Parashot Nitsavim et VaYelekh, Méditation sur la Téshouva

En hommage au Grand-Rabbin et penseur Abraham Isaac haCohen Kook.

Dans le cadre de nos deux parashot[1], nous porterons notre méditation sur la racine ש.ו.ב. / Sh. Ou. V. signifiant « revenir, retourner vers ».

Cette racine ש.ו.ב. / Sh. Ou. V. traverse l’ensemble de la parashah Nitsavim, et plus particulièrement les dix premiers versets qui en constituent l’introduction générale. Elle y apparaît pas moins de sept fois, chiffre typologique évoquant la notion de  בְּרִית BéRiT, d’Alliance avec l’Eternel. C’est la raison pour laquelle le Shabbat précédant le temps de Rosh Ha-Shana, le Jour du Nouvel an juif est appelé Shabbat ShouVaH (שַׁבָּת שׁוּבָה), « le Shabbat du Retour ».

ח וְאַתָּה תָשׁוּב וְשָׁמַעְתָּ בְּקוֹל יְהוָה וְעָשִׂיתָ, אֶת-כָּל-מִצְוֺתָיו, אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוְּךָ הַיּוֹם. (דברים ל: ח).ש

8 Et toi, tu retourneras [vers le Seigneur], tu écouteras la voix du Seigneur, accomplissant tous ses commandements que je te prescris aujourd’hui. (Deutéronome 30 : 8).

La notion de Téshouvah évoquée de manière significative dans le livre du Deutéronome apparaît pour la première fois dans le livre de la Genèse. Alors que Caïn fomente en son for intérieur de tuer son propre frère Abel (הֶבֶל HeVeL), l’Eternel l’interpelle et lui demande de maîtriser son mauvais penchant pour revenir vers Lui.

ז הֲלוֹא אִם-תֵּיטִיב שְׂאֵת וְאִם לֹא תֵיטִיב לַפֶּתַח חַטָּאת רֹבֵץ וְאֵלֶיךָ תְּשׁוּקָתוֹ וְאַתָּה תִּמְשָׁל-בּוֹ. (בראשית ד: ז).ש

7 Si tu t’améliores, tu pourras te relever, sinon le péché est tapi à ta porte : il aspire à t’atteindre, mais toi, sache le dominer ! » (Genèse 4 : 7).

Après l’échec de Caïn et du Premier Homme, ADaM, à revenir vers l’Eternel, Israël, ayant choisi de revenir vers l’Eternel et de faire partie de l’Alliance, a été choisi par l’Eternel afin d’être le modèle de cette Téshouvah. Le Rav Avraham Its’hak Kook (1865-1935) écrit[2] :

« La communauté d’Israël, de par sa sensibilité spirituelle supplémentaire, est la première au monde pour la Téshouvah. Elle est l’entité cosmique dans laquelle la qualité spécifique du repentir deviendra manifeste en premier. Elle est poussée à vivre dans le monde en conformité avec la lumière divine qui ne comporte ni faute, ni péché… Israël deviendra alors le canal à travers lequel la sève vitale d’un désir raffiné de repentance parvient au monde entier afin de l’illuminer et de redresser sa stature » (p. 88). En d’autres termes, l’essence de la vocation échue au peuple d’Israël repose sur le principe de Tikkoun HaOlam, de « Réparation du monde ». La pensée du Rav Kook a cela d’original que, loin de limiter et de restreindre la notion de Téshouvah à la sphère du Religieux, dans laquelle ne serait impliqué que le peuple juif, il l’élargit à l’ensemble du genre humain :

« Des profondeurs de la vie scintille, à tout instant, une lumière nouvelle de la Téshouvah supérieure. En même temps un flux de lumière irradie les mondes et tout ce qu’ils contiennent et les régénère en constance. Plus cette lumière est intense, plus la sagesse et la sainteté qu’elle porte en elle sont grandes, et plus les âmes s’imprègnent des trésors de vie nouvelle. De ce flux peut naître et se développer le fruit de la culture morale la plus élevée et de la conduite pratique la plus vertueuse. De la Teshouvah dépendent en tout temps et à chaque instant l’illumination de l’ensemble du monde et le renouvellement de toutes ses formes. (p. 84). Le Rav Kook emploie une expression difficile à la compréhension : « Téshouvah supérieure ».

Qu’entend-il dire par cette expression ?

La notion de « Téshouvah supérieure » recouvre deux aspects principaux chez le Rav Kook. Le premier aspect[3] traite d’« un éclair du Bien général, du Bien divin qui réside dans tous les mondes » (p. 74) ; le second[4] évoque la Téshouvah supérieure en elle-même :

הַתְּשׁוּבָה הָעֶלְיוֹנָה, שֶׁיְּסוֹדָהּ הִיא הַהַשְׂכָּלָה הַקְּדוֹשָׁה וְהִתְאַדְּרוּת הַהַשָּׂגָה בְּנֹעַם ד’, הִיא הַמָּקוֹר וְהַבָּסִיס לַתְּשׁוּבָה הַתַּחְתּוֹנָה שֶׁל הַיְשָׁרַת הַמַּעֲשֶׂה וְשֶׁל הִתְעַלּוּת עֲדִינוּת הַמֶּזֶג

« La Téshouva supérieure qui consiste essentiellement en une sainte compréhension et une perception renforcée de la bienveillance divine, est la source et le fondement du niveau inférieur du repentir. Ce dernier consiste en un redressement des actes et une élévation de la pureté du caractère » (p. 156).

