Parashat Korah, Méditation sur l’être et l’avoir

Dans le cadre de la Parashat Korah[1], notre méditation se concentrera sur la racine ל.ק.ח. / L. K. H. signifiant « prendre, saisir, emporter, conquérir ».

א וַיִּקַּח קֹרַח בֶּן-יִצְהָר בֶּן-קְהָת בֶּן-לֵוִי וְדָתָן וַאֲבִירָם בְּנֵי אֱלִיאָב וְאוֹן בֶּן-פֶּלֶת בְּנֵי רְאוּבֵן. (במדבר טז: א).ש

1 Et Coré, fils de Yitsar, fils de Kehath, fils de Lévi, prit Dathan et Avirâm, fils d’Elïav, et On, fils de Péleth, descendants de Reouven. (Nombres 16 : 1).

Quelle est donc l’intention de Korah ?

Rashi explique dans l’une de ses interprétations :

« « וַיִּקַּח קֹרַח »: מָשַׁךְ רָאשֵׁי סַנְהֶדְרָאוֹת שֶׁבָּהֶם בִּדְבָרִים, כְּמוֹ שֶׁנֶּאֱמַר (במדבר כ : כה) : « קַח אֶת-אַהֲרֹן ». (הושע יד: ג): « קְחוּ עִמָּכֶם דְּבָרִים [וְשׁוּבוּ אֶל-יְהוָה] ». » (מדרש תנחומא).ש

« « Qora‘h prit » signifie qu’il a « pris » par des paroles ceux d’entre eux qui étaient chefs des tribunaux, de même qu’il est écrit : “Prends Aaron » (Nombres 20 : 25) ou bien : “Prenez avec vous des paroles, [et revenez à HaShem] » » (Osée 14 : 3) (Midrach Tan‘houma).

Selon Rashi, Korah, doué du pouvoir de convaincre par la parole, attire à lui Dathan, Avirâm et On de la tribu de Reuven. Korah, étant fils de Levi n’a point accès à la Kéhouna qu’il convoite. Or pour monopoliser le service divin, il argumente que le culte n’a pas à être l’apanage d’un petit groupe d’hommes (au temps de la révolte de Korah, le service divin était assuré uniquement par Aaron et ses deux fils survivants. Ils étaient les seuls Cohanim), mais plutôt de tout Israël. L’Homme peut, par la force du discours et d’arguments appropriés, par l’énergie de la parole, s’approprier la conscience d’autrui en bien ou en mal. Cette possession devient négative et dangereuse dès lors qu’elle ne se concentre que vers l’Homme (en général, un homme en particulier, désigné comme le leader, le dirigeant spirituel), son ego et ses propres intérêts. Pour preuve, les sectes et leurs dirigeants qui, par la puissance de leur charisme, réussissent à entraîner leurs fidèles à la perte de leur intégrité morale et physique. L’exemple de la secte du Temple du Peuple, fondée aux Etats-Unis par Jim Jones, et du meurtre de masse qui s’ensuivra en Guyane[2] constitue la preuve flagrante de la menace générée par des hommes avides de pouvoir et d’honneur à en être malades.

Si cette racine verbale ל.ק.ח. / L. K. H peut revêtir une signification négative, son sens premier reste positif :

ב דַּבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְיִקְחוּ-לִי תְּרוּמָה מֵאֵת כָּל-אִישׁ אֲשֶׁר יִדְּבֶנּוּ לִבּוֹ תִּקְחוּ אֶת-תְּרוּמָתִי. (שמות כה, ב)ש

2 « Parle aux enfants d’Israël, afin qu’ils prennent pour Moi [l’Eternel] une offrande de la part de quiconque y sera porté par son cœur, vous recevrez mon offrande. (Exode 25 : 2)

En quoi cette racine verbale est-elle ici connotée positivement ?

Si tous les biens de ce monde appartiennent à l’Eternel (I Chroniques 29 : 11), comment, alors, expliquer que ce verset du livre de l’Exode enjoigne aux fils d’Israël de prendre de ces richesses pour les rendre au Maître de l’Univers Lui-même ?

