abstème dès le sein de sa mère, et toute sa vie durant :

ג וַיֵּרָא מַלְאַךְ-יְהוָה אֶל-הָאִשָּׁה וַיֹּאמֶר אֵלֶיהָ הִנֵּה-נָא אַתְּ עֲקָרָה וְלֹא יָלַדְתְּ וְהָרִית וְיָלַדְתְּ בֵּן. ד וְעַתָּה הִשָּׁמְרִי נָא וְאַל-תִּשְׁתִּי יַיִן וְשֵׁכָר וְאַל-תֹּאכְלִי, כָּל-טָמֵא. ה כִּי הִנָּךְ הָרָה וְיֹלַדְתְּ בֵּן וּמוֹרָה לֹא-יַעֲלֶה עַל-רֹאשׁוֹ כִּי-נְזִיר אֱלֹהִים יִהְיֶה הַנַּעַר מִן-הַבָּטֶן וְהוּא יָחֵל לְהוֹשִׁיעַ אֶת-יִשְׂרָאֵל מִיַּד פְּלִשְׁתִּים. (שופטים יג: ג-ה).ש

3 Or, un ange du Seigneur apparut à cette femme et lui dit : « Vois, tu es stérile, tu n’as jamais eu d’enfant : eh bien ! tu concevras, et tu auras un fils. 4 Et maintenant observe-toi bien, ne bois ni vin ni autre liqueur enivrante, et ne mange rien d’impur. 5 Car tu vas concevoir et enfanter un fils ; le rasoir ne doit pas toucher sa tête, car cet enfant doit être un Naziréen consacré au Seigneur dès le sein maternel, et c’est lui qui entreprendra de sauver Israël de la main des Philistins. » (Juges 13 : 3-5).

Les prêtres, d’une certaine manière, ont repris cette notion d’abstinence. L’un des plus beaux films de Jean-Pierre Melville est probablement « Léon Morin, prêtre » (1961). Dans cette œuvre d’une très grande sobriété et d’une grande pudeur, Jean Paul Belmondo incarne le prêtre Léon Morin évoluant auprès de la jeune veuve d’un Juif tué en 1940, Barny, incarnée par l’actrice Emmanuelle Riva. Le film laisse apparaître un prêtre ne trahissant à aucun moment sa vocation sacerdotale, quand bien même il aurait pu être tenté par les avances et sous-entendus de Barny.

En somme, la Tradition hébraïque n’encourage point une abstinence absolue ou un retrait définitif en toute chose[5] durant une vie entière, à moins, cas exceptionnel, que l’abstème n’en tire ni orgueil, ni profit. L’accent est plutôt placé sur la modération des besoins que sur leur annihilation. Le Judaïsme ne connaît point la notion de vœu de chasteté qui contreviendrait à la mitsvah (injonction divine) d’engendrer une descendance (פְּרוּ וּרְבוּ PéRou OuRevou). Il est d’ailleurs à remarquer que l’état de nazir dans le Tanakh (Bible hébraïque) ne fait aucune mention d’abstinence sexuelle.

Le Judaïsme encourage plutôt la maîtrise des passions et des pulsions de tous ordres en sublimant leur fonction. Dans le domaine de la consommation, l’on peut dire que la mouvance Vegan-végétalienne invite à ne consommer aucune chair animale ni produits dérivés comme les œufs, le lait et les fromages et à ne point utiliser de cuir, peau provenant d’animaux, et ce, pour exprimer un respect des animaux, considérés comme ayant une âme sensible au même titre que l’Homme, et pour éviter de tuer inutilement, sachant que la nourriture première assignée à l’Homme, à sa création, est d’ordre végétal uniquement, la chair animale n’étant autorisée à la consommation qu’après le Déluge qui a détruit la fonction agricole de la terre.

«כַּךְ הִיא דַּרְכָּהּ שֶׁל תּוֹרָה, פַּת בַּמֶּלַח תֹּאכֵל וּמַיִם בַּמְּשׂוּרָה תִּשְׁתֶּה וְעַל הָאָרֶץ תִּישָׁן וְחַיֵּי צַעַר תִּחְיֶה וּבַתּוֹרָה אַתָּה עָמֵל אִם אַתָּה עֹשֶׂה כֵּן אַשְׁרֶיךָ וְטוֹב לָךְ אַשְׁרֶיךָ בָּעוֹלָם הַזֶּה וְטוֹב לָךְ לָעוֹלָם הַבָּא:» (פרקי אבות ו: ד).

« Telle est la voie de la Torah : de pain et de sel tu te nourriras, de l’eau avec mesure tu boiras, sur la terre tu dormiras, une existence de peine tu vivras, et dans [l’étude de] la Torah tu te dépenseras. Si tu agis ainsi, tu es heureux et tu t’es acquis le bonheurTu es heureux : dans ce monde-ci ; tu t’es acquis le bonheur : dans le Monde Futur. » (Maximes des Pères 6 : 4).

[1] Parashah Nasso : Nombres 4 : 21-7 : 89.

[2] L’étymologie du terme abstème provient du latin « abstmius » : « abs, loin de » et « temetum, vin pur ».

[3] Sens négatif de la racine נ.ז.ר./ N.Z.R., cf. le prophète Osée 9 : 10.

[4] La Tora ne donne aucune restriction quant au temps. Toutefois, les Sages d’Israël ont limité ce temps à un mois, minimum, renouvelable tous les mois. (Selon les règles rapportées par le Rambam, Rabbi Moïse ben Maïmon (Maïmonide), dans son ouvrage sur l’abstinence : Nezirout, 3, 1-2).

[5]  Cf. Rashi sur Genèse 49 : 26, le terme de Nazir renvoie à la notion de פְּרִישָׁה séparation.

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Shabbat shalom  !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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2 Responses to Parashat Nasso, Méditation sur l’abstinence

  1. Trotzier Nathalie dit :

    Merci pour cet excellent enseignement

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