Le professeur Benyamin Gross explique qu’il y est fait mention de « l’effort de contemplation intellectuelle qui permet une perception plus vive de la bienveillance divine dans le monde et de l’aspiration de la réalité à transcender ses limites » (p. 282).

Ces deux explications ont pour dénominateur commun de ne plus évoquer la faute de l’Homme, comme le fera par exemple Maïmonide, mais la puissance réparatrice de la Lumière divine emplissant le monde, Lumière à laquelle l’Humanité aspire tant à atteindre. Cet élan intérieur de l’Homme, dénommé « Téshouvah Ta’htona (תְּשׁוּבָה תַּחְתּוֹנָה) » trouve son origine dans le Divin. Le Tikkoun, la Réparation du monde n’est donc plus seulement une question de réparation de fautes passées mais l’adhésion à de grandes causes et idéaux visant à construire et sauver le monde d’aujourd’hui et de demain. La thèse positive et progressiste du Rav Kook repose sur l’idée que l’obscurité ne peut être écartée que par la lumière.

En d’autres termes, ces deux stades de Téshouvah décrits par le Rav Kook correspondent à la prophétie des ossements desséchés : tout d’abord, les corps morts commencent à développer la chair, les nerfs, un corps de chair et d’os, mais toujours sans esprit vivifiant (Ezéchiel 37 : 4-8). C’est ce que le Rav Kook appelle « la Téshouvah inférieure », l’on pourrait dire : le sionisme laïc. Quant au stade où les ossements sont de nouveau animés par le souffle divin (Ezéchiel 37 : 9-10), cela correspond à ce que le Rav Kook nomme « la Téshouvah supérieure ».

Ce n’est plus seulement l’homme seul qui, en se transformant moralement et spirituellement, transformera ainsi le monde, comme le soutiennent de nombreux mystiques juifs dont Rabbi Moshe Haïm Luzzato dans son œuvre « le sentier de la Rectitude » («מְסִילַּת יְשָׁרְים  Messilat Yessharim »,  Ch. I) mais l’ensemble du peuple juif qui, rétabli sur sa terre ancestrale, אֶרֶץ יִשְׂרָאֵל  Erets Israël où il redécouvrira sa langue d’origine, l’Hébreu, redressera l’ordre troublé et brisé de la Création. Autrement dit, le Rav Kook, penseur visionnaire, élargissant la notion de Téshouvah au-delà même du fait religieux, y introduit la dimension du profane ! Même le développement de la littérature dite profane en Israël, selon le Rav Kook, s’inscrit dans un processus de Téshouvah « inférieure », de quête du Divin. Car selon lui, « tout émerge de la source de la Teshouvah et, par elle, des profondeurs tout sera élevé vers les cimes altières de la Teshouvah supérieure » (p. 84). La vision de la Téshouvah chez le Rav Kook est si révolutionnaire, en son temps, que de nombreux groupes religieux porteurs d’une Tora diasporique combattront celui qui deviendra le premier Grand Rabbin ashkénaze de l’Etat d’Israël.

Le Retour d’Israël vers la Source divine conditionne le Retour de l’Eternel, Lui-même, vers son peuple :

ג וְשָׁב יְהוָה אֱלֹהֶיךָ אֶת-שְׁבוּתְךָ וְרִחֲמֶךָ וְשָׁב וְקִבֶּצְךָ מִכָּל-הָעַמִּים אֲשֶׁר הֱפִיצְךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ שָׁמָּה. (דברים ל: ג) ש

3 Et l’Éternel, ton Seigneur, te prenant en pitié, mettra un terme à ton exil, et il te rassemblera du sein des peuples parmi lesquels il t’aura dispersé. (Deutéronome 30 : 3).

Ainsi l’explique Rashi, sur ce verset :

ש«וְשָׁב ה’ אֱלֹהֶיךָ אֶת שְׁבוּתְךָ. הָיָה לוֹ לִכְתּוֹב: « וְהֵשִׁיב אֶת שְׁבוּתְךָ ». רַבּוֹתֵינוּ לָמְדוּ מִכָּאן כִּבְיָכוֹל שֶׁהַשְּׁכִינָה שְׁרוּיָה עִם יִשְׂרָאֵל בְּצָרַת גַּלּוּתָם, וּכְשֶׁנִגְאָלִין, הִכְתִיב גְּאֻלָּה לְעַצְמוֹ, שֶׁהוּא יָשׁוּב עִמָּהֶם»ש

« Il reviendra l’Eternel, ton Seigneur, de ta captivité Le texte aurait dû dire : « Il te “fera” revenir de ta captivité ». Nos rabbins en ont déduit que la Shékhinah, s’il est permis de s’exprimer ainsi, réside avec Israël dans les souffrances de l’exil, et qu’elle s’est dicté Sa propre délivrance pour le jour où ils seront délivrés. Elle reviendra [alors] avec eux. »

[1] Parashot Nitsavim-Vayelekh : Deutéronome 29 : 9-31 : 30.

[2] « Orot HaTeshouva (Les Lumières du Retour) », traduction Benyamin Gross).

[3] « Les Lumières du Retour », chapitre 2.

[4] « Les Lumières du Retour », chapitre 15.

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom,

Haïm Ouizemann

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