En fait, le verbe « prendre וְיִקְחוּ – qu’ils prennent » devrait être traduit par « extraire, prélever, partager ». La Tora enseigne, ici, une leçon de partage. Si l’Eternel est disposé à partager avec Ses créatures le monde merveilleux qu’il a créé, alors que doit-il en être du genre humain !

Ainsi, la première fois que l’on rencontre cette racine dans la Torah, l’Eternel est en train de « dédoubler » le premier Homme pour en créer un homme et une femme (Genèse 2 : 21-23). L’Eternel a « pris » de l’Homme pour « rajouter, multiplier » quelque chose à Sa Création. De même, par la « תְּרוּמָה, offrande » offerte à l’Eternel l’Homme, par une volonté de son cœur, veut apporter un « plus », « de son surplus », à la communauté. Il « prend » quelque chose de lui-même pour le « donner », pour que l’Autre en profite. Au contraire, Korah, comme le fit HaVaH (Genèse 3 : 6) qui « prit » le fruit défendu pour se l’approprier et le manger, veut « prendre » la Kehouna de Aaron et ses fils, non point pour le donner à toute la communauté comme il le prétend, mais pour se l’approprier. En un mot, il jalouse Aaron et ses fils d’avoir été choisis, plutôt que lui.

Effectivement, certains commentateurs comme Rashi avancent l’idée que Korah fut pris par son ambition de grandeur et d’honneur :

יב  מַה-יִּקָּחֲךָ לִבֶּךָ וּמַה-יִּרְזְמוּן עֵינֶיךָ. (איוב טו: יב).ש

12 Pourquoi te laisser emporter par ton cœur ? Pourquoi rouler ainsi tes yeux ? (Job 15 : 12).

Les Sages enseignent, à propos de ce verset :

ש«רַבִּי אֶלְעָזָר הַקַּפָּר אוֹמֵר: הַקִּנְאָה וְהַתַּאֲוָה וְהַכָּבוֹד, מוֹצִיאִין אֶת הָאָדָם מִן הָעוֹלָם.»ש

« Rabbi Eléazar Hakappar dit : « La jalousie, la concupiscence et la recherche des honneurs excluent l’homme de la société. » (Maximes des Pères 4 : 21).

Par ailleurs, la parashah Korah, qui commence sur une note négative, s’achève sur la notion positive selon laquelle « prendre, recevoir » doit être nécessairement accompagnée d’un acte de partage, ou plutôt, doit « rajouter » quelque chose au monde, à l’Autre.

L’équation biblique de la « possession » peut se résumer en quatre mots sur le modèle des quatre consonnes composant le Tétragramme divin.

Prendre. Recevoir. Donner. Partager.

ו וַאֲנִי הִנֵּה לָקַחְתִּי אֶת-אֲחֵיכֶם הַלְוִיִּם מִתּוֹךְ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל לָכֶם מַתָּנָה נְתֻנִים לַיהוָה לַעֲבֹד אֶת-עֲבֹדַת אֹהֶל מוֹעֵד. (במדבר יח: ו).ש

6 Car moi-même j’ai pris (dans le sens de : j’ai choisi) vos frères, les Lévi, entre les enfants d’Israël : ils sont à vous, octroyés en don pour l’Éternel, pour faire le service de la tente du Rendez-Vous. (Nombres 18 : 6).

Puis le Lévi, choisi par l’Eternel, doit impérativement redistribuer la dîme reçue par les fils d’Israël (Nombres 18 : 24) aux Cohanim :

כו וְאֶל-הַלְוִיִּם תְּדַבֵּר וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם כִּי-תִקְחוּ מֵאֵת בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל אֶת-הַמַּעֲשֵׂר אֲשֶׁר נָתַתִּי לָכֶם מֵאִתָּם בְּנַחֲלַתְכֶם וַהֲרֵמֹתֶם מִמֶּנּוּ תְּרוּמַת יְהוָה מַעֲשֵׂר מִן-הַמַּעֲשֵׂר. (במדבר יח , כו)ש

