Mordecaï Emanuel Noah, précurseur de Herzl

Nombreuses furent les tentatives d’édifier un état pour les Juifs dans le dessein de trouver une réponse historique aux persécutions dont ils furent victimes en diaspora. Celle de Mordecaï Emanuel Noah en est une parmi tant d’autres.

  1. New York City. Mordecaï Emanuel Noah (14 juillet 1785- 22 mai 1851) délivre un discours très apprécié aux accents pré-herzliens où après avoir relaté l’histoire de la persécution juive dans le monde, il argue de l’établissement du peuple juif en nation indépendante avec son propre gouvernement comme solution à l’antisémitisme récurrent.

 

Mordecaï Emanuel Noah, le premier Juif patriote américain 

Figure charismatique du judaïsme américain, journaliste de renom, dramaturge et homme politique de premier plan, Mordecaï Emanuel Noah incarne les valeurs gravées au cœur de la Déclaration d’Indépendance américaine (1776) et de la Constitution des Etats-Unis (1786): «Life, Liberty and the pursuit of happiness». Ne niant point son origine juive, il aspire à être le héraut des valeurs suprêmes de liberté et de bonheur communes au Judaïsme et à la vision des pères fondateurs de la jeune Amérique. Descendant de Samuel Nuñez, marrane immigrant en 1732, fuyant le feu de l’Inquisition, il lutte, pour la reconnaissance des droits civiques et cultuels de la communauté juive. Héritier fidèle de la tradition hébraïque, précurseur de Théodore Herzl, il rêve de créer un état juif indépendant, Ararat, près des chutes du Niagara.

Fils aîné de Manuel Noah, immigrant de Mannheim (Allemagne) rangé aux côtés des «Patriotes»[1] lors de la guerre d’Indépendance des Etats-Unis et de Zipporah Philips, arrière-arrière-petite-fille de Samuel Nunez Mordecaï Emanuel Noah voit le jour en Philadelphie en 1785. Très vite devenu orphelin de mère, ses grands-parents maternels l’élèvent dans la tradition juive séfarade portugaise que leur ancêtre avait été contraint de dissimuler. Ashkénaze par son ascendance paternelle, Emanuel Noah revendique son héritage maternel. Son grand-père maternel remplit la fonction de chantre de la Congrégation She’erit Israël de New York. D’origine très modeste, refusant de constituer une charge pour sa famille, Mordecaï Emanuel Noah abandonne ses études au lycée et décide, parallèlement à son dur labeur d’ouvrier, d’enrichir, en autodidacte, son bagage intellectuel au sein de la prestigieuse Library Company of Philadelphia où il côtoie de hautes personnalités du monde des lettres et de la politique. A 22 ans, il quitte définitivement la petite communauté «Mikwe Israël» de Philadelphie pour entreprendre des études de droit dans la ville natale de sa défunte mère, Charleston qui voit en 1669 l’émancipation civique pour les Juifs[2]. Emanuel Noah rejoint le parti démocratique républicain. Grâce à l’audace de son caractère et à sa plume de rédacteur du journal Mulek, soutenant le président James Madison, il assume les fonctions de Consul en Tunisie (1813). Afin d’accéder à cette haute fonction, il met un point d’honneur à mettre en exergue sa judéité pour démontrer les idées libérales de son gouvernement qui ne prend point en compte les différences de religion. Fier patriote, il ambitionne d’être le héraut des Etats-Unis d’Amérique, symbole de l’égalité et des droits civiques parmi les Nations. En tant que Consul, il lui faut délivrer douze marins américains retenus comme otages par l’Algérie. Constitué prisonnier en pleine mer par les forces maritimes britanniques, Il est libéré quelques mois plus tard et s’empresse de satisfaire à la requête du secrétaire d’État des États-Unis, James Monroe, l’enjoignant de verser la rançon sans en indiquer l’origine gouvernementale. La somme versée s’avérant insuffisante pour la libération des otages, il n’hésite point à payer de ses deniers personnels pour accomplir la «mitsva» (commandement) du rachat de ses compatriotes. Cependant, une forte déception attend le jeune diplomate : il est faussement accusé d’avoir dilapidé l’argent public.

 Ararat, un Etat Juif ou la désillusion

Après le succès de sa mission, Emanuel Noah reçoit en 1815 un avis de licenciement pour cause de religion motivé par sa judéité qui risque de constituer «une quelconque entrave à (sa) mission consulaire».

Gravement blessé en son âme de Juif et révolté en tant que patriote américain, Emanuel Noah refuse catégoriquement l’établissement d’un quelconque lien entre sa carrière diplomatique et celui de ses convictions religieuses. Ironie du sort: nul autre que le Président James Madison, père de la Constitution américaine, qu’Emanuel Noah a toujours soutenu, remet en question la liberté de culte, pilier de l’indépendance américaine, dont il avait été nourri depuis sa plus tendre enfance à Philadelphie, dont le symbole éloquent est la Liberty Bell. De retour aux Etats Unis, il plaide avec acharnement sa propre cause, celle de la liberté: «les institutions des Etats-Unis sont la propriété de la nation. La foi du peuple est garante de son existence. La caractéristique la plus singulière de notre contrat… est la liberté religieuse – l’émancipation de l’âme de l’autorité temporelle – Nous cessons d’être libres lorsque nous cessons d’être libéraux »[3].

