Parashat Lekh Lekha, Avraham, la Marche vers le Futur

 

 

Pour la guérison du Rav Jonathan Sacks

« Supposez que les peuples d’Europe, au lieu de se défier les uns des autres, de se jalouser, de se haïr, se fussent aimés : supposez qu’ils se fussent dit qu’avant même d’être Français, ou Anglais, ou Allemand, on est homme, et que, si les Nations sont des patries, l’Humanité est une famille » (Extrait du Discours de Victor Hugo au Congrès de la Paix 1849).

Dans ce discours aux élans pacifiques décrivant la future édification de l’Union européenne, le grand écrivain français Victor Hugo évoque sa vision de l’humanité métamorphosée en une famille. Nous ne pouvons pas ne pas y reconnaître les accents bibliques de la promesse divine faite à Avraham-  אַבְרָהָם:

ג … וְנִבְרְכוּ בְךָ כֹּל מִשְׁפְּחֹת הָאֲדָמָה. (בראשית יב: ג). ש

3 … et par toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Genèse 12 : 3).

Comment cette promesse s’accomplira-t-elle par le biais d’Avraham ? Pourquoi Avraham, un simple berger, a-t-il été choisi par l’Eternel ?

ב וְאֶעֶשְׂךָ לְגוֹי גָּדוֹל וַאֲבָרֶכְךָ וַאֲגַדְּלָה שְׁמֶךָ וֶהְיֵה בְּרָכָה. (בראשית יב: ב). ש 

2 Et Je te ferai devenir une grande nation ; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et sois une bénédiction. (Genèse 12 : 2).

Alors que Noah s’enferme dans son arche, coque/bulle protectrice du monde extérieur en se laissant porter par les eaux du déluge et en attendant patiemment leur retrait, Avraham est, au contraire, celui qui ne craint point de quitter son passé, qui plus est de le briser, afin de construire un nouveau monde. Il est celui qui traverse les eaux de l’Euphrate. Il devient Avraham « הָעִבְרִי HaYvri, l’Hébreu, le passant » (Genèse 14 : 13).

א וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-אַבְרָם לֶךְ-לְךָ מֵאַרְצְךָ וּמִמּוֹלַדְתְּךָ וּמִבֵּית אָבִיךָ אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ. (בראשית יב: א).ש

1 Et l’Éternel dit à Abram : « Marche vers toi en quittant ton lieu natal et de la maison paternelle, et va au pays que je t’indiquerai. (Genèse 12 : 1).

Avraham est l’homme qui sait unir en lui le passé et le présent pour aller vers le futur. En effet, il veut se souvenir du passé, non point celui de sa vie à Our Qasdim, mais du passé de ses ancêtres au jardin d’Eden, pour essayer d’y retourner un jour. Il est l’homme du mouvement qui, comme l’enseigne Rashi, marche « pour son bonheur » (sur Genèse 12 : 1).

Notre parashah ne mentionne aucun détail concernant le passé direct de la vie d’Avraham à Our Qasdim. La source biblique se focalise essentiellement sur le temps du futur :

טו כִּי אֶת-כָּל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר-אַתָּה רֹאֶה לְךָ אֶתְּנֶנָּה וּלְזַרְעֲךָ, עַד-עוֹלָם. (בראשית יג: טו-טז).ש

15 Car toute la terre que tu aperçois, je la donnerai à toi et à ta descendance à perpétuité. (Genèse 13 : 15-16).

L’Eternel enjoint à Avraham de se projeter constamment dans le futur, de se dépasser, sans jamais oublier le passé de ses ancêtres au Gan Eden. Tel est également le sens de la racine ע.ב.ר. / ‘. V [B]. R. Si certes Avraham « porte le passé » en son être, car tel est le sens de la racine ע.ב.ר. / ‘. V [B]. R., il est celui qui « transgresse » (sens de la racine verbaleע.ב.ר. / ‘. V [B]. R.) toute forme de norme sociale en brisant les liens de son passé, celui qui l’enchaîne, celui qu’il a vécu à Our Qasdim. C’est alors que l’Eternel lui promet, à lui ainsi qu’à ses descendants, l’héritage de la terre d’Israël. Mais comment cela est-il possible, alors même que son épouse SaRaH est déclarée stérile (Genèse 11 : 30) ?  Avraham ne doute point ! Il a pleinement confiance en la promesse de l’Eternel qu’une descendance lui sera donnée :

ו וְהֶאֱמִן בַּיהוָה וַיַּחְשְׁבֶהָ לּוֹ צְדָקָה. (בראשית טו: ו).ש

6 Et il eut confiance en l’Éternel, et l’Éternel lui en fit un mérite. (Genèse 15 : 6). 

Pour la première fois dans le texte biblique apparaît la racine verbale א.מ.נ./ A.M.N. signifiant « croire en, avoir confiance en…, être fidèle à… ».

Rashi se fondant sur Genèse 15 : 5 explique qu’Avraham s’élève au-delà des astres et par là-même témoigne au monde qu’il n’existe point de déterminisme et de fatalisme. Le bonheur de l’Homme ne dépend que de lui-même !

« וַיּוֹצֵא Et il le fit sortir… » (Genèse15 : 5) de son destin!

