Parashat Shéla’h LéKha, Méditation sur la médisance

Dans le cadre de la parashah Shéla’h LéKha[1], nous méditerons sur le mot « דִבָּה DiBaH, calomnie, médisance », dont la racine est ד.ב.ב./ D. V[B]. V. [B] signifiant « parler, faire parler ».

י וְחִכֵּךְ כְּיֵין הַטּוֹב הוֹלֵךְ לְדוֹדִי לְמֵישָׁרִים דּוֹבֵב שִׂפְתֵי יְשֵׁנִים. (שיר השירים ז: י).ש

10 et ton palais comme un vin exquis… Qui coule doucement pour mon bien-aimé et fait parler même les lèvres assoupies (Cantique des Cantiques 7 : 10).

La racine verbale ד.ב.ב./ D. V [B]. V. [B] signifie également « ruisseler, s’écouler ».

La traduction de ce verset du Cantique des cantiques pourrait donc être également :

י וְחִכֵּךְ כְּיֵין הַטּוֹב הוֹלֵךְ לְדוֹדִי לְמֵישָׁרִים דּוֹבֵב שִׂפְתֵי יְשֵׁנִים. (שיר השירים ז: י).ש

10 et ton palais comme un vin exquis… Qui coule doucement pour mon bien-aimé et ruisselle sur les lèvres assoupies (Cantique des Cantiques 7 : 10).

Ainsi, dans la source biblique, le sens premier du mot « דִבָּה DiBaH, calomnie, médisance », rend bien l’image d’une parole qui s’écoule, ruisselle des lèvres, absolument incontrôlable, et renferme donc un sens extrêmement négatif, du fait qu’une fois sortie des lèvres, elle ne peut être maîtrisée :

לב וַיֹּצִיאוּ דִּבַּת הָאָרֶץ אֲשֶׁר תָּרוּ אֹתָהּ אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל לֵאמֹר הָאָרֶץ אֲשֶׁר עָבַרְנוּ בָהּ לָתוּר אֹתָהּ אֶרֶץ אֹכֶלֶת יוֹשְׁבֶיהָ הִוא וְכָל-הָעָם אֲשֶׁר-רָאִינוּ בְתוֹכָהּ אַנְשֵׁי מִדּוֹת. (במדבר יג: לב).ש

32 Et ils décrièrent le pays qu’ils avaient exploré, en disant aux enfants d’Israël : « Le pays que nous avons parcouru pour l’explorer est un pays qui dévore ses habitants ; quant au peuple que nous y avons vu, ce sont tous gens de haute taille. (Nombres 13 : 32).

Cependant, ce mot דִבָּה DiBaH peut, selon le contexte, révéler une intention mauvaise, dont la conséquence sera mauvaise, intentionnellement ou non, avec une impossibilité absolue de corriger cette tendance, même après de supposés regrets tardifs. Le mal aura déjà été commis, irréparable.

לז וַיָּמֻתוּ הָאֲנָשִׁים מוֹצִאֵי דִבַּת-הָאָרֶץ רָעָה בַּמַּגֵּפָה לִפְנֵי יְהוָה. (במדבר יד: לז).ש

37 ces hommes, qui avaient débité de méchants propos sur le pays, périrent frappés par le Seigneur. (Nombres 14 : 37).

Ainsi, ce verset de notre parashah associe clairement le terme « דִבָּה DiBaH », littéralement « flot de paroles », à l’adjectif « רָעָה Ra’aH, mauvaise », indiquant clairement une intention préméditée de discréditer le Pays que l’Eternel destine aux Hébreux.

Cette même expression דִבָּה רָעָה DiBaH Ra’aH est également mentionnée dans le livre de la Genèse.

ב אֵלֶּה תֹּלְדוֹת יַעֲקֹב יוֹסֵף בֶּן-שְׁבַע-עֶשְׂרֵה שָׁנָה הָיָה רֹעֶה אֶת-אֶחָיו בַּצֹּאן וְהוּא נַעַר אֶת-בְּנֵי בִלְהָה וְאֶת-בְּנֵי זִלְפָּה נְשֵׁי אָבִיו וַיָּבֵא יוֹסֵף אֶת-דִּבָּתָם רָעָה אֶל-אֲבִיהֶם. ש

2 Voici l’histoire de la descendance de Jacob. Joseph, âgé de dix-sept ans, menait paître les brebis avec ses frères. Passant son enfance avec les fils de Bilha et ceux de Zilpa, épouses de son père, Joseph rapportait leurs méfaits à leur père. (Genèse 37 : 2)

Mais cette expression דִבָּה רָעָה DiBaH Ra’aH, dans ce contexte, comporte une nuance susceptible de nous échapper.