26 « Parle aussi aux Lévi et dis-leur : Lorsque vous aurez reçu des enfants d’Israël la dîme que je vous donne de leur part, pour votre héritage, vous prélèverez là-dessus, comme impôt de l’Éternel, la dîme de la dîme.(Nombres 18: 26)

Ainsi, toute volonté de possession qui n’aurait d’autre direction que l’unique soi (selon le modèle de HaVaH et de Korah) provoque des dégâts irréparables (la chute d’ADaM et d’Eve, et avec eux, de toute l’Humanité, d’un côté, et la disparition tragique de toute la faction de Korah, de l’autre). Il est à noter que cette volonté négative de possession se transmettra de génération en génération, engendrant le premier meurtre de l’Histoire, avec Caïn et Abel, et toutes les luttes et les violences que l’Humanité connaîtra par la suite. A contrario, la volonté de possession qui verrait les bienfaits de ce monde comme une opportunité de partage sans contrepartie. La richesse, selon la vision biblique, ne se mesure point à la quantité de biens concentrées entre les mains d’un homme, d’une société ou d’un groupe industriel ou financier mais à la faculté d’être capable de redistribuer. La Tora enjoint l’Humanité à faire montre de philanthropie et de mécénat de compétences.

Enfin, le verbe « avoir » indiquant la possession n’existe point ni en hébreu biblique, ni même en hébreu moderne, mais l’hébreu emploie une tournure de phrase impliquant l’Etre : « A moi est… ». C’est donc l’idée de l’Etre qu’il faut cultiver. Ainsi, l’idée biblique de la possession repose sur le fait que l’Homme méritant reçoit la richesse aussi bien spirituelle que matérielle, alors qu’il a pris conscience de sa propre relation en tant qu’être humain avec les Autres et avec l’Eternel, et ce, dans le dessein de la redistribuer et de la diffuser en y ajoutant une valeur sociétale. Ce n’est donc point tant le bien qui importe mais sa valeur ajoutée pour le bien-être collectif.

Korah s’est dressé, dans son orgueil et sa jalousie maladive, contre les frères, ses cousins, Moïse et Aaron. Moïse, quant à lui, s’avère être, par son humilité, l’antithèse de Korah :

טו וַיִּחַר לְמֹשֶׁה מְאֹד וַיֹּאמֶר אֶל-יְהוָה אַל-תֵּפֶן אֶל-מִנְחָתָם לֹא חֲמוֹר אֶחָד מֵהֶם נָשָׂאתִי וְלֹא הֲרֵעֹתִי אֶת-אַחַד מֵהֶם. (במדבר טז: טו).ש

15 Moïse, fort contristé, dit au Seigneur : « N’accueille point leur hommage ! Je n’ai jamais pris à un seul d’entre eux son âne, je n’ai jamais fait de mal à un seul d’entre eux. » (Nombres 16 : 15).

Celui qui est capable d’abnégation et de tout honneur comme Moïse, détient le secret de démultiplier sa force spirituelle à l’infini :

ל  פְּרִי-צַדִּיק עֵץ חַיִּים וְלֹקֵחַ נְפָשׁוֹת חָכָם. (משלי יא: ל).ש

30 L’œuvre du juste est un arbre de vie ; gagner les cœurs est le fait du sage. (Proverbes 11 : 30).

[1] Parashah Korah : Nombres 16 : 1-18 : 32.

[2] Neuf cent douze personnes, dont trois cents enfants, périront dans ce suicide collectif, perpétré le 18 Novembre 1978 en Guyane.

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Shabbat shalom  !

hebreubiblique@gmail.com

Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

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2 Responses to Parashat Korah, Méditation sur l’être et l’avoir

  1. Yves Boutboul dit :

    א וַיִּקַּח קֹרַח
    note de Chouraqui : on pourrait traduire il entreprend; il prend l’initiative

    מֵאֵת כָּל-אִישׁ אֲשֶׁר יִדְּבֶנּוּ לִבּוֹ תִּקְחוּ
    יִדְּבֶנּוּ quelle est la racine de ce verbe et son sens ?

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