Le Rav Jonathan Sacks enseigne : « Le Judaïsme est un périple vers le futur. C’est l’unique civilisation pour laquelle l’âge d’or, l’ère messianique, est encore à venir. Par conséquent, les Juifs portent leur regard en avant bien plus qu’en arrière… être un Juif c’est garder foi dans le passé en construisant un avenir juif. C’est le secret de notre capacité ininterrompue à travers des siècles de souffrance à nous renouveler en tant que peuple. » [1]

Cette notion de continuité des générations, exprimée il y a 4000 ans chez le Patriarche Avraham, alors qu’en lui-même il portait le souvenir du passé de l’Humanité au Gan Eden, fait son apparition dans la Déclaration universelle des Droits de l’Humanité (2015) qui, dans la lignée du Discours de Victor Hugo, a pour particularité de mettre l’accent sur « le droit pour tous les habitants de la Terre à vivre dans un monde dont le futur n’est pas compromis par l’irresponsabilité du présent ».

Ce ne sont plus les générations passées qui répondent à nos interrogations du moment mais les générations futures, au regard du passé lointain de nos ancêtres au Gan Eden, dans l’intention de le faire revivre dans un temps futur, mais proche autant que possible. Alors même que notre monde semble n’évoluer que dans l’instantanéité, il s’agit pour l’Humanité, si elle veut perdurer, de réfléchir sur le long terme afin de répondre sérieusement aux besoins des générations futures.  Jacques Attali, économiste et ancien conseiller spécial du président de la république française François Mitterrand écrit : « Nous pensons, comme l’économiste anglais J.M.  Keynes, que seul compte le présent parce que, « à long terme, nous sommes tous morts » ; et nous sommes en fait d’accord avec Groucho Marx, quand il interroge : « Pourquoi devrais-je me préoccuper des générations futures ? Qu’ont-elles fait pour moi ? » et de conclure : « Car c’est bien cela qu’il faut réaliser : Sans les générations suivantes, la vie de tous les vivants d’aujourd’hui est condamnée à se terminer en enfer ».

La grandeur d’un dirigeant et d’une civilisation réside dans la capacité de développer la vision d’un monde où la génération présente, porteuse de la mémoire antique des premiers temps de l’Humanité, s’avouerait responsable de la suivante. Cette responsabilité sur laquelle repose le monde s’édifie à partir d’idées, d’idéaux, de convictions et de rêves. Avraham est le premier personnage biblique qui œuvre de par son exemplarité à insuffler à ses descendants cet esprit visionnaire prophétique. Alors que le nom AVRaM אַבְרָם renvoie au passé vécu à Our Qasdim, celui d’AVRaHaM אַבְרָהָם renvoie à la vocation du premier Patriarche, d’être dorénavant le « père d’une multitude de Nations », rassemblées en Avraham par la même nostalgie du passé édénique de l’Humanité, car le nom d’Avraham porte désormais le ה’, la marque du souffle divin au sein de l’Humanité.

ה וְלֹא-יִקָּרֵא עוֹד אֶת-שִׁמְךָ אַבְרָם וְהָיָה שִׁמְךָ אַבְרָהָם כִּי אַב-הֲמוֹן גּוֹיִם נְתַתִּיךָ. (בראשית יז: ה). ש

5 Ton nom ne s’énoncera plus, désormais, Abram : ton nom sera Abraham, car je te fais le père d’une multitude de Nations. (Genèse 17 : 5)

Cette famille humaine ne peut se construire que par la force de la vision en un monde meilleur, par la force de cette conviction commune à tous les êtres que la lumière du jour à naître sera plus forte qu’auparavant. 

כח  יִזְכְּרוּ וְיָשֻׁבוּ אֶל-יְהוָה  כָּל-אַפְסֵי-אָרֶץ
וְיִשְׁתַּחֲווּ לְפָנֶיךָ  כָּל-מִשְׁפְּחוֹת גּוֹיִם. (תהילים כב : יח)ש

28 Les confins de la terre se souviendront et reviendront au Seigneur, toutes les familles des peuples se prosterneront devant lui [l’Eternel]. (Psaumes 22: 18)

 

[1] « Judaism is a journey to the future. It is the only civilization whose golden age, the messianic age, is yet to come. As a result, Jews look forward more than they look back…To be a Jew is to keep faith with the past by building a Jewish future. That is the secret of our unbroken capacity through centuries of suffering to renew ourselves as a people. » (« Le périple juif, la prochaine étape/ The Jewish journey: The next stage»).

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Avec toutes mes amitiés,

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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2 Responses to Parashat Lekh Lekha, Avraham, la Marche vers le Futur

  1. Gritti Francis dit :

    Je n’affirme rien, je n’ai que des questions mais si Israël est bien paradigmatique, archétype, révélation du עולם olam, ce dernier et particulièrement notre pays feraient bien de s’en inspirer car avec ce que nous y vivons hic et nunc… On vénère les lumières, leur obscurité, leur antisémitisme, les années 80 de prétendue modernité ; ceux-là même qui on niés toute tradition. Nous en payerions le prix aujourd’hui ? Les progressistes disent même qu’il n’y a aucune culture française mais serait-il possible d’avoir un regard d’espoir sur l’avenir si on nie ses racines, sa culture, son histoire, sa religion ? Nul part la Torah ne dit qu’Abraham avinou a renié ou haï son passé. אמן

  2. Yves Boutboul dit :

    טו כִּי אֶת-כָּל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר-אַתָּה רֹאֶה לְךָ אֶתְּנֶנָּה וּלְזַרְעֲךָ, עַד-עוֹלָם. (בראשית יג: טו-טז).
    il s’agit de 15 seulement; pas 16.

    כח יִזְכְּרוּ וְיָשֻׁבוּ אֶל-יְהוָה כָּל-אַפְסֵי-אָרֶץ
    וְיִשְׁתַּחֲווּ לְפָנֶיךָ כָּל-מִשְׁפְּחוֹת גּוֹיִם. (תהילים כב : יח)
    ce n’est pas la bonne référence. peux tu stp préciser.

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