Rabbi Isaac Abrabanel (1437-1508), Na’hmanide (1194-1270), Rabbeinou BeHayéh (1255-1340) et Rabbi Salomon Ephraïm de Luntschitz (1550-1619), le rédacteur du Keli Yaqar, commentant le verset Genèse 37 : 2, sont d’avis, suivant en cela l’analyse de l’illustre grammairien David Yossef Kim’hi (RaDaK (1160-1235), qu’il existe une nuance d’importance entre les références bibliques du livre de la Genèse et du livre des Nombres.

Cette nuance repose sur le verbe précédant l’expression « דִבָּה רָעָה DiBaH Ra’aH mauvais flot de paroles ». En effet, dans le verset du livre des Nombres, la racine verbale utiliséeי.צ.א. / Y. Ts. A. (« Sortir », au hif’il : « faire sortir »), associée à cette expression négative, révèle que les dix explorateurs se fondent sur un mensonge absolu pour médire de la terre de Cana’an, mais, pour mieux rendre crédible leur mensonge, ils se basent sur un fond de vérité. Ce fond de vérité, ils vont le trouver dans le fait que la terre soit effectivement une terre « זָבַת חָלָב וּדְבַשׁ où coulent le lait et le miel », fait incontestable par les nombreux fruits succulents de la Terre promise qu’ils ont rapportés :

כז וַיְסַפְּרוּ-לוֹ וַיֹּאמְרוּ בָּאנוּ אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר שְׁלַחְתָּנוּ וְגַם זָבַת חָלָב וּדְבַשׁ הִוא וְזֶה-פִּרְיָהּ. (במדבר יג: כז).ש

27 et lui firent ce récit : « Nous sommes entrés dans le pays où tu nous avais envoyés ; oui, vraiment, il ruisselle de lait et de miel, et voici de ses fruits. (Nombres 13 : 27).

Cependant, dix des explorateurs vont déjà avoir un parti pris négatif, non pas même pour la Terre de Cana’an, mais par pessimisme intrinsèque qui les accompagne depuis le moment où Moïse s’est manifesté en infligeant à l’Egypte ses dix plaies :

יא וַיֹּאמְרוּ, אֶל-מֹשֶׁה הֲמִבְּלִי אֵין-קְבָרִים בְּמִצְרַיִם, לְקַחְתָּנוּ לָמוּת בַּמִּדְבָּר מַה-זֹּאת עָשִׂיתָ לָּנוּ לְהוֹצִיאָנוּ מִמִּצְרָיִם. יב הֲלֹא-זֶה הַדָּבָר אֲשֶׁר דִּבַּרְנוּ אֵלֶיךָ בְמִצְרַיִם לֵאמֹר חֲדַל מִמֶּנּוּ וְנַעַבְדָה אֶת-מִצְרָיִם כִּי טוֹב לָנוּ עֲבֹד אֶת-מִצְרַיִם מִמֻּתֵנוּ בַּמִּדְבָּר. (שמות יד: יא-יב).ש

11 Et ils dirent à Moïse : « Est-ce faute de trouver des sépulcres en Égypte que tu nous as conduits mourir dans le désert ? Quel bien nous as-tu fait, en nous tirant de l’Égypte ? 12 N’est-ce pas ainsi que nous te parlions en Égypte, disant : ‘Laisse-nous servir les Égyptiens ?’ De fait, mieux valait pour nous être esclaves des Égyptiens, que de périr dans le désert. » (Exode 14 : 11-12).

Pour eux, le but de la sortie d’Egypte n’est point l’arrivée dans une terre où coulent le lait et le miel, mais la mort dans le désert. Leur exploration de la terre se limite au Néguev, semble-t-il, car ils n’arrivent jamais à Hébron même. C’est pourquoi leur vision du Néguev envahi par les géants et les villes fortifiées et imprenables va les aveugler. Ainsi, ils vont transmettre leur vision, sincère à leurs yeux, mais totalement faussée à la base par leur incroyance profonde, à toute la communauté d’Israël qui va les croire, eux, car ils ont pour preuve indiscutable la vérité du Pays où coulent le lait et le miel (ses fruits), et aussi la majorité écrasante des explorateurs. Caleb et Josué, étant en minorité, vont voir leur message véridique rester sans aucun écho.