En réponse aux accusations d’Emanuel Noah, le Président James Madison assure dans leur correspondance que sa religion, connue au moment de sa nomination, ne peut en aucun cas être le motif de sa résiliation. Mais Emanuel Noah saisit alors que la condition juive se doit d’être améliorée aux Etats-Unis. Ainsi, inspiré par ce difficile épisode de sa vie, il conçoit l’idée d’un état juif, libéré du joug des Nations. Lui, Emanuel Noah, sera le maître d’œuvre, le «Grand Prêtre» de cette renaissance du peuple d’Israël. L’île de Grand Island (Etat de New York), tout près des chutes du Niagara, lui semble le lieu privilégié de ce renouveau spirituel et politique. Il finit, à la suite d’âpres efforts, par acquérir les terres qui furent autrefois la propriété d’Amérindiens. Le 15 Septembre de l’an 1825, il pose la première pierre de fondement de la nouvelle entité juive destinée à constituer le refuge des Juifs persécutes : Ararat. Emporté par sa vision s’identifiant à Noé (Noah il œuvre seul dans l’espoir de sauver la nation juive. Le scepticisme et le sarcasme du monde juif ne le désespèrent point et nombreux sont ceux, parmi les Chrétiens américains, qui accueillent et soutiennent plutôt favorablement l’utopie de souveraineté juive. Dérision de l’histoire : la cérémonie d’inauguration se déroule en l’Eglise épiscopale St Paul de Buffalo N.Y. à cause du trop grand nombre de participants qu’il est impossible de faire venir à Grand Island. Le feu des canons retentit et le magistral discours inaugural du «Juge hébreu», laissent place à la pierre sur laquelle est gravé en hébreu et en anglais le message, témoin unique de ce rêve avorté: «Shema Israël A.donaï, E.lohenou, A.donai E’had. Ararat, ville de refuge fondée par Mordecaï Emanuel Noah le 5 du mois de Tishrei 5586, 17 septembre 1825, en l’an 50 de la liberté d’Amérique».

La vision du retour en Israël

  1. L’échec de son utopie amène Emanuel Noah à corriger sa vision antérieure et prophétise que le Retour des exilés ne se réalisera qu’en Terre Promise : «De nouveau l’étendard de Juda flottera sur le Mont Sion, les quatre coins de la terre se sépareront du Peuple de l’Election…

Remis en possession de leur antique héritage par et grâce au consentement et à la coopération de leurs frères Chrétiens, établissant un gouvernement de paix et de bonne volonté sur la terre, on pourra alors dire en voyant l’accomplissement de la prédiction et de la prophétie; en voyant le peuple élu et aimé du Tout-Puissant, qui, pour la cause de son unité et son omnipotence, a été rejeté et proscrit par toutes les Nations, et qui patiemment endura, durant des milliers d’années, les souffrances les plus dures dans l’espoir du grand avènement dont jamais ils ne désespérèrent. Et alors, quand ils prendront leur rang une nouvelle fois parmi les nations de la terre, avec les bons vœux et les regards affectueux de la grande famille de l’humanité, ils pourront, par leur tolérance, leur bonne foi, leur charité et leur largesse de vue libérale, mériter ce qui a été dit à leur sujet par les écrivains inspirés : «Bénis soient ceux qui bénissent Israël». (*4).

Nous devons transmettre ce message à travers le monde : «Rédemption des Juifs», «Justice pour Israël», «Les Droits et l’Indépendance des Hébreux», «Ramenez-les en leur Patrie», «Emancipez-les de leur captivité».

Répondant à ses détracteurs, il écrit : «Nous, en cette génération, sommes poussés à commencer cette œuvre bonne que les générations qui se succèderont accompliront» [4]

Emanuel Noah décède en 1851, à l’âge de soixante-six ans. A New York, l’imposant cortège accompagnant sa dépouille témoigne de son influence comme «premier patriote Juif américain». Son mérite reste d’avoir ouvert la voie au judaïsme américain et de permettre à celui-ci de se constituer en véritable force politique en faveur de l’Etat d’Israël et de son peuple. Précurseur de Théodore Herzl, rédacteur de «l’Etat Juif» (1896), il prophétise la création de l’Etat sioniste d’Israël duquel David ben Gourion déclare, en 1948, l’indépendance.

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Shabbat shalom  !

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Avec toutes mes amitiés,

Haïm Ouizemann

[1] Congressistes opposés aux Loyalistes.

[2] En 1669 de la Caroline du Sud, introduit dans sa constitution un article visant à protéger «les Juifs, les païens et les dissidents».  (« Histoire des Juifs américains » , de la marge à l’influence. Françoise Ouzan).

[3]  Mordecaï Emanuel Noah, Correspondence and Documents…. Washington, 1816. Rare Book and Special Collections Division.

[4] «Discourse on the Restoration of the Jews» (1844).

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