Le livre des Proverbes établit un lien étroit entre le fait d’exprimer un mensonge et le calomniateur מוֹצִא דִבָּה , MoTsI DiBaH :

יח  מְכַסֶּה שִׂנְאָה שִׂפְתֵי-שָׁקֶר וּמוֹצִא דִבָּה הוּא כְסִיל.ש

18 Dissimuler la haine est le fait de lèvres mensongères ; qui débite des calomnies est un sot. (Psaume 10: 18)

En parallèle de cette expression, et selon la thèse soutenue par les cinq commentateurs Abrabanel, Na’hmanide, Rabbeinou BeHaye, Rabbi Salomon Ephraïm de Luntschitz et David Yossef Kim’hi, commentant le livre de la Genèse, l’expression « דִבָּה רָעָה DiBaH Ra’aH mauvais flot de paroles », associée à la racineב.ו.א.  (« Venir » ; Hif’hil : « faire venir, apporter ») signifierait que YoSsePh (Joseph), le fils du troisième Patriarche Ya’AKoV, aurait rapporté à son père les méfaits véridiques de ses frères, ce que l’on pourrait traduire de nos jours par « dénoncer » dans le mauvais sens du terme. Il est de fait que la source biblique se garde bien de rapporter ces méfaits, pour ne point nous encourager à faire de même, la dénonciation restant toujours une marque d’opprobre pour celui qui dénonce, même si son intention est positive.  Toutefois, nous pouvons, par déduction, affirmer que la racine verbale ב.ו.א. au hif’hil  « faire venir, apporter » associée à la notion de דִבָּה DiBaH renvoie très généralement à une réalité ambiguë. D’un côté, c’est une marque d’opprobre pour le dénonciateur, de l’autre, la dénonciation peut être un geste très utile à la société, dans des cas de fraude fiscale, de viol, de crime…

La Tora enseigne donc que rien ne saurait justifier la médisance, quelles que puissent être ses motivations, car une mauvaise parole prononcée publiquement, qu’elle soit ou non fondée ne peut jamais revenir à son destinataire pour être réparée.

י  פֶּן-יְחַסֶּדְךָ שֹׁמֵעַ וְדִבָּתְךָ לֹא תָשׁוּב. (משלי כה: יב).ש

10 De peur que celui qui écoute ne te fasse honte et ta médisance ne reviendra point. (Proverbes 25 : 10).

Les réseaux sociaux, nouveaux empires d’information et de communication via internet, s’ils nous aident grandement à mieux partager des idées, à dénoncer des injustices, ne cessent pourtant point d’alimenter la médisance, portant gravement atteinte à l’intégrité morale d’autrui. Il semble, malgré la mise en place de régulateurs étatiques, que cette vague, telle un tsunami, soit devenue quasi-incontrôlable et envahisse, tel un poison, notre quotidien.

L’antidote à ce mal réside dans la modération de nos paroles et de leur contenu :

א אַל-תְּבַהֵל עַל-פִּיךָ וְלִבְּךָ אַל-יְמַהֵר לְהוֹצִיא דָבָר לִפְנֵי הָאֱלֹהִים כִּי הָאֱלֹהִים בַּשָּׁמַיִם וְאַתָּה עַל-הָאָרֶץ עַל-כֵּן יִהְיוּ דְבָרֶיךָ מְעַטִּים (קהלת ה: א).ש

1 N’ouvre pas la bouche avec précipitation ; que ton cœur ne soit pas prompt à proférer quelque parole devant le Seigneur, car le Seigneur est au ciel, et toi, tu es sur la terre ; c’est pourquoi tes propos doivent être peu nombreux. (Ecclésiaste 5 : 1).

[1] Parashat Shéla’h Lékha : Nombres 13 : 1-15 : 41.

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Shabbat shalom  !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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3 Responses to Parashat Shéla’h LéKha, Méditation sur la médisance

  1. Gritti Francis dit :

    Très cher Ami Haïm. De ta parachah tu conclus en faisant allusion aux réseaux  »sociaux » et tu as raison. Je ne suis pas très geek et même en décrochage numérique, et c’est heureux car pour le peu que je sache surfer, je suis atterré de la haine qui se déverse dans les news dès qu’il s’agit d’Israël ; et le modérateur ne modère rien du tout. Va pour la politique, mais s’agit-il de hight tech ça n’entraîne que quolibets et sarcasmes.
    Et c’est très attristant. שבת שלום

    • Tres cher ami Francis shalom, Les raisons sociaux representent une menace a l’integrite morale et physique de l’etre humain. Ils peuvent aussi rapprocher. Le danger n’est point dans l’outil mais reside en l’homme lui-meme. Toda rabba a toi! Amities. H.O.

  2. Yves Boutboul dit :

    18 Dissimuler la haine est le fait de lèvres mensongères ; qui débite des calomnies est un sot. (Psaume 10: 18)
    ça ne semble pas être la bonne référence. rien en hébreu.

    דָבָר et דִבָּה peuvent ils être considérés de la même racine ?

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